ANTONIN ARTAUD
ŒUVRES
COMPLÈTES
II
THÉÂTRE ALFRED JARRY
TROIS OEUVRES POUR LA SCÈNE
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE
COMPTES RENDUS
A PROPOS DE LA LITTÉRATURE
ET DES ARTS PLASTIQUES
Nouvelle édition revue et augmentée
_
GALLIMARD
ANTONIN ARTAUD
ŒUVRES COMPLÈTES
TOME II
Quand, en 1920, à l’âge de vingt-
quatre ans, Antonin Artaud arrive à
Paris, c’est pour être acteur. Les
premières portes auxquelles il ira frap¬
per seront celles de Gémier, puis de
Dullin. Bientôt il tiendra différents
rôles au théâtre et au cinéma. Mais, en
même temps qu’ acteur, Artaud se révèle
comme metteur en scène, théoricien et
critique, enfin comme auteur. Pendant
quinze ans, du Théâtre Alfred Jarry au
Théâtre de la cruauté , si par ailleurs il
écrit et publie des poèmes, il va consa¬
crer le plus vif de son activité au spec¬
tacle sous toutes ses formes.
Mais, pour Artaud, il ne s’agit pas
seulement de jouer ou de composer un
spectacle : il s’agit de le vivre et de faire
en sorte que le spectateur lui aussi le
vive. Incarnation du drame, dramati¬
sation de la vie : l’un conduit à l’autre
et, à la limite, les deux s’identifient.
Artaud n’a-t-il pas vécu sa vie comme
un drame — à tel point qu’on peut se
demander si ce qu’on a appelé sa folie
n’est pas d’abord une conséquence de
cette dramatisation de la vie? C’est
dire que tout ce qu’il a écrit à propos
du spectacle éclaire d’un jour essentiel
sa vie et son œuvre.
Les tomes II et III des Œuvres com¬
plètes d’Antonin Artaud, ainsi que le
tome IV, témoignent de cette activité
et de cette passion. On y trouvera réunis
UNIVERSITÀ DI TORINO
DIPARTIMENTO
DI
SCIENZE LETTERARIE
E FILOLOGICHE
. B .
. .IL .
. 238/2 .
ŒUVRES COMPLÈTES
D’ANTONïN ARTAUD
TOME II
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ANTONIN ARTAUD
Œuvres
complète
L* ÉVOLUTION DU D
THEATRE ALFRED J
TROIS ŒUVRES POUR LA
DEUX PROJETS DE MISE EN
NOTES SUR LES TRICHEURS
DE STEVE PASSEUR
COMPTES RENDUS — A PROPOS
d'une PIÈCE PERDUE
A PROPOS DE LA LITTÉRATURE
ET DES ARTS PLASTIQUES
Nouvelle édition revue et augmentée
GALLIMARD
Tous droits de traduction , de reproduction et d* adaptation
réservés pour tous les pays y compris VU .R. S. S.
© Éditions Gallimard , 1961.
Nous tenons à exprimer ici toute notre reconnais¬
sance à ceux qui nous ont aidé — et ils sont nom¬
breux — à composer le présent volume, en nous
communiquant des textes inédits d’Antonin Artaud
ou en nous donnant toutes informations utiles au
sujet de ces textes.
Les tomes II et III des Œuvres complètes d’Anto-
nin Artaud forment un tout, que nous avons été
contraint de séparer en deux volumes pour des rai¬
sons techniques. De ce fait, bien que les textes
concernant le théâtre se trouvent réunis plus parti¬
culièrement dans le tome II et les textes concernant
le cinéma dans le tome III, nous avons groupé les
lettres concernant théâtre aussi bien que cinéma
à la fin du tome III, cela pour ne pas rompre l’unité
chronologique.
Les numéros renvoient aux notes qui -figurent à la
fin du livre .
L’ÉVOLUTION DU DÉCOR
Schémas d’architecture, par Antonin Artaud, pour <c la Place
de l'Amour », drame mental d'après Marcel Schwob.
L’ÉVOLUTION DU DÉCOR 1
Il faut ignorer la mise en scène, le théâtre.
Tous les grands dramaturges, les dramaturges
types ont pensé en dehors du théâtre.
Voyez Eschyle, Sophocle, Shakespeare.
Voyez, dans un autre ordre d’idées, Racine, Cor¬
neille, Molière. Ceux-ci suppriment ou à peu près la
mise en scène extérieure, mais ils creusent à l’infini
les déplacements intérieurs, cette espèce de perpé¬
tuel va-et-vient des âmes de leurs héros.
L’asservissement à l’auteur, la soumission au
texte, quel funèbre bateau! Mais chaque texte a
des possibilités infinies. L’esprit et non la lettre du
texte! Mais un texte demande plus que de l’analyse
et de la pénétration.
Il y a à rétablir une espèce d’intercommunication
magnétique entre l’esprit de l’auteur et l’esprit du
metteur en scène. Le metteur en scène doit faire
même abstraction de sa propre logique et de sa
propre compréhension. Ceux qui ont prétendu jus¬
qu’ici s’en référer uniquement à des textes sont
parvenus peut-être à se débarrasser du mimétisme
béat de certaines traditions, ils n’ont pas su avant
tout faire abstraction du théâtre et de leur propre
12 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
compréhension. Ils ont remplacé certaines tradi¬
tions moliéresques ou odéoniennes par telles nou¬
velles traditions venues de Russie ou d’ailleurs. Et
alors qu’ils cherchaient à se débarrasser du théâtre,
ils pensaient encore et toujours au théâtre. Ils
composaient avec la scène, avec les décors, avec les
acteurs.
Chaque œuvre ils la pensent en raison du théâtre,
Rethéâtraliser le théâtre. Tel est leur nouveau cri
monstrueux. Mais le théâtre, il faut le rejeter dans
la vie.
Ce qui ne veut pas dire qu’il faut faire de la vie
au théâtre. Comme si on pouvait seulement imiter
la vie. Ce qu’il faut, c’est retrouver la vie du théâtre,
dans toute sa liberté.
Cette vie est tout entière incluse dans le texte des
grands tragiques, quand on l’entend avec sa cou¬
leur, qu’on le voit avec ses dimensions et son
niveau, son volume, ses perspectives, sa particulière
densité.
Mais nous manquons de mysticité. Qu’est-ce
donc qu’un metteur en scène qui n’est pas habitué
à regarder avant tout en soi-même et qui ne saurait
pas au besoin s’abstraire et se délivrer de lui? Cette
rigueur est indispensable. Ce n’est qu’à force de
purification et d’oubli que nous pourrons retrouver
la pureté de nos réactions initiales et apprendre à
redonner à chaque geste de théâtre son indispen¬
sable sens humain.
Pour l’instant, recherchons avant tout des pièces
qui soient comme une transsubstantiation de la vie.
On va au théâtre pour s’évader de soi-même ou, si
vous voulez, pour se retrouver dans ce que l’on a,
l’évolution du décor
13
non pas tellement de meilleur, mais de plus rare et
de plus criblé. Tout est loisible au théâtre, sauf la
sécheresse et la « quotidienneté ». Que l’on jette
donc les yeux sur la peinture. Il y a, à l’heure qu’il
est, de jeunes peintres qui ont retrouvé le sens de
la véritable peinture. Ils peignent des joueurs
d’échecs ou de cartes qui sont semblables à des
dieux.
Qu’est-ce qui provoque cette attraction du cirque
et du music-hall sur notre monde modemePJ’em-
ploierais bien le mot de fantaisie si je ne le sentais
si prostitué, du moins dans le sens où on l’entend
actuellement, et s’il ne devait aboutir à des
recherches propres uniquement à cette rethêâtrali-
sation du théâtre qui est le dernier cri de l’idéal
contemporain. Non, je dirai plutôt qu’il faut intel¬
lectualiser le théâtre, mettre les sentiments et les
gestes des personnages sur le plan où ils ont leur
sens le plus rare et le plus essentiel. Il faut rendre
plus subtile l’atmosphère du théâtre. Ce qui ne
demande aucune opération métaphysique bien éle¬
vée. Témoin le cirque. Mais simplement le sens des
valeurs de l’esprit. Ceci supprime et met en dehors
du théâtre les trois quarts au moins des produc¬
tions qui y ont cours, mais fait remonter le théâtre
jusqu’à sa source et le sauve du même coup. Pour
sauver le théâtre, je supprimerais jusqu’à Isben,
à cause de telles discussions sur des points de philo¬
sophie ou de morale qui n’intéressent pas suffisam¬
ment par rapport à nous l’âme de ses héros.
Sophocle, Eschyle, Shakespeare sauvaient cer¬
tains tiraillements d’âme, un peu trop au niveau
de la vie normale, par cette espèce de terreur divine
14 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
qui pesait sur les gestes de leurs héros, et à laquelle
le peuple était plus sensible tout de même qu’ au¬
jourd’hui.
Ce que nous avons perdu du côté strictement
mystique, nous pouvons le regagner du côté intel¬
lectuel.
Mais il faut pour cela réapprendre à être mys¬
tique au moins d’une certaine façon; et nous appli¬
quant à un texte, nous oubliant nous-mêmes,
oubliant le théâtre, attendre et fixer les images qui
naîtront en nous nues, naturelles, excessives, et
aller jusqu’au bout de ces images.
Se débarrasser non seulement de toute réalité, de
toute vraisemblance, mais même de toute logique,
si au bout de l’illogisme nous apercevons encore la
vie.
Pratiquement, et puisqu’il faut malgré tout des
principes, voici quelques idées palpables :
Il est certain que tout ce qui est au théâtre visi¬
blement faux contribue à créer l'erreur dont nous
souffrons. Voyez les clowns. Ils bâtissent la scène
avec la direction d’un regard. Donc sur la scène
rien que de réel. Mais tout ceci a été dit. On ne sup¬
portera pas que des acteurs à trois dimensions se
meuvent sur des perspectives plates et avec des
masques peints. L’illusion n’existe pas pour le pre¬
mier rang de l’orchestre. Il faut ou éloigner la scène,
ou supprimer tout le côté visuel du spectacle.
De plus, pour que la gradation mentale soit plus
sensible, il faut établir entre Shakespeare et nous
une espèce de pont corporel. Un acteur quelconque
qui, dans un accoutrement, le mettra hors de la vie
normale, mais sans le projeter dans le passé, sera
l’évolution du décor 15
censé assister au spectacle, mais sans y prendre
part. Une espèce de personnage en gibus et sans
maquillage qui, par son allure, s’extrairait de l’as¬
semblée. Il faudrait changer la conformation de la
salle et que la scène fût déplaçable suivant les
besoins de l’action. Il faudrait également que le
côté strictement spectacle du spectacle fût sup¬
primé. On viendrait là non plus tellement pour voir,
mais pour participer.
Le public doit avoir la sensation qu’il pourrait
sans opération très savante faire ce que les acteurs
font.
Ces quelques principes entendus, le reste est
affaire du génie du metteur en scène, qui doit
trouver les éléments de suggestion et de style,
l’architecture ou la ligne essentielle les plus propres
à évoquer une œuvre dans son atmosphère et dans
sa spéciosité.
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THÉÂTRE ALFRED JARRY
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY 1
Le théâtre participe à ce discrédit dans lequel
l’une après l’autre tombent toutes les formes de
l’art. Au milieu de la confusion, de Y absence, de la
dénaturation de toutes les valeurs humaines, de
cette angoissante incertitude dans laquelle nous
sommes plongés touchant la nécessité ou la valeur
de tel ou tel art, de telle ou telle forme de l’activité
de l’esprit, l’idée de théâtre est probablement la
plus atteinte. On chercherait en vain dans la masse
des spectacles présentés journellement quelque
chose qui réponde à l’idée que l’on peut se faire
d’un théâtre absolument pur.
Si le théâtre est un jeu, trop de graves problèmes
nous sollicitent pour que nous puissions distraire,
au profit de quelque chose d’aussi aléatoire que ce
jeu, la moindre parcelle de notre attention. Si le
théâtre n’est pas un jeu, s’il est une réalité véri¬
table, par quels moyens lui rendre ce rang de réa¬
lité, faire de chaque spectacle une sorte d’événe¬
ment, tel est le problème que nous avons à résoudre.
Notre impuissance à croire, à nous illusionner est
immense. Les idées de théâtre n’ont pjus pour nous
le brillant, le mordant, ce caractère de chose unique.
20 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
inouïe, entière que conservent encore certaines idées
écrites ou peintes. Au moment de lancer cette idée
d’un théâtre pur et d’essayer de lui donner une
forme concrète, une des premières questions que
nous devons poser est celle de savoir si nous pour¬
rons trouver un public capable de nous faire le
minimum de confiance et de crédit nécessaires, en
un mot de lier -partie avec nous. Car à l’encontre
des littérateurs ou des peintres il nous est impos¬
sible de nous passer du public, qui devient d’ail¬
leurs partie intégrante de notre tentative.
Le théâtre est la chose du monde la plus impos¬
sible à sauver. Un art basé tout entier sur un pou¬
voir d’illusion qu’il est incapable de procurer n’a
plus qu’à disparaître.
... Les mots ont ou n’ont pas leur pouvoir d’illu¬
sion. Us ont leur valeur propre. Mais des décors, des
costumes, des gestes et des cris faux ne remplace¬
ront jamais la réalité que nous attendons. C’est cela
qui est grave : la formation d’une réalité, l’irrup¬
tion inédite d’un monde. Le théâtre doit nous don¬
ner ce monde éphémère, mais vrai, ce monde
tangent au réel. Il sera ce monde lui-même ou alors
nous nous passerons du théâtre.
Quoi de plus abject et en même temps de plus
sinistrement terrible que le spectacle d’un déploie¬
ment de police. La société se connaît à ses mises en
scène, basées sur la tranquillité avec laquelle elle
dispose de la vie et de la liberté des gens. Quand la
police prépare une rafle, on dirait des évolutions
d’un ballet. Les agents vont et viennent. Des coups
de sifflets lugubres déchirent l’air. Une espèce de
THÉÂTRE ALFRED JARRY
21
solennité douloureuse se dégage de tous les mouve¬
ments. Peu à peu le cercle se restreint. Ces mouve¬
ments qui semblaient de prime abord gratuits, peu
à peu leur but se dessine, apparaît — et aussi ce
point de l’espace qui leur a servi jusqu’à présent
de pivot. C’est une maison de quelconque appa¬
rence dont tout à coup les portes s’ouvrent, et de
l’intérieur de cette maison voici sortir un troupeau
de femmes, en cortège, et qui vont comme vers
l’abattoir. L’affaire se corse, le coup de filet était
destiné non à une certaine population interlope,
mais à un amas de femmes, seulement. Notre émo¬
tion et notre étonnement sont à leur comble.
Jamais plus belle mise en scène n’a été suivie
d’un pareil dénouement. Coupables certes nous le
sommes autant que ces femmes, et aussi cruels que
ces policiers. C’est vraiment un spectacle complet.
Eh bien, ce spectacle, c’est le théâtre idéal 2. Cette
angoisse, ce sentiment de culpabilité, cette victoire,
cet assouvissement, donnent le ton et le sens de
l’état mental dans lequel le spectateur devra sortir
de chez nous. Il sera secoué et rebroussé par le
dynamisme intérieur du spectacle et ce dynamisme
sera en relation directe avec les angoisses et les
préoccupations de toute sa vie.
L’illusion ne portera plus sur la vraisemblance
ou l’invraisemblance de l’action, mais sur la force
communicative et la réalité de cette action.
Voit-on maintenant à quoi nous voulons en
venir? Nous voulons en venir à ceci : qu'à chaque
spectacle monté nous jouons une partie grave,
que tout l’intérêt de notre effort réside dans ce
caractère de gravité. Ce n’est pas à l’esprit ou
22 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
aux sens des spectateurs que nous nous adressons,
mais à toute leur existence. A la leur et à la nôtre.
Nous jouons notre vie dans le spectacle qui se
déroule sur la scène. Si nous n’avions pas le sen¬
timent très net et très profond qu’une parcelle
de notre vie profonde est engagée là dedans, nous
n’estimerions pas nécessaire de pousser plus loin
l’expérience. Le spectateur qui vient chez nous
sait qu’il vient s’offrir à une opération véritable,
où non seulement son esprit mais ses sens et sa
chair sont en jeu. Il ira désormais au théâtre
comme il va chez le chirurgien ou le dentiste.
Dans le même état d’esprit, avec la pensée évi¬
demment qu’il n’en mourra pas, mais que c’est
grave, et qu’il ne sortira pas de là dedans intact.
Si nous n’étions pas persuadés de l’atteindre le
plus gravement possible, nous nous estimerions
inférieurs à notre tâche la plus absolue. Il doit
être bien persuadé que nous sommes capables
de le faire crier.
THÉÂTRE ALFRED JARRY
PREMIÈRE ANNÉE. — SAISON I926-I92 7 1
Les conventions théâtrales ont vécu. Tels que
nous sommes, nous sommes incapables d’accepter
un théâtre qui continuerait à tricher avec nous.
Nous avons besoin de croire à ce que nous voyons.
Un spectacle qui se répète tous les soirs suivant
des rites toujours les mêmes, toujours identiques
à eux-mêmes, ne peut plus emporter notre adhé¬
sion. Nous avons besoin que le spectacle auquel
nous assistons soit unique, qu’il nous donne l’im¬
pression d’être aussi imprévu et aussi incapable
de se répéter que n’importe quel acte de la vie,
n’importe quel événement amené par les circons¬
tances.
En un mot, avec ce théâtre nous renouons
avec la vie au lieu de nous en séparer. Le spec¬
tateur et nous-mêmes, nous ne pourrons nous
prendre au sérieux que si nous avons très nette¬
ment l’impression qu’une parcelle de notre vie
profonde est engagée dans cette action qui a pour
cadre la scène. Comique ou tragique, notre jeu
sera l’un de ces jeux dont à un moment donné
on rit jaune. Voilà à quoi nous nous engageons.
Voilà dans quelle angoisse humaine le specta-
24 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
teur doit sortir de chez nous. Il sera secoué et
rebroussé par le dynamisme intérieur du spec¬
tacle qui se déroulera devant ses yeux. Et ce
dynamisme sera en relation directe avec les
angoisses et les préoccupations de toute sa vie.
Telle est la fatalité que nous évoquons, et le
spectacle sera cette fatalité elle-même. L’illusion
que nous cherchons à créer ne portera pas sur
le plus ou moins de vraisemblance de l’action,
mais sur la force communicative et la réalité de
cette action. Chaque spectacle deviendra par le
fait même une sorte d’événement. Il faudra que
le spectateur ait le sentiment que se joue devant
lui une scène de son existence même, et une
scène capitale vraiment.
Nous demandons, en un mot, à notre public,
une adhésion intime, profonde. La discrétion
n’est pas notre fait. A chaque spectacle monté,
nous jouons une partie grave. Si nous ne sommes
pas décidés à tirer jusqu’au bout la conséquence
de nos principes, nous estimerons que la partie
justement ne vaudra pas la peine d’être jouée.
Le spectateur qui vient chez nous saura qu’il
vient s’offrir à une opération véritable où, non
seulement son esprit, mais ses sens et sa chair
sont en jeu. Si nous n’étions pas persuadés de
l’atteindre le plus gravement possible, nous esti¬
merions être inférieurs à notre tâche la plus
absolue. Il doit être bien persuadé que nous
sommes capables de le faire crier 2.
Cette nécessité dans laquelle nous nous trou¬
vons d’être le plus vrai et le plus vivant possi¬
ble, indique assez le mépris dans lequel nous
THÉÂTRE ALFRED JARRY 25
tenons tous les moyens de théâtre proprement
dits, tout ce qui constitue ce que l'on est convenu
d’appeler la mise en scène, comme éclairage,
décors, costumes, etc. Il y a là tout un pitto¬
resque de commande et qui n’est pas ce sur quoi
nous portons tous nos soins. Pour un peu, nous
en reviendrions aux chandelles. Le théâtre réside
pour nous en un quelque chose d’impondérable,
et qui ne s’accommode en aucune façon du pro¬
grès.
Ce qui donnera aux spectacles montés par nous
leur valeur de réalité et d’évidence tiendra la
plupart du temps à une trouvaille insensible,
mais capable de créer dans l’esprit du specta¬
teur le maximum d’illusion. C’est assez dire qu’en
fait de mise en scène et de principes nous nous
en remettons bravement au hasard. Dans le
théâtre que nous voulons faire, le hasard sera notre
dieu. Nous n’avons peur d’aucun échec, d’aucune
catastrophe. Si nous n’avions foi en un miracle
possible, nous ne nous engagerions pas dans cette
voie pleine d’aléas. Mais un miracle seul est
capable de nous récompenser de nos efforts et de
notre patience. C’est sur ce miracle que nous
tablons.
Le metteur en scène, qui n’obéit à aucun prin¬
cipe, mais qui suit son inspiration, fera ou ne
fera pas la trouvaille qui nous est nécessaire. En
fonction de la pièce qu’il aura à monter il fera
ou ne fera pas une découverte, il aura ou il n’aura
pas une invention ingénieuse frappante, il trou¬
vera ou ne trouvera pas l'élément d'inquiétude
propre à jeter le spectateur dans le doute cherché.
26 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTON™ ARTAUD
Toute notre réussite est fonction de cette alter¬
native.
Il est bien évident, toutefois, que nous travail¬
lerons sur des textes déterminés; les œuvres que
nous jouerons appartiennent à la littérature, quoi
qu’on en ait. Comment arriver à concilier notre
désir de liberté et d’indépendance avec la nécessité
de nous conformer à un certain nombre de direc¬
tives imposées par les textes?
Pour cette définition que nous essayons de
donner au théâtre, une seule chose nous semble
invulnérable, une seule chose nous paraît vraie :
le texte. Mais le texte en tant que réalité dis¬
tincte, existant par elle-même, se suffisant à
elle-même, non quant à son esprit que nous
sommes aussi peu que possible disposés à respecter,
mais simplement quant au déplacement d’air que
son énonciation provoque. Un point, c’est tout.
Car ce qui nous paraît essentiellement gênant
dans le théâtre, et surtout essentiellement destruc¬
tible, c’est ce qui distingue l’art théâtral de l'art
pictural et de la littérature, c’est tout cet attirail
haïssable et encombrant qui fait d'une pièce
écrite un spectacle au lieu de rester dans les
limites de la parole, des images et des abstrac¬
tions.
C’est cela, cet attirail, ce déploiement visuel
que nous voulons réduire à son minimum impos¬
sible et recouvrir sous l’aspect de gravité et le
caractère d’inquiétude de l’action.
Le Théâtre Alfred Jarry.
PROGRAMME DE LA SAISON 1926-1927
Le Théâtre Alfred Jarry donnera au cours de la
saison 1926-27 un minimum de quatre spectacles.
Le premier spectacle sera donné le 15 jan¬
vier 1927, à 15 heures, sur la scène du Vieux-
Colombier (21, rue du Vieux-Colombier).
Il comprendra :
La Peur chez l’Amour 3. Dialogue par Alfred
Jarry (première représentation).
Le Vieux de la montagne 4. Pièce schématique en
5 actes, par Alfred Jarry (première représentation).
Les Mystères de l’Amour. Pièce en 3 actes, par
Roger Vitrac 5 (première représentation).
Les spectacles suivants se composeront de :
La Tragédie de la vengeance , par Cyril Tourneur
(première représentation) .
Le Songe, par August Strindberg (première
représentation) .
Le Jet de sang, par Antonin Artaud 6 (première
représentation).
Gigogne, parMaxRobur7 (première représenta¬
tion).
Une pièce de Savinio8.
MANIFESTE
POUR UN THÉÂTRE AVORTÉ 1
Dans l'époque de désarroi où nous vivons, époque
toute chargée de blasphèmes et des phosphorescences
d’un reniement infini, où toutes les valeurs tant artis¬
tiques que morales semblent se fondre dans un abîme
dont rien dans aucune des époques de l’esprit ne peut
donner une idée, j’ai eu la faiblesse de penser que je
pourrais faire un théâtre, que je pourrais à tout le
moins amorcer cette tentative de redonner vie à la
valeur universellement méprisée du théâtre, mais la
bêtise des uns, la mauvaise foi et l’ignoble canaillerie
des autres m’en ont à tout jamais dissuadé.
De cette tentative demeure à mes yeux le manifeste
que voici :
Le ... janvier 1927 le théâtre A... donnera sa
première représentation. Ses fondateurs ont la
conscience la plus vive de la sorte de désespoir
que le lancement d’un semblable théâtre suppose.
Et ce n’est pas sans une sorte de remords qu’ils
s’y résolvent. Il ne faut pas qu’on s’y trompe. Le
théâtre A... n’est pas une affaire, on s’en doute.
Mais il est en plus une tentative par laquelle un
THEATRE ALFRED JARRY
29
certain nombre d’esprits jouent leur va-tout. Nous
ne croyons pas, nous ne croyons plus qu’il y ait
quelque chose au monde qui se puisse appeler le
théâtre, nous ne voyons pas à quelle réalité une
semblable dénomination s'adresse. Une confusion
terrible pèse sur nos vies. Nous sommes, nul ne
songerait à le nier, au point de vue spirituel, dans
une époque critique. Nous croyons à toutes les
menaces de l’invisible. Et c’est contre l’invisible
même que nous luttons. Nous sommes tout entiers
appliqués à déterrer un certain nombre de secrets.
Et nous voulons justement mettre à jour cet
amas de désirs, de rêveries, d’illusions, de croyances
qui ont abouti à ce mensonge auquel nul ne croit
plus, et qu’on appelle par dérision semble-t-il : le
théâtre. Nous voulons parvenir à vivifier un cer¬
tain nombre d’images, mais des images évidentes,
palpables, qui ne soient pas entachées d’une éter¬
nelle désillusion. Si nous faisons un théâtre ce
n’est pas pour jouer des pièces, mais pour arriver à
ce que tout ce qu’il y a d’obscur dans l'esprit,
d’ enfoui, d’irrévélé se manifeste en une sorte de
projection matérielle, réelle. Nous ne cherchons
pas à donner comme cela s’est produit jusqu’ici,
comme cela a toujours été le fait du théâtre,
l’illusion de ce qui n’est pas, mais au contraire à
faire apparaître aux regards un certain nombre de
tableaux, d’images indestructibles, indéniables qui
parleront à l’esprit directement. Les objets, les
accessoires, les décors même qui figureront sur la
scène devront être entendus dans un sens immé¬
diat, sans transposition; ils devront être pris non
pas pour ce qu’ils représentent mais pour ce qu’ils
30 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
sont en réalité. La mise en scène, proprement dite,
les évolutions des acteurs ne devront être consi¬
dérées que comme les signes visibles d’un langage
invisible ou secret. Pas un geste de théâtre qui
ne portera derrière lui toute la fatalité de la vie et
les mystérieuses rencontres des rêves. Tout ce qui
dans la vie a un sens augurai, divinatoire, corres¬
pond à un pressentiment, provient d’une erreur
féconde de l’esprit, on le trouvera à un moment
donné sur notre scène.
On comprend que notre tentative est d’autant
plus dangereuse qu’elle fourmille d’ambitions. Mais
il faut bien que l’on se pénètre de cette idée, que
nous n’avons pas peur du néant. Il n’est pas de
vide dans la nature que nous ne croyions l’esprit
humain capable à un moment donné de combler.
On voit à quelle terrible besogne nous nous atta¬
quons; nous ne visons à rien moins qu’à remonter
aux sources humaines ou inhumaines du théâtre
et à le ressusciter totalement.
Tout ce qui appartient à l’illisibilité et à la
fascination magnétique des rêves, tout cela, ces
couches sombres de la conscience qui sont tout ce
qui nous préoccupe dans l’esprit, nous voulons le
voir rayonner et triompher sur une scène, quitte à
nous perdre nous-mêmes et à nous exposer au
ridicule d’un colossal échec. Nous n’avons pas
peur non plus de cette sorte de parti pris que notre
tentative représente.
Nous concevons le théâtre comme une véritable
opération de magie. Nous ne nous adressons pas
aux yeux, ni à l’émotion directe de l’âme; ce que
nous cherchons à créer est une certaine émotion
THÉÂTRE ALFRED JARRY 31
psychologique où les ressorts les plus secrets du
cœur seront mis à nu.
Nous ne pensons pas que la vie soit représen¬
table en elle-même ou qu’il vaille la peine de
courir sa chance dans ce sens.
Vers ce théâtre idéal nous nous avançons nous-
mêmes en aveugles. Nous savons partiellement
ce que nous voulons faire et comment matérielle¬
ment nous pourrions le réaliser, mais nous avons
foi en un hasard, en un miracle qui se produira
pour nous révéler tout ce que nous ignorons encore
et qui donnera toute sa vie supérieure profonde à
cette pauvre matière que nous nous acharnons à
pétrir.
En dehors donc du plus ou moins de réussite de
nos spectacles, ceux qui viendront à nous compren¬
dront qu’ils participent à une tentative mystique
par quoi une partie importante du domaine de
l’esprit et de la conscience peut être définitivement
sauvée ou perdue.
Antonin Artaud.
13 novembre 1926.
P. -S. — Ces révolutionnaires au papier de fiente
qui voudraient nous faire croire que faire actuelle¬
ment un théâtre est (comme si ça en valait la
peine, comme si ça pouvait tirer à conséquence,
les lettres, comme si ce n’était pas ailleurs que
nous avons depuis toujours fixé nos vies), ces sales
bougres donc voudraient nous faire croire que
32 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
faire actuellement du théâtre est une tentative
contre-révolutionnaire, comme si la Révolution
était une idée-tabou et à laquelle il soit depuis
toujours interdit de toucher.
Eh bien moi, je n’accepte pas d’idée-tabou.
Il y a pour moi plusieurs manières d’entendre
la Révolution, et parmi ces manières la Commu¬
niste me semble de beaucoup la pire, la plus
réduite. Une révolution de paresseux. Il ne m’im¬
porte pas du tout, je le proclame bien hautement,
que le pouvoir passe des mains de la bourgeoisie
dans celles du prolétariat. Pour moi la Révolution
n’est pas là. Elle n’est pas dans une simple trans¬
mission des pouvoirs. Une Révolution qui a mis
au premier rang de ses préoccupations les nécessités
de la production et qui de ce fait s’obstine à
s’appuyer sur le machinisme comme un moyen
de faciliter la condition des ouvriers est pour moi
une révolution de châtrés. Et je ne me nourris
pas de cette herbe-là. Je trouve au contraire
qu’une des raisons principales du mal dont nous
souffrons est dans l’extériorisation forcenée et la
multiplication poussée à l’infini de la force; elle
est aussi dans une facilité anormale introduite
dans les échanges d’homme à homme et qui ne
laisse plus à la pensée le temps de reprendre racine
sur elle-même. Nous sommes tous désespérés de
machinisme à tous les étages de notre méditation.
Mais les racines véritables du mal sont plus pro¬
fondes, il faudrait un volume pour les analyser.
Pour l’instant, je me bornerai à dire que la Révo¬
lution la plus urgente à accomplir est dans une
sorte de régression dans le temps. Que nous en
THÉÂTRE ALFRED JARRY 33
revenions à la mentalité ou même simplement
aux habitudes de vie du Moyen Age, mais réelle¬
ment et par une manière de métamorphose dans
les essences, et j’estimerai alors que nous aurons
accompli la seule révolution qui vaille la peine
qu’on en parle.
Il y a des bombes à mettre quelque part, mais
à la base de la plupart des habitudes de la pensée
présente, européenne ou non. De ces habitudes,
Messieurs les Surréalistes sont atteints beaucoup
plus que moi, je vous assure, et leur respect de
certains fétiches faits hommes et leur agenouille¬
ment devant le Communisme en est une preuve
la meilleure.
Il est certain que si j’avais fait un théâtre, ce
que j’aurais fait se serait aussi peu apparenté à
ce que l’on a l’habitude d’appeler le théâtre que
la représentation d’une obscénité quelconque res¬
semble à un ancien mystère religieux.
A. A.
8 janvier 1927 2.
THÉÂTRE ALFRED JARRY
SAISON 1928 1
Le Théâtre Alfred Jarry s’adresse à tous ceux
qui ne voient pas dans le théâtre un but mais un
moyen, tous ceux qu’inquiète le souci d’une réalité
dont le théâtre n’est que le signe et qu’à travers
les hasards de ses spectacles le Théâtre Jarry
s’efforcera de retrouver.
A partir du Théâtre Jarry, le théâtre ne sera
plus cette chose fermée, enclose dans l’espace
restreint du plateau, mais visera à être véritable¬
ment un acte, soumis à toutes les sollicitations et
à toutes les déformations des circonstances et où
le hasard retrouve ses droits. Une mise en scène,
une pièce, seront toujours sujets à caution, à
révision, de telle sorte que les spectateurs venant
à plusieurs soirs d’intervalle n’aient jamais le
même spectacle devant les yeux. Le Théâtre Jarry
brisera donc avec le théâtre, mais, en plus, il obéira
à une nécessité intérieure où l’esprit a la plus
grande part. Non seulement les cadres extérieurs
du théâtre sont abolis, mais encore sa raison d’être
profonde. Une mise en scène du Théâtre Jarry sera
passionnante comme un jeu, comme une partie
THEATRE ALFRED JARRY 35
de cartes à laquelle tous les spectateurs partici¬
peraient.
Dans la vie, le Théâtre Jarry s’efforcera de tra¬
duire ce que la vie oublie, dissimule, ou est inca¬
pable d’exprimer.
Tout ce qui provient d’une erreur féconde de
l’esprit, d’une illusion des sens, les rencontres des
sentiments et des choses qui frappent avant tout
par une sorte de densité matérielle, seront pré¬
sentés sous leur angle inouï, dans leur brutalité
pure, dans leurs reliefs, dans leurs relents, et tels
qu’ils apparaissent à l’esprit, tels que l’esprit en
conserve la mémoire.
Ce qui n’est pas représentable tel quel, qui a
besoin des illusions d’une fausse perspective, qui
cherche à tromper les sens par une artificielle
peinture, tout cela sera exclu du plateau. Tout ce
qui apparaîtra sur notre scène sera pris dans son
sens direct, littéral, rien n’aura, à quelque titre
que ce soit, apparence de décor.
Le Théâtre Jarry ne triche pas avec la vie, ne la
singe pas, ne l’illustre pas, il vise à la continuer, à
être une sorte d 'opération magique, sujette à toutes
les évolutions. C’est en cela qu’il obéit à une
nécessité spirituelle que le spectateur sent cachée
au plus profond de lui-même. Ce n’est pas le
moment de faire un cours de magie actuelle ou
pratique, mais c’est pourtant bien de magie qu’il
s’agit.
Comment une pièce peut-elle être une opération
magique, comment peut-elle obéir à des nécessités
qui la dépassent, comment le plus profond de
l’âme d’un spectateur peut-il être impliqué, voilà
36 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
ce que l’on verra si l’on veut bien nous faire
confiance.
En tout cas, notre ambition, seule, nous dis¬
tingue. Notre existence importe à tous ceux que
le tourment de l’esprit préoccupe, qui sentent
tout ce qu'il y a de menaçant dans l’atmosphère
de ce temps, qui veulent participer aux Révolu¬
tions qui se préparent. C’est eux qui nous donne¬
ront le moyen de vivre, c’est d’eux que nous
l’attendons.
*
D’ailleurs, mieux que toutes les théories, notre
programme est là pour manifester nos intentions.
Nous avons monté, l’année dernière, les Mystères
de l’Amour, de Roger Vitrac. Parmi les pièces que
nous présenterons cette année, nous citerons en
premier lieu les Enfants au pouvoir 2, de ce même
Roger Vitrac.
Avant de penser à ses idées, Roger Vitrac,
comme tout bon auteur dramatique, pense au
théâtre, mais demeure en même temps proche
de sa pensée. C’est même ce qui le caractérise.
Dans la moindre de ses expressions on sent grincer
l’esprit, la matière du cerveau.
Dans les Enfants au pouvoir, la marmite est
en ébullition. Le titre seul indique un irrespect
de base pour toutes les valeurs établies. En gestes
à la fois brûlants et pétrifiés, cette pièce traduit
la désagrégation de la pensée moderne et son
remplacement par... par quoi? Voilà en tout cas
le problème auquel la pièce, grosso modo, répond :
THÉÂTRE ALFRED JARRY
37
Avec quoi penser? Et qu’est-ce qui demeure?
Il n’y a plus de commune mesure, plus de grade.
Qu’est-ce qui reste? Tout cela traduit d’une
façon active, palpable, pas du tout philosophique,
aussi passionnante qu’une course de chevaux,
une partie d’échecs, ou l’accord secret de Briand
avec l'Église.
En second lieu, la Tragédie de la vengeance, de
Cyril Tourneur. Nous ne sommes pas des philo¬
sophes, des reconstructeurs. Nous sommes des
hommes qui cherchons à vibrer et à faire vibrer,
vibrer en chœur. Si nous ne croyons plus au théâtre
distraction, dérivation, porcherie, sottise, nous
croyons à cette sorte d’exhaustion, de plan surélevé
sur lequel le théâtre entraîne autant la vie que
la pensée. Nous pensons qu’après la pièce creuset
où vient recuire et se recomposer une époque
comme les Enfants au pouvoir, une grande machine
bruyante, grandiose, exaltante, comme la Tra¬
gédie de la vengeance, qui est d’ailleurs un chef-
d’œuvre éprouvé, répond entièrement à notre
sens, à notre volonté. Nous la monterons donc.
Toutes les œuvres sont de tous les temps. Il
n’y a pas de pièce spécifiquement ancienne ou
moderne, ou c’est une œuvre ratée. La Tragédie
de la vengeance est très près de nos affres, de nos
révoltes, de nos aspirations.
En troisième lieu, après la pièce particulière
à un homme, où il exprime ses idées propres qui
ont, dans ce cas-ci, la chance d’être assez univer¬
selles et nécessaires, après la pièce objective et
brûlante où une certaine idée d’apparat se trouvera
satisfaite, il y aura ce que nous appellerons la
38 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
pièce impersonnelle, mais subjective, la pièce-
manifeste, écrite en collaboration, où chacun
abandonnera son point de vue étroitement per¬
sonnel pour se mettre au diapason de son époque,
pour atteindre une sorte d’universalité propre aux
nécessités de ce temps, où chacun s’abandonnera
suffisamment soi-même pour exprimer le plus
grand nombre d’aspirations possible, où tout sera
abordé.
Une pièce qui sera une synthèse de tous les
désirs et de toutes les tortures,
qui sera comme le creuset d’une révolte, qui,
théâtralement, associera le maximum de l’expres¬
sion au maximum de l’audace, qui sera comme
la démonstration de tous les procédés de mise
en scène possibles,
qui, dans le minimum d’espace et de temps,
ramassera le plus grand nombre de situations,
où trois pensées confrontées s’essayeront à
retrouver l’étiage de la pensée 3,
où les aspects d’une même situation théâtrale
apparaîtront sous leur aspect objectif le plus
démonstratif,
où nous essayerons, enfin, d’exprimer dans
une pièce la physionomie de tout un théâtre,
tel que nous concevons le théâtre,
où l’on verra ce que peut être une mise en
scène qui fuit les artifices pour retrouver avec
des objets et des signes directs une réalité plus
réelle que la réalité.
THEATRE ALFRED JARRY
39
*
Le Théâtre Alfred Jarry a été créé pour se
servir du théâtre et non pour le servir. Les écri¬
vains qui se sont réunis dans ce but n’ont aucun
respect des auteurs ni des textes; et ils ne pré¬
tendent à aucun prix ni à aucun titre s’y confor¬
mer.
S’il vient à eux des pièces, qui soient origi¬
nairement et dans leur substance la plus absolue,
significatives de l’état d’esprit qu’ils recherchent,
ils les accueilleront de préférence à d’autres.
Mais s’il n’en vient pas, tant pis pour quel
Shakespeare, ou quel Hugo, ou quel Cyril Tour¬
neur même qui leur tombera sous la dent ou sous
le pied.
LE SONGE
de
STRINDBERG 1
Le Songe, de Strindberg fait partie de ce réper¬
toire d’un théâtre idéal, constitue une de ces
pièces types dont la réalisation est pour un metteur
en scène comme le couronnement d'une carrière.
Le registre des sentiments qui s’y trouvent tra¬
duits, rassemblés, est infini. On y retrouve à la
fois le dedans et le dehors d’une pensée multiple
et frémissante. Les plus hauts problèmes y sont
représentés, évoqués en une forme concrète en
même temps et mystérieuse. C’est vraiment l’uni¬
versalité de l’esprit et de la vie dont le fris¬
sonnement magnétique nous est offert et nous
empoigne dans le sens de notre humanité la plus
précise et la plus féconde. La réussite d’une repré¬
sentation semblable sacre nécessairement un met¬
teur en scène, un directeur. Le Théâtre Jarry
se devait de monter une telle pièce. On connaît
la raison d’être et le principe de cette nouvelle
compagnie. Le Théâtre Jarry voudrait réintro¬
duire au théâtre le sens, non pas de la vie, mais
d’une certaine vérité sise au plus profond de
l’esprit. Entre la vie réelle et la vie du rêve il
4i
THÉÂTRE ALFRED JARRY
existe un certain jeu de combinaisons mentales,
des rapports de gestes, d’événements traduisibles
en actes et qui constitue très exactement cette
réalité théâtrale que le Théâtre Jarry s’est mis
en tête de ressusciter. Le sens de la réalité véri¬
table du théâtre s’est perdu. La notion de théâtre
est effacée des cervelles humaines. Elle existe
pourtant à mi-chemin entre la réalité et le rêve.
Mais tant qu’elle n’aura pas été retrouvée dans
son intégrité la plus absolue et la plus féconde, le
théâtre ne cessera pas de péricliter. Le théâtre
actuel représente la vie, cherche par des décors et
des éclairages plus ou moins réalistes à nous resti¬
tuer la vérité ordinaire de la vie, ou bien il cultive
Y illusion — et alors c’est pire que tout. Rien
de moins capable de nous illusionner que l’illusion
d’accessoire faux, de carton et de toiles peintes
que la scène moderne nous présente. Il faut en
prendre son parti et ne pas chercher à lutter
avec la vie. Il y a dans la simple exposition des
objets du réel, dans leurs combinaisons, dans leur
ordre, dans les rapports de la voix humaine avec
la lumière toute une réalité qui se suffit à elle-
même et n’a pas besoin de l’autre pour vivre.
C’est cette réalité fausse qui est le théâtre, c’est
celle-là qu’il faut cultiver.
La mise en scène du Songe obéit donc à cette
nécessité de ne rien proposer aux regards du public
qui ne puisse être utilisé immédiatement et tel quel
par les acteurs. Personnages à trois dimensions
que l’on verra se mouvoir au milieu d’accessoires,
d’objets, au milieu de toute une réalité également
à trois dimensions. Le faux au milieu du vrai.
42 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
voilà la définition idéale de cette mise en scène.
Un sens, une utilisation d’un ordre spirituel neuf
donné aux objets et aux choses ordinaires de
la vie.
LETTRE A IDA MORTEMART
ALIAS DOMENICA1
Madame,
Vous me demandez ce que j’attends de cette
pièce osée et scandaleuse : c’est bien simple, j’en
attends tout. Car au point où nous en sommes
cette pièce est tout. Elle dénoue une situation
douloureuse. Elle touche au vif d’une vérité même
pas assez épouvantable pour nous désespérer
d’exister. Et c’est bien dans cet esprit que je la
monte. Et j’en suis aussi sûr que d’un mécanisme
remonté pour faire partir sa charge d’explosifs
à heure dite. Comme quelque chose de plus qu’une
œuvre théâtrale, osée et scandaleuse, elle est
comme la vérité même de la vie, quand on la
considère dans son acuité.
Il y a, dans cette pièce, une perversité incontes¬
table, mais elle n’est pas pire que nous ne le sommes
tous dans ce sens. Tout ce qui est sale ou infect a un
sens et ne doit pas être entendu directement. Nous
sommes ici en pleine magie, en pleine déchéance
humaine. La réalité qui s’exprime, le fait par son
côté le plus aigu, mais aussi le plus oblique et
le plus détourné. La signification même des choses
44 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
se dégage de leur âpreté, et l’âpreté d’une sorte de
nudité parfaite, où l’esprit choisit la vie de la pen¬
sée, dans son aspect affectif le plus spontané. On a
voulu épuiser ici ce côté tremblant et qui s’effrite,
non seulement du sentiment, mais de la pensée
humaine. Mettre au jour l’antithèse profonde et
éternelle entre l’asservissement de notre état et de
nos fonctions matérielles et notre qualité, d’intel¬
ligences pures et de purs esprits.
Un personnage entre tous, le vôtre, représente
cette antithèse, et son apparition est le point culmi¬
nant de la pièce. C’est pourquoi Ida Mortemart
se devait d’apparaître comme un fantôme, mais
un fantôme par certains côtés, ou mieux par un
seul côté cruellement réel. Ce fantôme qui vient
de l’au-delà a conservé en lui toute l’intelligence
et la supériorité de l’autre monde, et cela se sent
dans les sous-entendus qu’elle attache sans répit
à tout ce qu’elle dit. Tout lui est prétexte à pro¬
fondeur et un prétexte sur lequel elle saute, comme
tremblante dans la peur de ne plus vivre. En
tout cas, elle représente la douleur morale et
l’empoisonnement de la matière par son pire côté.
Son état de fantôme, de femme spirituellement
crucifiée, lui procure la lucidité des voyantes.
Et c’est ce qui explique le ton augurai et puissam¬
ment sentencieux dont elle souligne ses répliques
d’apparence anodine, qui doivent s’entendre avec
leur sens entier. Il ne manquerait plus qu’elle se
laissât rebuter par ce qu’elle fait. Voyez l’horreur
épouvantable et gênante, inadmissible presque,
mais d’autant plus suffocante et belle d’être
inadmissible, de sa situation.
THÉÂTRE ALFRED JARRY
45
Et comprenez bien que cette infirmité seule, et
pas une autre, était capable de rendre sa situa¬
tion dans la vie aussi funestement impossible,
aussi significative et expressive, pour tout dire.
Et sa suppression changeait l’esprit de la pièce,
enlevant a l’acreté de la leçon qui s’en dégage son
côté le plus épouvantable et le plus réellement
puissant.
Je pense qu’un esprit, quel qu’il soit, ne doit se
laisser rebuter par rien. Il n'y a pas d’exception à la
liberté. Et je suis sûr que la vie ne possède pas pour
vous d’obstacles, du moins foncièrement moraux ou
sociaux.
Je fais des vœux pour que vous deveniez, l’après-
midi du 24 décembre prochain, le personnage véri¬
tablement fabuleux, Ida Mortemart lui-même.
Je suis votre dévoué
Antonin Artaud.
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY 1
Le Théâtre Alfred Jarry a été fondé au printemps
de 1927. Il a donné, comme premier spectacle, les
Mystères de V Amour, dé Roger Vitrac, qui fut
joué au Théâtre de Grenelle les 2 et 3 juin de cette
année-là.
Son second spectacle eut lieu à la Comédie des
Champs-Élysées le 15 janvier 1928. Il comprenait le
troisième acte du Partage de Midi, de Paul Claudel,
répété dans le plus grand mystère et joué sans auto¬
risation de l’auteur, et le film de Poudovkine, la
Mère, dont c’était la première représentation à
Paris. En juin 1928 était donné le Songe, de Strind-
berg; et enfin, en décembre 1928, c’était Victor
ou les Enfants au pouvoir, de Roger Vitrac, qui eut
trois représentations.
On ne sait pas assez les difficultés au milieu
desquelles le Théâtre Jarry n’a cessé de se débattre
depuis sa création. Chaque nouveau spectacle
constituait un tour de force, un miracle d’appli¬
cation, de volonté. Sans compter le véritable tollé
de haine, d’envie, que ses représentations sou¬
levaient.
Les Mystères de l’Amour furent répétés une
THÉÂTRE ALFRED JARRY
47
seule fois sur scène la nuit qui précéda la repré¬
sentation. Le Songe n’eut qu’une répétition en
décors et costumes. Le Partage de Midi fut vu
une seule fois sur le plateau, le matin même du
spectacle.
Pour les Enfants au pouvoir, ce fut pire encore.
Il fut impossible de voir la pièce même une seule
fois d’un bout à l’autre sur scène avant la générale.
Toutes ces difficultés proviennent de ce que le
Théâtre Jarry n’eut jamais à sa disposition ni une
troupe, ni un local. Mais ces obstacles mille fois
répétés ne peuvent qu’arriver à ruiner jusqu’aux
intentions les plus élémentaires de ses tentatives.
Il ne peut s’engager à donner plus d’un spectacle
à la fois, mais il doit le faire enfin débarrassé des
monstrueuses difficultés qui se sont jusqu’ici oppo¬
sées à sa réussite complète. Et pour cela il a besoin,
même pour une seule pièce, de cette sécurité que lui
donnerait la libre disposition et d’un local et d’une
troupe. Il lui faut ce local et cette troupe pour deux
mois, soit un mois de répétitions, et le local et la
troupe retenus ensuite pour trente représentations
consécutives. Minimum nécessaire pour lui per¬
mettre de développer et d’exploiter 2 commerciale¬
ment son succès, s’il en a un.
Le Théâtre Jarry monterait dans le courant de
l’année une représentation à’ U bu Roi, un U bu Roi
adapté aux circonstances présentes et joué sans
stylisation 3. Il donnera également une pièce 4
inédite de Roger Vitrac, intitulée Arcade 5, et qui
ne ménage rien.
Le Théâtre Jarry a été créé en réaction contre le
théâtre, et pour rendre au théâtre cette liberté
48 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
totale qui existe dans la musique, la poésie ou la
peinture et dont il a été jusqu’ici curieusement
sevré.
Ce que nous voulons, c’est rompre avec le théâtre
considéré comme un genre distinct, et remettre au
jour cette vieille idée, au fond jamais réalisée, du
spectacle intégral. Sans que, bien entendu, le théâtre
se confonde à aucun moment avec la musique, la
pantomime ou la danse, ni surtout avec la litté¬
rature.
Dans un temps où la substitution de la parole
aux images, sous couleur de cinéma parlant, éloigne
l'élite du public d’un art devenu hybride, il ne se
peut pas que cette formule du spectacle total ne
retrouve un regain d’intérêt.
Nous nous refuserons toujours à considérer le
théâtre comme un musée de chefs-d’œuvre, si
beaux et si humains soient-ils. Sera sans aucune
espèce d’intérêt pour nous et nous pensons pour le
théâtre, toute œuvre qui n'obéit pas au principe
d’actualité. Actualité de sensations et de préoccu¬
pations, plus que de faits. La vie se reformant à
travers la sensibilité actuelle. Sensibilité de temps
comme de lieu. Nous déclarerons toujours sans
valeur toute œuvre qui n’appartiendra pas à un
certain esprit local, choisi, non pour ses vertus ou
pour ses tares, mais simplement à cause 6 de sa
proximité. Nous n’avons que faire de l’art ni de la
beauté. Ce que nous cherchons, c’est l 'émotion
intéressée. Un certain pouvoir de déflagration
attaché aux gestes, aux paroles. La réalité vue à
la fois sous son recto et son verso. L’hallucination
choisie comme principal moyen dramatique.
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY
ET L’HOSTILITÉ PUBLIQUE
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY
est dirigé par
MM. ANTONIN ARTAUD
et ROGER VITRAC
Adresser la correspondance
pour tout ce qui concerne :
LA PROPAGANDE
ET LE SERVICE
DE LA BROCHURE
à M. ROGER VITRAC
35, Rue de Seine, Paris (6e)
et pour tout ce qui concerne :
LES SPECTACLES
PROPREMENT DITS
ET LES MANUSCRITS
à M. ANTONIN ARTAUD
178, Quai d’Auteuil, Paris (16e)
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY EN 1930 1
DÉCLARATION. — Le Théâtre Alfred Jarry,
conscient de la défaite du théâtre devant le déve¬
loppement envahissant de la technique interna¬
tionale du cinéma, se propose par des moyens spéci¬
fiquement théâtraux de contribuer à la ruine du
théâtre tel qu’il existe actuellement en France, en
entraînant dans cette destruction toutes les idées
littéraires ou artistiques, toutes les conventions
psychologiques, tous les artifices plastiques, etc.,
sur lesquels ce théâtre est bâti et en réconciliant,
au moins provisoirement, l’idée de théâtre avec
les parties les plus brûlantes de l’actualité.
HISTORIQUE. — Le Théâtre Alfred Jarry, de
1927 à 1930, a donné quatre spectacles en dépit
des pires difficultés.
I. — Le premier spectacle fut représenté au
Théâtre de Grenelle les Ier et 2 juin 1927, en soirée.
Il comportait :
1. Ventre brûlé ou la Mère folle, pochade musi¬
cale d'Antonin Artaud 2. Œuvre lyrique qui dénon-
52 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
çait humoristiquement le conflit entre le cinéma et
le théâtre;
2. Les Mystères de l’Amour (trois tableaux), de
Roger Vitrac3. Œuvre ironique qui concrétisait à la
scène l’inquiétude, la double solitude, les arrière-
pensées criminelles et l’érotisme des amants. Pour
la première fois un rêve réel fut réalisé sur le
théâtre;
3. Gigogne, un tableau par Max Robur 4. Écrit
et représenté dans un but systématique de provo¬
cation.
II. — Le deuxième spectacle fut représenté à la
Comédie des Champs-Élysées le 14 janvier 1928,
en matinée. Il comportait :
1. Partage de Midi (un acte), de Paul Claudel,
joué contre la volonté de l’auteur 5. Cet acte fut
joué en vertu de cet axiome qu'une œuvre impri¬
mée appartient à tout le monde;
2. La Mère, d’après Gorki, film révolutionnaire
de Poudovkine, interdit par la censure et qui fut
projeté en premier heu pour les idées qu’il contient,
ensuite pour ses qualités propres et, enfin, pour
protester justement contre la censure.
III. — Le troisième spectacle fut représenté au
Théâtre de l’Avenue les 2 et 9 juin 1928, en mati¬
née. Il comportait :
Le Songe ou Jeu de rêves, d’August Strindberg.
Ce drame fut monté à cause de son caractère excep¬
tionnel, parce que l’onirisme y joue le plus grand
rôle, parce que personne n’osait le monter à Paris,
parce qu’il fut traduit en français par Strindberg
THÉÂTRE ALFRED JARRY
53
lui-même, à cause de la difficulté qu’une telle entre¬
prise comportait, et enfin pour appliquer et déve¬
lopper sur une grande échelle les méthodes de mise
en scène qui sont propres au Théâtre Alfred Jarry.
IV. — Le quatrième spectacle fut représenté à
la Comédie des Champs-Élysées les 24 et 29 dé¬
cembre 1928 et le 5 janvier 1929 en matinée. Il
comportait :
Victor ou les Enfants au pouvoir, drame bour¬
geois en trois actes de Roger Vitrac. Ce drame
tantôt lyrique, tantôt ironique, tantôt direct, était
dirigé contre la famille bourgeoise, avec comme
discriminants : l’adultère, l’inceste, la scatologie,
la colère, la poésie surréaliste, le patriotisme, la
folie, la honte et la mort.
L’HOSTILITÉ PUBLIQUE. — Nous classons
sous cette dénomination toutes les difficultés aux¬
quelles se heurtent les entreprises libres et désin¬
téressées du genre Théâtre Alfred Jarry. Ce sont :
la recherche des capitaux, le choix du lieu, les diffi¬
cultés de la collaboration, la censure, la police, le
sabotage systématique, la concurrence, le public, la
critique.
Recherche des capitaux. L’argent se cache. Il
arrive toutefois qu’on en trouve pour un spectacle,
ce qui est insuffisant, car les entreprises périodiques
ne constituant pas à proprement parler une affaire,
ne bénéficient pas des avantages dont jouissent les
exploitations régulières. Au contraire, elles sont
54 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
saignées à blanc par les fournisseurs de toutes
sortes qui, non contents de faire payer le prix fort,
majorent tant qu'ils le peuvent, estimant qu’il est
justice de percevoir une taxe sur ces divertissements
de snobs.
Il en résulte que toutes les souscriptions, sub¬
ventions ou autres se trouvent rapidement englou¬
ties et que, malgré le geste et le retentissement
du spectacle, celui-ci doit être interrompu à la
deuxième ou à la troisième représentation, c’est-
à-dire au moment où il pourrait prouver son effi¬
cacité.
Le Théâtre Alfred Jarry fera désormais l’im¬
possible pour donner en soirée des spectacles régu¬
liers.
Choix du lieu. Il est autant dire impossible de
jouer en soirée avec de faibles moyens. Ou bien il
faut se contenter d’une scène rudimentaire (salle de
conférences, de banquets, etc.) dépourvue de ma¬
chinerie, ou se résigner à jouer en matinée 6 et
seulement les jours creux, ou encore en fin de sai¬
son. De toute façon les conditions sont lamentables
et s’aggravent de ce fait que les directeurs de
théâtre refusent, pour les raisons qui vont suivre,
et catégoriquement, de louer, ou n’y consentent 7
qu’à des prix exorbitants.
Le Théâtre Alfred Jarry se trouve donc
contraint 8, cette année encore, de donner ses spec¬
tacles en fin de saison.
Difficultés de la collaboration. Les acteurs sont
introuvables parce que la plupart sont engagés
THÉÂTRE ALFRED JARRY
55
régulièrement, ce qui de toute évidence les empêche
de jouer ailleurs en soirée. De plus les directeurs de
théâtre, pour des raisons diverses, usent abusi¬
vement de leur autorité pour leur interdire de col¬
laborer avec le Théâtre Alfred Jarry. Mieux, ils
accordent souvent des autorisations qu’ils re¬
prennent par la suite, interrompant ainsi les répé¬
titions et nous obligeant à rechercher une nouvelle
distribution. Nous ne parlerons pas du mauvais
esprit qui règne parfois parmi le petit personnel de
certains théâtres, sur lequel il va sans dire d’autres
ont toute autorité.
Mais nous devons rendre hommage aux inter¬
prètes qui se sont associés à nos tentatives. Ils ont
tous fait preuve, malgré les traquenards et les pro¬
vocations, du plus grand dévouement et du désin¬
téressement le plus parfait. A tel point que nous
sommes toujours arrivés, malgré des répétitions
faites dans des conditions dérisoires, à composer de
véritables troupes dont l’homogénéité a été recon¬
nue par tout le monde.
Nous donnons d’autre part une liste complète
de ces comédiens. Nous comptons bien sur eux
pour nos prochains spectacles.
La censure. Nous avons tourné cette difficulté
en présentant la Mère de Gorki en séance privée et
sur invitations. Il n’y a pas encore, touchons du
bois, de censure au théâtre. Mais à la suite de scan¬
dales répétés, on sait que le préfet de police peut
exiger des modifications au spectacle, sa suppres¬
sion pure et simple ou la fermeture du théâtre.
Nous n’avons malheureusement jamais tenu assez
56 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTONIN ARTAUD
longtemps l’affiche pour provoquer pareille inter¬
vention. Vive la liberté tout de même.
La police. Quant à la police, elle intervient tou¬
jours automatiquement dans ce genre de manifes¬
tations. Tout le monde le sait, même les surréalistes
de droite. Le jour de la conférence de S. M. Ei-
senstein à la Sorbonne, par exemple, il y avait,
outre le préfet de police, une centaine d’agents dis¬
tribués un peu partout 9. Il n’y a rien à faire à cela.
Il faut s’en prendre au régime.
Le sabotage systématique. Il est généralement
l’œuvre de personnages malveillants ou de plaisan¬
tins qui systématiquement par leurs provocations
attirent sur eux, et par contre-coup sur le public
et sur le spectacle, les forces policières qui sans eux
resteraient tranquillement à la porte. Leur coup
fait, il ne reste plus à ces agents provocateurs que
d’accuser le Théâtre Alfred Jarry d’avoir partie
liée avec la police et le tour est joué. Ils font d’une
pierre deux coups. Ils empêchent le spectacle et
discréditent ses organisateurs. Heureusement que,
si le manège a pu réussir quelquefois, le truc est
éventé et ne dupe plus personne 10.
La concurrence. Il est naturel que tous les spécia¬
listes de « l’avant-garde », gens en place ou en passe
de le devenir, se méfient de nous et nous sabotent
en douce. C’est de bonne guerre sinon de bonne
camaraderie. Le Théâtre Alfred Jarry doit en tenir
compte. Il se contente de le signaler ici.
THÉÂTRE ALFRED JARRY
57
Le 'public. Il n’est question ici que du public de
parti pris ou du public du genre m’as-tu-vu et titi.
Celui qui trouve que c’est une honte ou celui des
plaisanteries très drôles qui imite par exemple le
bruit du robinet qui coule, le chant du coq, ou
celui qui d’une voix tonitruante affirme que
M. Alfred Jarry l’a invité et qu’il est chez lui. Bref,
ce qu’on est convenu d’appeler le public bien fran¬
çais. C’est exactement pour celui-là que nous
jouons la comédie et ses réactions bouffonnes sont
un supplément au programme que sait apprécier
l’autre public.
La critique. Ah! la critique! remercions-la d’abord
et n’en parlons pas. Renvoyons plutôt le lecteur
aux dernières pages de cette brochure.
NÉCESSITÉ DU THÉÂTRE ALFRED
JARRY. — Le Théâtre Alfred Jarry n’agirait-il
que pour accentuer et aggraver en quelque sorte le
conflit dénoncé entre les idées de liberté et d’indé¬
pendance qu’il prétend défendre, et les puissances
hostiles qui lui sont opposées, que son existence
serait du reste justifiée. Mais en dehors des forces
négatives qu’il suscite par l’absurde, il prétend,
supposant une dernière fois le jeu théâtral possible,
porter à la scène des manifestations positives,
objectives et directes capables, par l’utilisation
rationnelle d’éléments acquis et éprouvés, de dis¬
qualifier d’une part les poncifs et les fausses valeurs
modernes et d’autre part de rechercher et de mettre
en évidence les événements authentiques et probants
58 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTONIN ARTAUD
de l’état actuel des Français. Étant bien entendu
qu’il englobe dans cette dernière dénomination le
passé récent 11 et le futur prochain.
POSITION DU THÉÂTRE ALFRED JARRY.
— Les spectacles étant destinés uniquement à un
public français, et à tout ce que la France compte
d’amitiés par le monde, seront clairs 12 et mesurés.
Le langage sera parlé et rien de ce qui constitue les
éléments ordinaires du succès ne sera négligé 13. Le
lyrisme imagé, les tirades philosophiques, les obscu¬
rités, les sous-entendus savants, etc., seront soi¬
gneusement évités. Au contraire : des dialogues
brefs, les personnages typiques, les mouvements
rapides, les attitudes stéréotypées, les locutions
proverbiales, la chansonnette, le grand opéra, etc.,
y trouveront proportionnellement aux dimensions
de la pièce la place qu’ils tiennent en France.
L’humour sera la seule lanterne verte ou rouge
qui éclairera les drames et signalera au spectateur
si la voie est libre ou fermée, s’il est convenable de
crier ou de se taire, de rire tout haut ou tout bas.
Le Théâtre Alfred Jarry compte devenir le théâtre
de tous les rires.
En résumé, nous nous proposons comme thème :
l’actualité entendue dans tous les sens; comme
moyen : l’humour sous toutes ses formes; et comme
but : le rire absolu, le rire qui va de l'immobilité
baveuse à la grande secousse des larmes.
Hâtons-nous de dire que nous entendons par
humour le développement de cette notion ironique
(ironie allemande) qui caractérise une certaine évo-
THEATRE ALFRED JARRY 59
lution de l’esprit moderne. Il est encore difficile
d’en donner une définition précise. Le Théâtre
Alfred Jarry en confrontant les valeurs comiques,
tragiques, etc., considérées pour elles-mêmes ou
dans leurs réactions réciproques, vise très exacte¬
ment à préciser expérimentalement cette notion
d’humour. C’est dire assez que les déclarations qui
suivront relativement à l’humoristique participent
aussi de cet esprit et qu’on aurait tort de les juger
logiquement.
QUELQUES OBJECTIFS DU THÉÂTRE AL¬
FRED JARRY. — Tout théâtre qui se respecte
sait tirer parti de l’érotisme. On connaît les savants
dosages des établissements du boulevard, du music-
hall et du cinéma. Le Théâtre Alfred Jarry ira dans
ce sens aussi loin qu’on voudra bien le lui per¬
mettre. Il promet d’atteindre plus haut par des
moyens qu’il juge préférable de tenir secrets. En
outre, et en dehors des émotions qu’il provoquera,
directement ou à rebours, telles que la joie, la peur,
l’amour, le patriotisme, le goût du crime, etc., etc.,
il se fera la spécialité d’un sentiment sur lequel
aucune police du monde n’a de prise : la honte, le
dernier, le plus redoutable obstacle à la liberté.
Le Théâtre Alfred Jarry renoncera à tous les
moyens qui touchent de près ou de loin aux super¬
stitions, tels que : sentiments religieux, patrio¬
tiques, occultes, poétiques, etc., sinon pour les
dénoncer ou les combattre. Il n’admettra que la
poésie de fait, le merveilleux humain, c’est-à-dire
dégagé de toute attache religieuse, mythologique
60 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTON™ ARTAUD
ou fabuleuse, et l’humoristique, seule attitude
compatible avec la dignité de l’homme pour qui
le tragique et le comique sont devenus une balan¬
çoire.
Sur la scène l’inconscient ne jouera aucun rôle
propre. C’est assez de la confusion qu’il engendre
de l’auteur, par le metteur en scène et les acteurs,
jusqu’aux spectateurs. Tant pis pour les analystes,
les amateurs d’âme et les surréalistes. Tant mieux
pour tout le monde. Les drames que nous jouerons
se placent résolument à l’abri de tout commen¬
tateur secret. Ce qui n’empêchera rien — ajoutera
l’autre. Ce qui nous dispensera de répondre, répli¬
querons-nous.
Ajoutons pour être plus clairs que nous n’enten¬
dons pas exploiter l’inconscient pour lui-même,
qu’en aucun cas il ne saurait être le but exclusif
de nos recherches et que c’est en tenant compte
des acquisitions positives réalisées dans ce domaine
que nous lui conserverons un caractère nettement
objectif, mais seulement à l’échelle du rôle qu’il joue
dans la vie quotidienne.
TRADITION AVOUÉE DU THÉÂTRE
ALFRED JARRY. — Le Théâtre Alfred Jarry
renonce à énumérer toutes les influences fragmen¬
taires qu’il a pu subir (genre : théâtre Élisabéthain,
Tchékhov, Strindberg, Feydeau, etc.), pour ne
retenir, au point de vue de l'efficacité recherchée
dans le pays, que les exemples indiscutables fournis
par les théâtres chinois, nègre-américain et soviétique.
Quant à l’esprit qui le dirige, il participe de
THEATRE ALFRED JARRY 6l
l’enseignement humoristique inégalé à! U bu Roi,
et de la méthode rigoureusement positive de
Raymond Roussel.
Encore est-il bon d’ajouter que cet aveu doit
être plutôt considéré comme un hommage.
MISE EN SCÈNE. — Comme par le passé les
décors et les accessoires seront réels et concrets. Ils
seront composés d’objets et d’éléments empruntés
à tout ce qui nous entoure et viseront par leurs
arrangements à créer 14 des figures nouvelles. Les
éclairages contribueront par leur vie propre à
conserver à cette exposition originale d’objets son
caractère essentiellement théâtral.
Les personnages seront systématiquement pous¬
sés au type. Nous donnerons une idée nouvelle du
personnage de théâtre. Les acteurs se composeront
tous des têtes. Ils pourront revêtir l’apparence de
personnalités en vue. Chacun d’eux aura sa voix
propre variant d’intensité entre le ton naturel et
l’artifice le plus irritant. C’est par ce ton théâtral
nouveau que nous entendons souligner et même
déceler des sentiments supplémentaires et étran¬
gers.
Le jeu des mouvements s’accordera ou s’oppo¬
sera au texte selon les intentions à mettre en va¬
leur. Cette pantomime nouvelle pourra s’accomplir
en dehors du mouvement général de l’action, le
fuir, l’approcher, le rejoindre d’après la sévère
mécanique imposée à l’interprétation. Méthode qui
n’a rien de gratuitement artistique puisqu’elle est
destinée à mettre en évidence les actes manqués,
les oublis, les distractions, etc., en un mot toutes
62 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
les trahisons de la personnalité, rendant ainsi
inutiles les chœurs, apartés, monologues, etc. (On
voit ici un exemple des objectivations inconscientes
que nous nous réservions de réaliser dans un para¬
graphe précédent.)
Accessoirement les moyens même les plus gros¬
siers seront mis en œuvre pour frapper le spec¬
tateur. Fanfares, feux d'artifice, détonations,
phares, etc.
Nous rechercherons dans le domaine isolable des
sens toutes les hallucinations susceptibles d'être
objectivées. Tous les moyens scientifiques utili¬
sables sur une scène seront mis en œuvre pour
donner l’équivalent des vertiges de la pensée ou
des sens. Échos, reflets, apparitions, mannequins,
glissades, coupures, douleurs, surprises, etc. C’est
par ces moyens que nous comptons retrouver la
peur et ses complices.
En outre, les drames seront entièrement sono¬
risés, y compris les entr’ actes où des haut-parleurs
entretiendront l’atmosphère du drame jusqu’à
l’obsession.
La pièce ainsi réglée dans les détails et dans
l’ensemble obéissant à un rythme choisi se dérou¬
lera à la manière d’un rouleau de musique perforé
dans un piano mécanique, sans jeu entre les
répliques, sans flottement dans les gestes et don¬
nera à la salle l’impression d’une fatalité et du
déterminisme les plus précis. De plus, la machine
ainsi montée fonctionnera sans se soucier des réac¬
tions du public.
THÉÂTRE ALFRED JARRY 63
APPEL AU PUBLIC. — Le Théâtre Alfred
Jarry, en portant au public les déclarations qui
précèdent, se permet de lui demander son aide de
quelque nature qu’elle soit. Il se mettra directe¬
ment en rapport avec tous ceux qui voudront bien
s’intéresser d’une façon ou d’une autre à l’action
qu’il entreprend. Il répondra à toutes les sugges¬
tions qui lui seront faites. Il examinera toutes les
œuvres qui lui seront soumises et s’engage dès
maintenant, dans la mesure de ses moyens, à
jouer celles qui correspondraient au programme
qu’il a établi.
Nous nous proposons en outre de tenir une liste
où nous inscrirons tous les adhérents de principe,
en les priant toutefois, en nous écrivant, de nous
faire part de leur qualité et de leur adresse pour
que nous puissions, s’ils le permettent, faire état
de leur personnalité ou plus simplement les tenir
au courant de notre entreprise 15.
64 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
ILLUSTRATIONS
Ce ne sont pas, à proprement parler, des photogra¬
phies de mise en scène qui illustrent cette brochure.
On voudra bien les considérer comme l’histoire sans
paroles, en neuf tableaux vivants, de l’esprit dans
lequel nous nous efforçons de nous tenir. Il s’agissait
d’orner une brochure; nous avons préféré fabriquer
de toutes pièces des photographies répondant à cette
destination plutôt que de reproduire des mises en
scène véritables. On a vu, on verra ces dernières sur
le théâtre.
L’esprit de ces illustrations est commun à Antonin
Artaud et à Roger Vitrac qui les ont composées en
étroite collaboration et qui les ont jouées eux-mêmes
avec mademoiselle Josette Lusson. Les attitudes et les
ensembles étaient réglés par Antonin Artaud et c’est
monsieur Éli Lotar qui les photographia et qui réalisa
les montages.
La couverture est du peintre Gaston-Louis Roux.
UNE CONFÉRENCE ET UNE LECTURE
Le 15 mai 1930, monsieur Roger Vitrac fera à la
Sorbonne au Groupe d’Études Philosophiques et
Scientifiques pour l’Examen des Tendances Nou¬
velles, une conférence sur le Théâtre, suivie de la
lecture par Antonin Artaud du premier acte du
drame : le Coup de Trafalgar 16.
LES INTERPRÈTES
DU THÉÂTRE ALFRED JARRY
Mlles
Génica Athanasiou.
Tania Balachova.
Jeanne Bernard.
Domenica Blazy.
Édith Farnèse.
Gilles.
Jacqueline Hopstein.
MM.
Edmond Beauchamp.
André Berley.
Auguste Boverio.
René Bruyez.
Henri Crémieux.
Max Dalban.
Dalle.
Marc Darnault.
Étienne Decroux.
Maxime Fabert.
MRes
Élizabeth Lannay.
Ghita Luchaire.
Germaine Ozler.
Alexandra Pecker.
Yvonne Save.
Yvonne Vibert.
MM.
Max Joly.
René Lefèvre.
Robert Le Flon.
Jean Mamy.
Raymond Rouleau.
Sarantidis.
Ulric Straram.
Geymond Vital.
De Vos.
Laurent Zacharie.
LA CRITIQUE
ET LE THÉÂTRE ALFRED JARRY
PREMIER SPECTACLE
V entre brûlé ou la Mère folle, par Antonin
Artaud.
Gigogne, par Max Robur.
Les Mystères de l’Amour, par Roger Vitrac.
« Je ne sais pas ce qu'il y a là dedans, disait, avant-hier
soir, la petite bonne du bureau de tabac du 53 de la rue Croix-
Nivert, en tout cas, il y a du linge et on n'a jamais vu autant
de bagnoles de luxe à Grenelle 17 . »
Marcel Sauvage. — Là dedans — c'est du théâtre de
Grenelle qu'il s'agit — la troupe du Théâtre Alfred Jarry
donne sa première représentation.
Fortunat Strowski, membre de l'Institut. — Curieux spec¬
tacle, sur lequel on pourrait philosopher à l'infini.
François Impartial. — Bah! cela date de 1896, d *Ubu
Roi. Mais les organisateurs n'en voudront jamais convenir
car ils sont surréalistes et par définition n'acceptent d'entrer
dans aucun ordre, même chronologique.
Marcel Sauvage. — Malheureusement, l'esprit du Père
Ubu manquait à la fête.
THEATRE ALFRED JARRY
6 7
François Impartial. — Mais laissez-moi vous raconter
Ventre brûlé ou la Mère folle , drame d’Antonin Artaud. Cette
pièce montrait dans une obscurité presque complète un jeune
homme qui avançait puis reculait une chaise en prononçant
des phrases mystérieuses. Il mourait et alors une reine pas¬
sait qui mourait à son tour et d’autres personnages qui mou¬
raient aussi. L’auteur n’a pas consenti à donner une clé de
ce problème.
Marcel Sauvage. — Erreur! Ventre brûlé est une pièce
« artistique » pour amateurs du Grand-Guignol. Un jet de
lumière violette venu des coulisses vitriole tout à coup les
acteurs : c’est une histoire terrible accompagnée par les rou¬
lements de tambour de la musique de M. Maxime Jacob.
Benjamin Crémieux. — Ventre brûlé, croyez-moi, est plu¬
tôt une brève hallucination sans texte ou presque, dans
laquelle l’auteur a condensé une synthèse de vie et de mort,
qui a laissé une impression d'étrangeté beaucoup plus forte
et persistante que les Mystères de V Amour, de Roger Vitrac.
Car le morceau de résistance de ce premier spectacle était
un ouvrage de M. Roger Vitrac : les Mystères de V Amour.
Fortunat Strowski, membre de V Institut. — La pièce
de résistance s’appelait en effet Mystères de V Amour, trois
tableaux, par Roger Vitrac, mise en scène d’Antonin Artaud.
François Impartial. — Le titre en était clair : les Mys¬
tères de V Amour, elle ne contenait pas moins de trois actes.
Benjamin Crémieux. — Cette pièce a déjà paru en librairie
et on y rencontrait à la lecture des raccourcis saisissants.
Marcel Sauvage. — J’ai lu en volume la pièce de M. Roger
Vitrac, curieux mélange du plus grand intérêt.
Benjamin Crémieux. — M. Vitrac y a versé, en les juxta¬
posant sans les lier par aucune intrigue, toutes les images
que le mot amour peut suggérer.
68 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTONIN ARTAUD
Marcel Sauvage. — C'est en somme un essai de photo¬
graphie mentale des ravages commis depuis Adam et Ève.
Benjamin Crémieux. — On y voit un homme battre une
iemme, l’adorer, être trompé par elle, rêver qu’il la tue,
qu’il est tué par elle...
Marcel Sauvage. — Oui, oui, on s’aime, on se tue, on
ressuscite, on se bat, on a des enfants.
Benjamin Crémieux. — ...qu’il adore ses enfants, qu’il
les tue.
Marcel Sauvage. — Oui, oui... on les aime, on les tue;
ils ressuscitent, ils se battent et la terre tourne sous les yeux
bandés d’un enfant gras : l’Amour.
Benjamin Crémieux. — Attendez! On voit la belle-mère,
le beau-père, on voit la vie du couple dans toutes ses mani¬
festations.
Fortunat Strowski, membre de V Institut. — Eh! eh! Vous
rappelez- vous ces vers de Musset?
Hassan était donc nu , mais nu comme la main,
Nu comme un plat d'argent ...
Benjamin Crémieux. * — Permettez! et avouez qu’il y a
peut-être là une parodie poétique d’un assez haut ragoût,
mais que presque rien n’en est resté à la représentation.
Marcel Sauvage. — Je dois dire qu’on n’était pas plus
avancé à la fin qu’au commencement. A la scène, tout cela
donne, si je puis dire, un pot pourri qui tient du cinéma,
du music-hall et de la farce de collège.
Fortunat Strowski. — Je vous arrête, jeune homme.
Les auteurs, metteurs en scène de ce spectacle ne sont pas
si ignorants, loin de là. Parmi eux j’ai retrouvé de très bril¬
lants étudiants de Sorbonne et d’excellents humanistes. Ils
se plaindront peut-être que mon intervention simplifie leur
nouveau « langage ».
THEATRE ALFRED JARRY
69
François Impartial. — Vous concluez et ne racontez
même pas la pièce. Je vais vous la raconter et vous compren¬
drez.
Fortunat Strowski. — Il est inutile d’essayer de compren¬
dre, — du moins selon notre manière habituelle. Pour moi
je ne raconterai rien et je n’essaierai même pas d’exprimer
une opinion arrêtée. Il me faudrait revoir la pièce plusieurs
fois.
François Impartial. — Veuillez m’écouter, tout de même.
Les Mystères de V Amour comportent trois actes. Dans le
premier il ne se passait rien que l’on pût retenir. Dans le
second un personnage faisait un rêve qui nous permettait
de voir un cercueil, puis un mannequin dont le personnage
coupait la tête. Au troisième acte, ce personnage était couché
dans un lit avec sa femme; un garçon boucher entrait dans
la chambre et repartait vexé... Mais, de quoi? Alors la femme
sortait et revenait avec un enfant qu’elle venait de mettre
au monde dans la coulisse. Cet enfant était placé sur la che¬
minée « pour remplacer une œuvre d’art ». Il tombait et se
cassait en morceaux. Un agent se précipitait et demandait
des explications. On lui répondait : « C’est mon fils qui est
tombé de la cheminée parce qu’il avait la rougeole. » Avez- vous
compris ?
Fortunat Strowski, membre de V Institut. — Le vieux
Furetière, dans son dictionnaire, définit comprendre par
concevoir , ce qui est presque exactement le même mot : « mettre
ensemble », « posséder ensemble ». Or cet art nouveau est
justement l’ennemi d'une telle méthode. Lui appliquer les pro¬
cédés unifiants de l’intelligence, c’est comme si on appliquait
le syllogisme aristotélicien aux Pensées de Pascal.
Benjamin Crémieux. — Restons au théâtre. Il faut, au
théâtre, qu’un courant continu l’emporte et le fragmenta-
risme des visions que lui proposait M. Vitrac manque justement
de ce courant continu, intrigue ou atmosphère.
François Impartial. — Sans doute, mais M. Roger Vitrac
professe que le théâtre n’existe pas : il a fait cette pièce pour
70 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
justifier ses théories. Il déclare que tout l'art dramatique
consiste à mettre le public dans un certain état d'excitation
et, au moment où le public croit avoir compris, de lui prouver
tout le contraire.
Fortunat Strowskj, — Pour moi je veux seulement
rendre hommage au Théâtre Alfred Jarry en le prenant au
sérieux. Il me semble qu'il pourra avoir de la fraîcheur, de
l'ingénuité, de la diversité et parfois une profondeur originale.
Marcel Sauvage. — Oui, dans son ensemble, ce premier
spectacle ne manque point d'intérêt, quoique monté sur des
poncifs qui ne valent guère mieux que ceux du boulevard.
Malheureusement — je l'ai déjà dit — l'esprit du Père Ubu
manquait à la fête. L’humour forcé devient vite pénible,
d'autant plus qu'il a des prétentions morales, et les spec¬
tateurs quittèrent le théâtre de Grenelle, l’autre soir, sans
rire ni pleurer.
Benjamin Crémieux. — Ce qui m’a surtout frappé dans
ce spectacle, c'est son manque de nouveauté. Mais les mises
en scène de M. Artaud sont ce qui m'est apparu de plus
valable.
Fortunat Strowski, membre de V Institut. — Un foyer
qui lance des fusées...
DEUXIÈME SPECTACLE
Partage de Midi, de Paul Claudel (3e acte).
La Mère, de Poudovkine.
A Monsieur Jean Prévost,
Rédacteur à la N. R. F.
3, rue de Grenelle, Paris.
Monsieur,
Qu’est-ce que c’est que ces jeunes gens qui
annoncent qu’ils donneront le Partage de Midi de
Paul Claudel et qui n’en donnent que le troisième
acte 18 ?
Ce n’est pas par dérision, croyez-le, c’est par
impuissance qu’ils l’ont joué aussi maladroitement.
Ils sont d’un temps où l’on n’admet plus la poésie
au théâtre et où l’on n’a pas besoin d’entendre parler
des acteurs. Pour eux, le théâtre, c’est leurs nerfs, et
ils recherchent un théâtre de nerfs. A tort et à travers,
ils saupoudrent le texte de cris, de gémissements, de
contorsions, de plaintes. Car si le texte ne sert pas
à faire sursauter le spectateur sur sa chaise, à quoi
sert-il?
72 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
Il s’agissait en somme de ne pas jouer Claudel, et
ces jeunes gens y sont, n’est-ce pas, bien parvenus.
— Quant au décor, il était vert!
Deux matelas étaient, l’un suspendu en l’air au-
dessus d’un lit ( vous savez le lit de fer des pièces de
Bataille), l’autre reposait à terre au bout d’une
corde.
Les deux plateaux de la balance, quoi!
La scène représentait le désordre, l’anxiété, la
menace. « Très exposition de 1900! » dit quelqu’un.
Tout cela, assez déplorable, n’est-ce pas?
Je suis vôtre.
Antonin Artaud.
A une femme du monde.
Madame,
Vous avez raison, je suis un lâche d’avoir osé
qualifier de traître, en pleine salle de spectacle, un
ambassadeur de France qui avait mis entre lui et
moi toute la distance de l’Océan 19.
Quant aux matelas, votre explication a été pour
moi un trait de lumière :
« C’est pour empêcher les scorpions de s’y loger
que je les ai suspendus en l’air! »
Je vous baise les mains.
Antonin Artaud.
TROISIÈME SPECTACLE
Le Songe, de Strindberg.
A Monsieur le Ministre de Suède
à Paris.
Monsieur le Ministre,
Lorsque, à l’avenir, vous voudrez me soudoyer, et
me permettre de monter aussi luxueusement le Songe,
de grâce, ne le criez plus sur les toits, mais glissez-le
à M. G. Sadoul, dans l’oreille 20. C’est un espion
sûr. Il ne parlera pas.
Recevez, Monsieur le Ministre, l’expression de mes
hommages distingués.
Antonin Artaud.
P.-S. — Combien, au juste, m’ avez-vous donné ou
promis ou fait promettre que vous me donneriez?
74 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTON^ ARTAUD
A Monsieur le Commissaire
du Quartier du Roule.
Monsieur le Commissaire,
Serait-ce par hasard chez vous que j’ai négocié
quelques jours avant la seconde représentation du
Songe, V arrestation de MM. André Breton, Sadoul,
Unik et de quelques autres de leurs amis 21 ? Et si ce
n’est pas chez vous, où est-ce?
Je suis tout à votre disposition pour une enquête
sur ce point.
Recevez, Monsieur le Commissaire, l’ expression de
ma considération la plus haute.
Antonin Artaud.
A Monsieur Paul Claudel,
Ambassadeur de France aux États-Unis.
Monsieur l’Ambassadeur,
Comme le scandale du Songe a dû faire tressaillir
d’aise votre vieux cœur, et comme c’était justice.
Vous étiez bien vengé.
Recevez, Monsieur l’Ambassadeur, l’expression de
mes hommages confraternels.
Antonin Artaud.
THEATRE ALFRED JARRY
75
A Monsieur Titin,
Restaurateur, 56, rue La Bruyère,
Paris.
Monsieur le Restaurateur,
Je vous reverrai toujours en grand costume blanc,
au pied de l’escalier du Central Hôtel, le lendemain
de la deuxième représentation du Songe, en train de
recevoir dans vos bras M. P. U. qui en avait descendu
un peu rapidement les marches. Serait-ce à ce mo¬
ment-là qu’il rêva que j'appelais ma mère? Peut-être
pourriez-vous en témoigner 22.
Je suis cordialement vôtre.
Antonin Artaud.
A Monsieur André Breton,
Directeur de la Révolution Surréaliste,
42, rue Fontaine, Paris.
i° N’est-ce donc plus vous qui m’ offriez par télé¬
phone le vendredi 1er juin 1928, vers 9 heures du
soir, de ne pas assister à la répétition générale du
Songe, le lendemain en matinée au Théâtre de l’Ave¬
nue? Et si c’était vous, quel est donc l’imposteur qui
prit moins de 24 heures après votre voix et votre
langue?
2° Que faisiez-vous chez moi, la menace à la bouche,
76 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
le jeudi 7 juin (1928) vers 7 heures du soir, deux
jours avant la seconde représentation du Songe?
N’est-ce plus vous, qui me menaciez de jeter sur moi
toutes vos troupes si je passais outre à votre grotesque
interdiction 23 . Que signifie après cela une interven¬
tion policière, dans laquelle vous faisiez figure
AGENT PROVOCATEUR ?
3° Combien y avait-il de flics à l’Exposition Sur¬
réaliste de la rue de Seine d’octobre 1925? Ce n’est
Pas à Tartufe, c’est à Gribouille qu’il faudrait main¬
tenant passer la camisole. Elle lui ira beaucoup
mieux!
Antonin Artaud.
QUATRIÈME SPECTACLE
Victor ou les Enfants au pouvoir, de Roger Vitrac 24.
Monsieur Leloup. — Profitant des fêtes de Noël, un
poète surréaliste et un acteur-poète metteur en scène drama¬
turge surréaliste ont accouché d'une pièce en trois actes,
cuidant par le sarcasme et la basse plaisanterie à effaroucher
le bon public. L'héroïne de cette élucubration se présentait
aux spectateurs dans la position du dieu Crépitus. Elle don¬
nait ainsi le ton à l’ensemble de l'œuvre.
Pierre Lazareff. — Savez-vous que la reine de music-hall,
Mlle Anita Pecker, fut d'abord sollicitée par M. Antonin
Artaud pour tenir ce rôle dont M. Roger Vitrac a voulu faire
le symbole du « comique qui se mêle au tragique »? (Mais oui!)
Mlle Anita Pecker qui avait d'abord accepté, refusa.
Mademoiselle Anita Pecker. — • D’abord je ne m'appelle
pas Anita, mais Alexandra Pecker. Ensuite je n'ai pas accepté
et refusé le rôle à la légère et sans le connaître : j'ai accepté
parce que j'aime le théâtre d’avant-garde et, particulièrement,
celui d' Antonin Artaud. J’ai refusé ensuite parce que je voyais
plus loin qu’un avantage immédiat, mais un tort considérable
que pouvait me faire par la suite la mémoire d’un rôle qui
serait capable de me couvrir de ridicule — ce ridicule pourrait
me fermer bien des portes, et notamment celle du Conserva¬
toire où je compte me présenter l'an prochain, pour lequel je
travaille tous les jours et toute la journée, et dont la réussite
comblerait le- plus cher de mes vœux.
Pierre Lazareff. — Je vous félicite, Mademoiselle Alexan¬
dra Pecker, de préférer devenir l'élève de M. Georges Le Roy,
78 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
plutôt que Témule de cet artiste forain aux facultés singulières,
dont Mlle Yvette Guilbert, dans un livre récent, nous ressuscite
la pittoresque silhouette.
Paul Reboux. — La seule chose qui m'ait paru naturelle
dans cette œuvre saugrenue, c'est le bruit postérieur que
l’auteur fait émettre par l’héroïne chaque fois qu’elle éprouve
une émotion. Je vous assure que le trouble d’esprit qui semble
frapper M. Roger Vitrac a quelque chose de contagieux...
Monsieur Leloup. — Évidemment. D’ailleurs pourquoi
jeter des boules puantes, le texte suffisait.
Monsieur l’ami du Peuple. — C’était un simple effet de
mise en scène.
Antonin Artaud. — Vous êtes, Monsieur, le troisième à
lancer cette stupide insinuation. Comme si je pouvais m’amu¬
ser à employer tous les moyens capables de chasser un public.
Vous voudrez bien publier mon démenti et vous résigner à
croire que j’ai été victime d’une bande de mauvais plaisants 26.
Monsieur l’ami du Peuple. — Que vous ayez jeté des
boules puantes, que vous n’en ayez pas jeté, peu importe.
Cela ne change rien à la médiocrité de votre spectacle. Mais
cela montre tout de même qu’il ne faut point avoir trop
d’indulgence pour les mauvaises plaisanteries — et vous êtes
un mauvais plaisant — , qu’en parler leur donne une importance
qu’elles n’ont pas et que le mieux est de faire sur elles le
silence. Il y a autre chose à faire que de s’occuper des incapables
et des curiosités sans talent. Je ne parlerai plus d’aucune
manifestation du Théâtre Alfred Jarry.
Père Ubu. — Ceci ne nous intéresse en aucune façon.
Le Frère ignorantin. — De quoi est formé le grand Q.
Père Ubu. — Oh! oh! ceci nous intéresse tout à fait!
Paul Reboux. — Je vais nonobstant vous raconter à la
manière de la critique surréaliste la pièce qu’on a donnée à la
THEATRE ALFRED JARRY
79
Comédie des Champs-Élysées : « Le cacatoès s'enfuit à cheval
sur la discipline après avoir accouché le géomètre. Aussi la
culotte de peau passe-t-elle à travers le portrait peu ressem¬
blant car il est inutile de traire les rayons de la lanterne verte
en redingote.
« Au surplus, la pendule fait le singe en discourant sur le
théorème de la Légion d'honneur, ce qui porte le palmier à
découper les vertus de l'armée française, transfigurant par là
le cantonnier prodigue en un bon républicain incarnant le
vice et la vertu le jour de son troisième anniversaire. La
conséquence logique est qu'Hector en fiche son billet au
tambour de la garde carnivore, afin de croquer les dragées
pendues au lustre de la sympathie.
« Garde à vous!... Au drapeau! La pendule va faire son petit
besoin dans la lettre W du dictionnaire Larousse. »
Je pense que vous voilà maintenant suffisamment rensei¬
gnés...
Père Ubu. — Et nous reconnaissons bien là, vu le ton et le
vocabulaire, le brillant auteur des Drapauds.
René Pick-Arjan. — Parlons clair. Convaincu qu'il est
de très bon ton d'avoir des opinions, et de meilleur encore de
les afficher révolutionnaires, l'auteur se découvre antimilita¬
riste et exerce son ironie sur un vieux général ressuscité de la
« Carcasse ». Il espérait nous indigner sans doute, mais on se
réjouit au contraire de trouver de pareilles idées si bien à leur
place dans ce chaos insensé.
Nozière. — L'auteur, en effet, ne perd aucune occasion
d’attaquer l'armée. Il met en scène un général ridicule mais
moins dangereux que le général Boum. M. Roger Vitrac est
un ironiste moins léger et moins redoutable que Meilhac et
Halévy. Ceux-ci ne raillaient, sous Napoléon III, que la
faiblesse du haut commandement. M. Roger Vitrac veut s'en
prendre au patriotisme; le fou se pend à son balcon en croyant
qu'il est le drapeau.
Père Ubu. — Encore!
80 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Paul Block, du Berliner Tageblatt. — Je m'étonne que
dans une salle française aucune protestation ne se soit élevée.
Pierre Lazareff. — Que voulez- vous? Les surréalistes
avaient décidé depuis plusieurs jours, à un de leurs conseils de
guerre matinal de la taverne Radio, de ne pas se rendre au
spectacle du Théâtre Alfred Jarry, afin que ne recommencent
pas les incidents du Songe et le service d’ordre sévère qui
régnait au contrôle fonctionna en vain.
Monsieur Leloup. — Les organisateurs ont été bien punis.
On les a écoutés sagement, tristement, non sans plaindre les
vagues bolchevistes qui trouvent de l’argent pour se distraire
de la sorte. Enfin!... On pourra faire sur eux des échos bien
sentis.
Père Ubu. — Voilà qui est fait. Pauvre Ida Mortemart!
Nozière. — Ida Mortemart! Créature étrange et symbo¬
lique. Hélas! Cette dame si noble, si grave, si hautaine est
affligée d’une incommodité ridicule et bruyante. C’est ici que
l’auteur doit faire appel aux bruits de coulisse.
René Pick-Arjan. — Ah oui! Quelle trouvaille! Vous vous
souvenez de ce passage de ses Mémoires où Casanova raconte
avoir rencontré une femme affligée (vous venez de le dire),
l’auteur a trouvé l’histoire trop jolie pour la négliger.
Paul Reboux. — Cette infirmité fétide et gênante était,
paraît-il, indispensable à la pièce.
Nozière. — Ida Mortemart représente pour l’enfant la
grandeur et la bassesse humaines.
Paul Block. — Elle n’est après tout qu’une vertu de plus.
Lucien Descaves. — Il paraît que nous étions « en pleine
magie, en pleine déchéance humaine ». Là-dessus d’accord.
On nous avait prévenus.
THEATRE ALFRED JARRY
81
Père Ubu. — Je vais vous marcher sur les pieds.
Nozière. — Eh! roi Ubu, Fauteur n'a pas oublié votre ali¬
ment favori. Il y songe souvent. Au dernier acte, M. Paumelle
ne quitte-t-il pas le lit conjugal pour aller s'accroupir dans le
jardin, et Victor, donc, qui se tord dans les coliques jusqu'à
en mourir. Même que son père et sa mère en sont foudroyés.
Un sociétaire de la Comédie-Française. — Je me per¬
mets de manifester tout haut mon indignation.
Pierre Lazareff. — Non, M. Antonin Artaud n’a pas
découvert un second Ubu Roi, mais une imitation un peu
folle d’On purge bébé , avec la verve de Georges Feydeau en
moins.
Lucien Descaves. — Avez- vous remarqué que les princi¬
paux personnages, Victor, qui a neuf ans, et Esther, qui en a
six, ont pour interprètes des acteurs dont la croissance est
depuis longtemps achevée, et c'est déjà drôle.
René Pick-Arjan. — C'est juste. Prenant pour héros un
gosse de neuf ans, il a pour premier soin de confier le rôle à
un homme déjà fait.
Jean-Marie de Fontaubert. — Eh! eh! ce coquin d'en¬
fant nous dit carrément, et fait de même tout ce que nous
disions et faisions en bas âge en cachette de nos parents. Mais
n'y menons pas nos enfants, ça n'est pas pour eux, car de
« Bas-aine » à « Grizelli... grizelli », il y a du scabreux.
Léon Baranger. — Excusez-moi, Messieurs, et permettez-
moi de vous faire part des idées que m'a suggérées la repré¬
sentation et que je me propose de publier dans le journal
l'Auto sous le titre « L'ŒIL DU FILS ». Car bien qu'il n'y
soit aucunement question de sport, le spectacle nous est
pourtant profitable :
L'auteur rassemble un certain nombre de personnages sous
le regard de Victor, neuf ans. Ce sont des échantillons, lamen¬
tables parce que vrais, d'une humanité que nous côtoyons
82 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
constamment. Leur laideur morale explique la malveillance
déployée contre eux par Victor. Celui-ci se moque des grands
airs qu'affecte son père, et, cependant, ne rêve qu'à pouvoir
transgresser, comme l'auteur de ses jours, les cinq derniers
commandements de Dieu. C'est surtout triste, bien que
représenté avec une volonté désespérée de rigolade. On rit
pourtant par instants et le spectateur se dit avec satisfaction :
« Tout de même, je ne suis pas comme ça! »
Mais la laideur et la saleté corporelle expriment la hideur
des âmes. Les clichés ineptes d'une conversation rageuse, mais
vide, évoquent l'agitation des corps pour une gymnastique
nulle ; aussi le père de Victor, tout cambré qu'il se tienne, a-t-il
un ventre flasque et des membres mous. Le parallèle se pour¬
suit ainsi à l’infini, et je fais un retour sur moi-même :
« Allons, moi qui suis père, ai-je bien toujours donné à mes
enfants la leçon d'une énergie réelle, et non seulement ver¬
bale? Ai-je bien maintenu mon corps dans mon meilleur état?
Cette pipe, ce verre d’alcool, sont-ils d'un bon exemple, malgré
les discours temporisateurs? Prônant les joies du devoir phy¬
sique, n’ai-je pas trop souvent abondé en prétextes pour ne
pas me lever les dimanches d’hiver, où m'attendait pourtant,
après la rude épreuve, la joie du renouveau dans l'air vif de
Saint-Cloud? Et n'ai-je pas en définitive incité mes enfants à
faire tout ce que je me permettais en le leur refusant?
— Alors, a grondé le vieux paresseux qui, en moi, ne dort
que d’un œil, alors, il faudra se priver de tout ce que l’on aime,
sous prétexte que ça peut donner aux enfants des idées biscor¬
nues ? Et puis, il y a les voisins aussi, la concierge et les femmes
des amis, qui ne comprennent jamais rien. On ne pourra plus
rien dire ni rien faire, c'est simple. »
Sur le moment, je ne savais à quoi m'arrêter. Se cacher, se
priver par contrainte pure, tout cela relève de l’hypocrisie.
L’objectif filial toujours braqué sur la vie du père, c'est très
bien, mais à condition de donner à réfléchir, pour l'amélioration
perpétuelle et de plein gré, seule intéressante.
Il faut, en somme, que l'enfant ait pour programme, non de
faire à son tour ce que papa, ouvertement ou non, fait en lui
interdisant de le faire, mais de continuer selon ses forces les
gestes de son père, parce qu'ils lui paraissent beaux, et dignes
d'un homme.
THEATRE ALFRED JARRY
83
Le père doit donc, dans le domaine de la culture physique,
vivre sagement, éviter en tout temps tous excès, suivant un
régime de bonne moyenne qui sera coupé, çà et là dans Tannée
de périodes de stricte observance, de réel entraînement, dont
le fruit apparaîtra dans une épreuve (publique ou privée, cela
importe peu). L'enfant constatera ainsi que la privation de
tabac, de douceurs, l'astreinte à l'exercice régulier, donnent
des résultats, et ne sont pas simplement des gestes de dévotion
à une idole muette. Il lira clairement dans la vie paternelle,
sans énigmes, sans coins noirs, sans images transparentes. Le
ridicule, que Ton n'évite jamais complètement, ne deviendra
jamais odieux.
Ainsi, sera retrouvée, dans Tordre physique, la règle de cet
« Unicat », religion informulée pour laquelle Victor perd la
vie au soir de ses neuf ans, provoquant le suicide de ses parents,
aussi aimants que criminellement idiots.
Pour fruit de leur guet incessant, il faut que nos fils
recueillent le désir, non de mourir, mais de vivre longtemps,
aussi proprement que leur père.
Monsieur Weîner. — Évidemment, il y aurait beaucoup
à dire pour situer ce drame dans le temps actuel et pour déter¬
miner ses rapports avec le passé. J'insiste tout particulière¬
ment sur le leitmotiv de cette tragédie bourgeoise qui me
paraît être le thème de la misérable condition humaine, inca¬
pable de traverser en pureté les moments les plus pathétiques,
les plus spirituels, mais obligée de se soumettre et de dépendre
de la matière.
Monsieur Cancer. — Oui, Victor passe au crible toutes
les institutions existantes et l'état actuel des sociétés bour¬
geoises. C'est cinglant, impitoyable...
Paul Reboux. — Oui, oui... mais on a écouté tout cela
silencieusement, avec un sourire de pitié un peu triste, celui
qu'on aurait à Sainte- Anne ou à Bicêtre, pour examiner, dans
le cabinet du médecin-chef, les élucubrations graphiques des
aliénés incurables.
André Gide. — Est-ce là que nous allons? Alors, tant
mieux.
84 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Monsieur Pick-Arjan. — Moi qui m’intéresse à la patho-
logie mentale, je ne peux faire un aussi beau cas d’aliénation
partagée et de contagion sociale.
Père Ubu. — Mais, on l’a déjà dit, mon enfant.
Monsieur Pick-Arjan. — Voltaire soutenait que les
hommes ont inventé les asiles d’aliénés...
Père Ubu. — Encore! mais tu te répètes, mon enfant!
Monsieur Pick-Arjan. — Douterez-vous après cela de
l’existence de la folie collective?
Père Ubu. — Relis le deuxième manifeste du surréalisme,
ou je te patafiole avec ma baguette à occulter...
Jean Cassou. — Je trouve, moi, qu’il y a dans l’esprit de
cette pièce plus de puissance explosive que dans les manifestes
de journaux et les réunions publiques. Mais pourquoi Victor
parle-t-il de temps à autre sur un ton de délire inspiré qui
rappelle les poèmes surréalistes?
L’Auteur. — Par Nicolas Flamel, par l'abbé Bremond, je
jure que c’est bien la dernière fois 28.
Jean CasSou. — Enfin vous voilà raisonnable. N’est-ce
pas, Victor n’est pas poète parce qu’il se met, de temps à
autre, à débiter des poncifs, mais bien — et c’est là que je
veux voir votre intention — parce qu’il représente une nou¬
velle vue du monde, une vue indignée et bouleversante, parce
qu’il déploie une énergie secrète et corrosive qui prête à la
réalité une seconde signification et y découvre des relations
bizarres, choquantes, exaltantes et singulières.
L’Auteur. — Avec toutes ces histoires vous allez finir par
me faire foutre dedans par mes propres sbires.
Jean Cassou. — Poésie est un terme synonyme de révolte.
Et c’est peu que de substituer un régime social à un autre
régime et de faire triompher une chose aux dépens d’une autre.
THEATRE ALFRED JARRY
85
François Vitry. — N'empêche que la pièce est une cri¬
tique aiguë de la vie bourgeoise dans ce qu'elle a de ridicule
et de stupide : la société, la famille, la république, l’armée...
L'Auteur. — Mais non, mais non. Monsieur l'agent, je vous
jure qu'ils exagèrent. Je retire d’ailleurs « drame bourgeois »,
moi je ne suis qu’un pauvre auteur, qu’un simple homme de
théâtre.
Père Ubu. — Vous êtes un souillon des idées. Un pauvre
hère.
Jean Prévost. — Père Ubu, je vous assure que cette
pièce témoigne d'un réel affranchissement.
Constantin Lebrique. — Et la mise en scène d'Antonin
Artaud souligne admirablement les intentions de l'auteur par
l'atmosphère inouïe qui se dégage des jeux de scène et de
lumière. Au premier acte, des cadres vides suspendus aux
frises, face au public, recréent le quatrième mur, précisant le
rôle de « voyeurs » des spectateurs dans cette affaire de
famille.
Pick-Arjan. — Et ce hautain palmier fiché dans le salon...
Lucien Descaves. — J'ai discerné, moi aussi, l'intention
de vous amuser dans ces cadres vides de peinture, suspendus
aux frises.
Paul Reboux. — Non mais et ces gens qui font l’amour
sur la scène, ces coups de revolver, ces roulements de tambour,
ces scènes de folie... Plaignons les malheureux comédiens qui
avaient été embauchés.
Monsieur J. L. — Us ont suivi avec fidélité leur metteur
en scène, et c'est bien là le malheur.
Lucien Descaves. — Enfin pourquoi cette pièce est-elle
représentée sous le signe d'Alfred Jarry, plutôt que sous le
signe du douanier Rousseau ou de M. Raymond Roussel?
86 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Nozière. — C'est que M. Raymond Roussel n'est pas un
isolé. Il a des émules. Victor peut soutenir la comparaison
avec Impressions d'Afrique. Et c'est bien après tout la suite
d 'U bu Roi. Si U bu Roi est un chef-d'œuvre comme certains
ne cessent de le proclamer, pourquoi ne pas considérer comme
des chefs-d’œuvre le théâtre de M. Raymond Roussel et aussi
Victor ou les Enfants au pouvoir?
Père Ubu. — Oui, pourquoi?
Paul Block, du Berliner Tageblatt. — Ce fut la représen¬
tation théâtrale la plus curieuse qu'il m'ait été donné de voir
pendant les huit années de ma nouvelle vie d'après-guerre à
Paris. Paul Reboux prétend que l’auteur a voulu épater le
public. Je ne le crois pas... Les spectateurs par leurs réflexions
ont exprimé un jugement bien plus judicieux que les critiques
les plus avertis.
Paul Reboux. — Oui, eh bien, Roger Vitrac, qui se flattait
de nous « avoir », peut se consoler maintenant de la déception
qu'il a dû éprouver en constatant qu’il ne nous « avait » pas.
Père Ubu. — Nous ne les avons pas non plus, mais nous
les sommes.
Paul Reboux. — Suis-je parti avant la fin?
Père Ubu. — Ah! ma gidouille! Je me tais, je ne dis plus
mot. Continuez, Madame l'Apparition!
Ida Mortemart. — Je ne peux pas! Je ne peux pas!
Elle pète.
Note. — Toutes les répliques de ce petit jeu nous ont été four¬
nies par les coupures de /'Argus.
Le Théâtre Alfred Jarry présentera au début de
juin 1930 : le Coup de Trafalgar, drame français en
quatre actes de Roger Vitrac, mis en scène par Anto-
nin Artaud 27 .
TROIS ŒUVRES
POUR LA SCÈNE
SAMOURAÏ
ou
LE DRAME DU SENTIMENT 1
ACTE I
Esclave, Samouraï.
Le rideau découvre une baie avec la blancheur du
Fuji-Yama éclairé par la lune.
Samouraï. — Saleté, saleté, je te frappe.
Esclave. — Grâce, Monseigneur!
Samouraï. — Il n’y a pas de Monseigneur. Tu
mourras à moins que d’ici là le sentiment que j’ap¬
pelle n’ait apparu en toi. Le sentiment, entends-tu,
le sentiment, cette chose [qui] 2 ne peut nous satis¬
faire et devant laquelle la vie d’un être humain n’a
plus de fin.
Il recommence à la frapper.
Or une musique se lève de la neige, très réelle,
très humaine, comme une nouvelle réalité et,
insensiblement, les mouvements de l’âme du
Samouraï s’adaptent aux mouvements de la
musique; il y a comme un changement insen¬
sible, une métamorphose ou plutôt une trans-
90 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
position de l'action de battre en action de cares¬
ser, puis de prier.
Coup de clairon. D’abord coup de clairon.
C’est l’appareil de six heures qui déclenche
le rêve et le sentiment. Samouraï ne doit pas être
conscient, réfléchir sur lui-même, c’est de la
littérature. Récitant suffit à expliquer ses sen¬
timents.
Samouraï rentre peu à peu en lui-même. Il
VA RÊVER d'un RÊVE QUI N’EST PAS CELUI
du sommeil. Mime le désir intériorisé.
Mimique et coup de clairon. Nouveau coup de
clairon. Coup de gong. La lumière change. Peu
à peu des bruits de voix s’amassent et se loca¬
lisent de plusieurs côtés. Et paraissent de
grands bonshommes importants et boursouflés
qui gravissent les degrés du théâtre, venant par
le devant de la scène et disparaissant dans le
fond.
Précepteur. — A la chute de la première goutte
de la lune Samouraï entre dans le sommeil. Le
long hiver de l’attente casse ses glaces enfin autour
de l’irruption de son désir. Il éclate comme le vol¬
can gonflé de gemmes. Mais l’effort fut trop long
pour son âme et le même coup qui le jette dans la
vie le jette du même coup dans l’au-delà de la vie.
Désormais il s’assiste lui-même. Il assiste à l’éma¬
nation de son désir ainsi que l’homme qui rêve.
Musique. Une grande lueur ardentes’ allume
dans le fond. Passent en une espèce de proces¬
sion solennelle la Reine d’abord, la Fille après.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 91
Samouraï. — Le long amour si doux s’allonge
sur ma main. Voici la Reine et par derrière les ser¬
vantes, et la Fille, ce fruit de l’arbre de ma race qui
remplit le ciel des générations.
Les clairons reprennent dans le lointain avec
le brouhaha aérien des Ministres. Un masque
apparaît dans les cintres.
Masque. — Ô magicien, les rois des pays
d’Outre-Monde sont là. Nous avons commandé les
clairons d’audience. La Reine a pris place sur le
palier.
Nouveau bruit de marche. Musique.
Une voix invisible. — Le Roi.
Un grand silence se fait et Samouraï gravit
les marches de la scène et s’avance comme s’il
était lui-même le Roi. Le Précepteur le regarde,
de plus en plus inquiet. A ce moment apparaît
dans le fond et comme venant à la suite du
silence le plus invraisemblable fantoche de roi
dans une parodie de solennité, avec un costume
d’une somptuosité outrée.
Samouraï recule, recule, s’arrête, pousse un
grand cri, et s’immobilise, pétrifié.
Précepteur. — Mon enfant, revenez à vous,
mon enfant.
Samouraï. — Arrière!
Précepteur. — Vous faites un mauvais rêve.
Samouraï. — Qu’on lui pile le crâne, qu’on lui
pile le crâne. Adultère. Usurpateur.
§2 CEÜVRES COMPLÈTES D^ANTONIN ARTAUD
Et lentement tous les Ministres de tout à
l'heure reparaissent, et poussent de tous les
côtés. Le Samouraï tire son sabre. Ils rentrent
tous dans leur trou.
Précepteur. — Mais enfin expliquez-moi la fu¬
reur...
Samouraï. — Je désire...
Précepteur. — Quoi donc? l’amour?
Samouraï (il le gifle). — Non pas, la rareté des
choses. Va-t’en!
Précepteur, médusé. — Ah! Nouveau rebon¬
dissement, il me déconcerte à chaque coup.
Le rideau se soulève. Il disparaît.
Et tout de suite la lumière baisse. On entend
comme V égouttement de la pluie. Samouraï se
frotte les mains. Il a l'attitude du magnétiseur
qui va tenter une expérience. Le Précepteur
reparaît grossi. Il a un masque. C'est toujours
le masque du Précepteur, rappliqué sur quoi?
Sa robe est très ample. Il a l’air plus petit.
Samouraï. — Viens ici.
Une voix de femme, sous le masque. — Prends-
moi.
Il se penche en arrière. Samouraï tire de des¬
sous la robe un bras de femme.
Samouraï, sous le charme. — C’est bon.
Et peu à peu la forme du roi fantoche se pré¬
cise dans l’obscurité.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCENE 93
Le roi fantoche. — Non!
Samouraï, se rejetant en arrière. — Ah!
Il va pour se précipiter. La femme avance la
main. Le fantoche disparaît.
Le rideau se relève sur du noir. Tout se ral¬
lume. Le Samouraï se frotte les yeux. Le rideau
tombe.
ACTE II
Le Précepteur débouchant sur la scène. Attitude
du derviche. Bras au ciel.
Précepteur. — Excès, extrême le centre des
désirs. Volupté intense. Cumul.
J’avoue la confusion du récit. (Au public cela.)
Et toutefois notez la liaison des choses. Nous
sommes dans un grand palais. Pompe. Audience.
Ministres. Apparat. Majesté. Servante! Celui-ci, je
l’ai dit, désire. Désir. Confusion des images. Agi¬
tation d’esprit. L’intérieur et l’extérieur.
Dans ce chaos mêlé le sentiment s’élucide.
Voyez.
Le Précepteur se met de profil, rentre peu
à peu en lui-même. Musique lente.
Samouraï est à droite.
Léger comme un souffle, un autre précep¬
teur arrive et se place devant le premier. Samou¬
raï tend les bras et avance. Avec des précautions
94 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
infinies et des ruses il lui ôte son masque. La
Reine apparaît.
Samouraï. — Servante!
La musique s'arrête.
La Reine disparaît. Le Samouraï fait un
pas. La musique reprend.
Tout cela devant le rideau.
Et, brusque, le précepteur numéro 2 revient
se jeter dans les bras du Samouraï. Silence.
Le Samouraï recule. Puis, d’un bond se jetant
sur lui, couche à terre le faux précepteur. Son
masque tombe. C’est la Fille.
Ah! qu’il sorte quelque chose de toi!
Leurs deux corps roulent devant le rideau.
Nuit. Ils disparaissent.
Précepteur, dans l’ombre. — C’est ici le nœud
du rêve. Le sommet. C’est quand la bête mons¬
trueuse des rêves a brouillé tous les fils. Elle s’est
jetée là comme le sanglier légendaire. Le sanglier
de la vieille forêt.
La musique devient stridente.
Voyez, le rythme s’accélère. Il n’est déjà plus
l’amant de sa mère. Il est l’époux de sa sœur que
le rêve a faite sa fille. Il touche au confluent de
ses désirs. Écoutez-le.
Samouraï, derrière le rideau :
Voici le cercle, voici l'amour,
C’est quand la terre a fait son tour,
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 95
Un lent bonheur brûle mes moelles.
Tourne, tourne comme un saphir
De firmament craquant d’étoiles
Jusqu’à cette heure matinale
Où s’épuise le vieux désir.
La lumière se rallume devant le rideau.
Précepteur. — Et à quoi se réduit ce rêve,
ce beau rêve? comme tous les rêves, à cette chose,
à cette larve, à ceci.
Il montre une poupée cassée aux membres
pendants qu’il a tirée de sa manche.
RIDEAU
ACTE III
Le rideau se relève sur le Fuji-Yama.
Samouraï. — Les dieux m’ont pourchassé, les
dieux m’ont séparé de mes guerriers, ils ont soufflé
leurs rafales de cigognes froides. Mes frères sont
tous tombés, ils ont soufflé dans les cavernes de
mon cerveau leurs rafales d’éperviers froids.
Meurent les dieux que pourchasse ce Samouraï
fou à travers les émanations des neiges et les
démons hurlants des tempêtes et des vents froids.
On voit tour à tour la Reine, la Servante, la
Fille passer comme des spectres et faire autour
du Samouraï une espèce de cercle enchanté qui
96 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
arrête ses mouvements. On entend des clairons
de bataille.
Précepteur. — Il embouche le clairon de la
guerre, son glaive il faut bien qu’il s’en serve.
Complication.
Des appels stridents de clairon zèbrent l'air.
Il a flairé le vent de la guerre. Il va se réaliser
tout entier.
Samouraï, en arrêt au milieu de la scène et
déclamant. — Mais pour la Fille, après ce combat
effréné et auquel tous les dieux se mêlèrent, après,
quand tous les chevaliers furent enterrés, je fus
pris dans le tourbillon des cigognes du Fuji-Yama,
un vin plus beau qu’un liquide soleil se ramifiait
dans mes veines, dans un nuage ensanglanté par
le combat. C’est ici que je trouvai l’enfant de ma
fille.
Précepteur. — Et à quoi se réduit ce rêve,
ce beau rêve? à cette petite chose, à cette larve,
à ceci.
Il montre une poupée cassée aux membres
pendants qu’il tire de sa manche et qu’il jette
sur le plancher 3, et Samouraï tourne les yeux
vers lui.
RIDEAU
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 97
ACTE IV
Devant le rideau. La Reine, la Princesse.
La Reine. — Que fait ce [guerrier] 4, notre fils,
votre frère, il est fou. Il insulte le Roi son père et
les ambassadeurs des pays alliés qui avaient
audience et il me rapporte mon ancienne poupée
qu’il a trouvée dans la neige.
La Fille. — Une longue lumière tourne avec
ses regards. Je l’aimerais [d’amour] 5 s’il n’était
pas de notre sang.
Elle disparaît par la gauche.
Arrive Samouraï.
Samouraï. — Me voici ayant menti aux sages.
Nulle aventure ne m’a guéri. Mon cœur est pos¬
sédé de la même servante. Je tends toujours mes
doigts vers ce long désir de mon cœur : l’amour.
Précepteur. — [Voici venir] 6 l’amour.
Voici derrière la tente le babil animé des ser¬
vantes, l’homme les possède pourtant. Le tout
est dans le choix, le choix est un effet du hasard :
l’âme.
Et comme il prononce ce dernier mot arrive
la Servante (l’esclave du premier acte) portant
un plat.
Samouraï 7. — Ah! cette fois tu ne m’échappe¬
ras plus.
Ils se poursuivent longuement sur la scène,
comme à travers des méandres réels. Et tout
98 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
à coup le Roi fantoche apparaît. lia un masque
de béatitude inconsciente et marche les deux
paumes des mains ouvertes et tournées vers le
ciel. Dans la paume de sa main droite repose
un poignard de paille.
Précepteur. — Voici le plus secret désir, la
poursuite profonde. Son père, c’était lui qu’il
cherchait. L’obstacle humain qui le sépare du plus
secret désir.
Samouraï prend son sabre à deux mains
et le lève sur la tête du Roi.
Et tout à coup le Roi fantoche tombe.
Samouraï s'élance et fonce sur le rideau qui
se lève d'un trait devant lui, découvrant la salle
du trône avec la Reine assise au centre et
attendant.
Et du tréfonds de la scène la Servante
débouche et s’affale à ses pieds.
Servante. — C’est vrai. Madame, j’aimais le
premier écuyer, il m’a surprise, il a voulu me tuer,
grâce pour moi, Madame. Si je pouvais je l’aimerais
bien aussi.
Alors le Samouraï laisse tomber son sabre
et se met à genoux. On lui ôte son masque qui
avec ses pièces rapportées lui donnait l’ex¬
pression farouche d’un vieux Samouraï et son
visage apparaît invraisemblablement jeune.
RIDEAU
LA PIERRE PHILOSOPHALE 1
Décor.
Une niche percée dans un grand châssis noir.
La niche occupe à peu près toute la hauteur du
théâtre.
Un grand rideau rouge qui retombe à terre et
roule à gros flocons occupe tout le fond de la
niche, de haut en bas. Le rideau est disposé obli¬
quement et sur la gauche — (vu de la salle).
Au premier plan, une table à grands pieds
massifs avec une haute chaise de bois.
Le rideau violemment éclairé par le haut et
le bas — est coupé en son milieu; et laisse aper¬
cevoir quand on l’écarte une grande lumière rouge:
c’est là que se trouve la salle d’opérations.
Personnages.
Le docteur Pale.
Isabelle : petite provinciale, s’ennuie. Elle ne
peut imaginer que l’amour revête une autre forme
que celle de ce froid docteur, — et l’amour la
laisse insatisfaite.
Ses désirs, aspirations inconscientes, se traduisent
en vagues soupirs, plaintes, gémissements.
100 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Argument.
Dans un coin de la maison est le laboratoire
des expériences du docteur.
Harlequin, qui depuis longtemps a remarqué
Isabelle et la désire, s’introduira dans la maison
à la faveur de l’une de ces expériences, — sous
prétexte de se prêter à une expérimentation plus
ou moins sadique du docteur.
Celui-ci recherche la pierre philosophale.
Isabelle a une sorte de rêve au cours duquel
Harlequin lui apparaît, mais elle en est séparée
par la muraille même de l’irréalité au milieu de
laquelle elle croit le voir.
On assiste sur scène à l’une des expériences
du docteur où Harlequin perd tour à tour bras
et jambes devant Isabelle terrifiée. L’horreur se
mêle en elle aux premières sollicitations de l’amour.
Harlequin, demeuré seul un instant avec Isabelle,
lui fait un enfant, mais surpris par le docteur
au milieu de leurs opérations érotiques, paral¬
lèles aux opérations sadiques et expérimentations
du docteur, ils s’empressent de faire l’enfant et
de le sortir de dessous les robes d’Isabelle. C’est
le mannequin même, mais plus petit, du doc¬
teur Pale qui, se voyant ainsi reproduit dans la
progéniture de sa femme, ne peut croire qu’il n’en
soit pas l’auteur.
Développement.
Comme un bûcheron, ou un boucher, le doc¬
teur Pale, dans un coin de décor, est en train de
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE IOI
procéder, à coups de hache, à un véritable mas¬
sacre de mannequins. Isabelle, à une table au
premier plan, tressaute, se tord et se désespère.
Chaque coup retentissant profondément dans ses
nerfs. Ses soubresauts et frémissements se passent
dans le plus entier silence : elle ouvre la bouche
comme si elle criait, mais on n'entend rien. De
temps en temps toutefois, l'un de ses bâillements
s’achève en une sorte de hululement 2 prolongé.
Son infernale besogne accomplie, le docteur arrive
sur le devant de la scène avec un moignon qu’il
regarde et dont, à un moment donné, il semble
ausculter le pouls absent; puis le rejette, se frotte
les mains, se secoue, s’ébroue, s’époussette, relève
la tête, hume l’air. Une sorte de sourire méca¬
nique détend ses traits, lui distend le visage :
il se tourne vers sa femme qui, à l’arrière-plan,
imite ses mouvements, mais comme en écho vague,
lointain, à peine esquissé. Devant le sourire du
docteur, elle sourit aussi (toujours en écho silen¬
cieux), se lève, vient vers lui. — Un long travail
érotique commence. N'ayant rien d’autre à se
mettre sous la dent que le docteur, c’est de lui
qu’elle tirera sa jouissance. L’actrice devra mon¬
trer dans son élan vers lui un mélange de dégoût
et de résignation. Dans ses chatteries, ses aga¬
ceries, elle laisse transparaître une rage sourde,
ses caresses se terminant en gifles, en égratignures.
Elle lui tire les moustaches avec des gestes brusques,
inattendus, — lui flanque des bourrades en plein
estomac, lui écrase les pieds en se haussant vers
sa bouche pour l'embrasser.
Vers la fin de cette scène d’amour sadique,
102 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
une sorte de marche militaire d’époque éclate, — un
homme entre de dos, ayant l’air d’en introduire
un autre qui ne sera jamais autre chose que lui.
Tant qu’il est de dos, il parle et fait un petit
speech d’introduction. Vu de face, c’est un person¬
nage muet, un sujet d’expériences. Mais ce person¬
nage lui-même sera double :
— d’un côté, une sorte de monstre bancal,
boiteux, bossu, borgne et louche qui marche en
tremblant de tous ses membres,
— de l’autre, Harlequin, beau gosse et qui se
redresse de temps en temps et bombe le torse
quand le docteur Pale ne le voit pas.
Une voix dans les coulisses, horriblement mon¬
tée de ton et grinçante, commente les principales
situations. Au début du drame, au moment des
hululements désespérés d’Isabelle, cette voix se
sera élevée, comme si elle sortait de la bouche
même du docteur et on aura vu le docteur bondir
un instant sur la scène et mimer à voix muette
les paroles suivantes, avec la gesticulation qui
leur convient :
« AS-TU FINI DE M’EMPÊCHER DE TRA¬
VAILLER ?
ELLE VIENT ! »
puis rentrer dans sa chambre toute rouge.
Les paroles d’Harlequin s’introduisant lui-même
sont les suivantes :
« JE VIENS
POUR FAIRE TIRER
DE MOI LA PIERRE
PHILOSOPHALE. »
En augmentant les si¬
lences après chaque tronçon
de phrase, d’une voix che¬
vrotante et scandée.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 103
Un temps bref après : je
viens, — long après : de moi,
— encore plus long et indi¬
qué par une suspension des
gestes sur : phale.
Le ton d'une voix en¬
rouée, rentrée dans l'arrière-
gorge et en même temps
haut placée : voix d'eu¬
nuque enroué.
Ce que voyant (et entendant) les deux person¬
nages du docteur, d’Isabelle se détachent lente¬
ment l’un de l’autre.
Le docteur tout tendu dans un grotesque mou¬
vement de curiosité scientifique, comme d’une
girafe ou d’un héron, dans un allongement exa¬
géré du menton en avant.
Isabelle, au contraire, éblouie par les appari¬
tions d’Harlequin, prend la forme et l’attitude
d’un saule pleureur : elle mime une sorte de
danse de l’extase et de l’étonnement; s’assied,
joint les mains, les tend en avant dans des gestes
d’une timidité charmante et attendrissante.
Cette scène pourra être jouée au ralenti, dans
un changement soudain de lumière. Harlequin
monstrueux et bancal, tremblant (au ralenti) de
tous ses membres, et le docteur (au ralenti) s’avan¬
çant vers lui, ivre de joie et de curiosité scien¬
tifique, lui mettant la main au collet, le poussant
dans la coulisse vers son cabinet d’expériences, —
et Isabelle, qui dans un spasme soudain a senti
tous les émerveillements de l’amour vrai, s’éva¬
nouit au ralenti.
Quelques instants se passent après lesquels on
104 ŒUVRES COMPLÈTES d'ANTONIN ARTAUD
voit le docteur pousser sur la scène le véritable
Harlequin dont on sent qu’il a découvert le
stratagème; et s’amuser à lui couper à coups de
hache jambes, bras et tête. Isabelle debout et
terrifiée dans un coin du décor perd le sens, ses
membres l’abandonnent également, mais elle ne
tombe pas.
Puis, le docteur, fou de fatigue, s’endort. Harle¬
quin, tombé à terre, retrouve ses bras et ses
jambes, et sa tête, et s’avance en rampant vers
Isabelle.
Le docteur s’est affalé sur la table et s’est
dissimulé en partie derrière le rideau rouge, avec
sa tête seulement qui dépasse, et ses pieds bal¬
lants. Il ronfle bruyamment. Une scène d’érotisme
violent s’ensuit entre Isabelle et Harlequin, avec
Harlequin qui soulève la robe d’Isabelle assise
finalement au milieu de la scène et glisse les
doigts vers la partie appelée dans les affiches
de l’époque :
« LA MOTTE ».
Le geste n’est qu’esquissé, car le docteur se
réveille, les voit et, dans les coulisses, un énorme
rugissement éclate : « OMPH », monosyllabe que
le docteur prononce chaque fois qu’il est sous
le coup d’une violente émotion.
Harlequin et Isabelle se dépêchent de faire
l’enfant, et comme le docteur complètement
réveillé s’approche, ils lui montrent un mannequin
à sa propre effigie, — qu’Isabelle vient de tirer
de dessous ses robes. Il n'en peut croire ses yeux,
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE K>5
mais devant la ressemblance de l’enfant, il s’incline,
et tandis qu’Harlequin se cache derrière Isabelle,
la scène finit par une embrassade des deux époux.
*
Au moment où ils se dépêchent de faire l’enfant,
ils le font avec maintes gesticulations et en se
secouant l’un et l’autre comme des cribles.
L'entrée d’Harlequin claudicant se passe en
musique, sur une musique claudicante et boiteuse
d’époque (une marche militaire, si l’on veut, jouée
sur des instruments à vent : trombone, corne¬
muse, clarinette, etc.).
*
Quand ils sortent l’enfant, un cri s’exhale dans
la coulisse :
« LA VOILA ! »
Ce cri pourra être remplacé par un intense
sifflement, assez semblable au bruit d’une torpille
de tranchée, et finir sur une explosion énorme.
Une lumière intense frappe à ce moment le
mannequin, comme si elle voulait le faire flamber.
*
Ce cri de « OMPH » poussé par le docteur est
une sorte de rugissement de joie, de rugissement
d’ogre. On pourra s’arranger à le placer avec un
106 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
sens et une intensité différente à chacune de
ses entrées.
*
La phrase :
« AS-TU FINI DE M'EMPÊCHER DE TRA¬
VAILLER ? » etc.,
doit se dire dans un tremblement d'exaspéra¬
tion, en montant terriblement la dernière syllabe
du mot « travailler », comme un homme hors de
lui, et qui s'exalte démesurément.
*
Au moment de faire l’enfant les deux artistes
doivent marquer un temps d’affolement pendant
lequel ils se prennent, tour à tour et dans un
rythme, la tête, le cœur, l’estomac, le ventre,
portent les mains à leurs têtes, à leurs cœurs, se
prennent par les épaules comme s’ils voulaient
se prendre à témoin l’un l’autre de ce qui leur
arrive, — et finalement ils se font sauter l’un
l’autre en l’air en se servant de leurs ventres
comme d’un tremplin et se secouent dans l’espace
comme des cribles, dans un geste imité de celui
de l’amour.
TL N’Y A PLUS DE FIRMAMENT 1
MOUVEMENT I
Obscurité. Dans cette obscurité explosions. Har¬
monies coupées net. Sons bruts. Détimbrages 2 de
sons.
La musique donnera l’impression d’un cata¬
clysme lointain et qui enveloppe la salle, tombant
comme 3 d’une hauteur vertigineuse. Des accords
s’amorcent dans le ciel et se dégradent, passent
d’un extrême à l’autre. Des sons tombent comme
de très haut, puis s’arrêtent court et s’étendent
en jaillissements, formant des voûtes, des parasols.
Étages de sons.
Amorces de lueurs dont l’ambiance s’altère,
passe du rouge au rose aigre, de l’argent au vert,
puis tourne au blanc, avec tout à coup une immense
lumière jaune opaque, couleur de brume sale,
et de simoun.
Nulle couleur ne sera pure. Chaque teinte sera
complexe et nuancée jusqu’à l’angoisse.
Les sons et la lumière déferleront par à-coups
avec les saccades d’un télégraphe Morse magnifié,
mais qui sera au Morse ce que la musique des
sphères entendue par Bach est au Clair de lune
de Massenet 4.
108 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
La scène s'allume.
Sons et lumières se transforment dans les
lumières et le vacarme d’un carrefour de rue
moderne au crépuscule.
Des gens passent en tous sens, mais des trams,
du métro, des voitures, on ne voit que les ombres
sur un immense mur blanc. Des groupes mou¬
vants se forment et des dessins apparaissent
dans ces groupes, des mouvements divers et
contradictoires, comme dans une fourmilière vue
de très haut.
Cris de la rue. Voix diverses. Bruit infernal.
Quand un bruit se détache, les autres sautent
plusieurs plans en arrière.
Voix.
— Vins. Vitres.
— Bière. Glaçons.
— Le platiné, ma chère... blond mauve...
soleil et chair, quoi.
— La main, ose un peu lever la main, tiens!
— Cette lettre, je veux cette lettre.
— Et mon vieux, le visage tout couvert de
taches de rousseur.
— Sale cocu!
— Une figure de maladie.
— L’astronome dit que les taches...
— Je n’ai jamais vu un soleil aussi gros.
— Comme l’éclipse de 1912.
— Le blé monte, l’or baisse.
— La poussière couvre tout 5.
Tous ces textes coupés de passages de cris, de
bruits, de tornades sonores qui couvrent tout.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE IOÇ
Et une voix obsédante et énorme annonce 6 une
chose qu’on ne comprend pas.
Elle monte de plus en plus.
Elle a l’air de dire :
Je vous dis que...
J'annonce que...
Voilà ce que j'annonce...
Un grand, un grand, un grand, très,
très grand 7...
On entend cela comme une grande voix large,
étendue, mais dans un rêve 8, et cela recommence
indéfiniment jusqu’à la fin de la scène.
Mais bientôt, suivant un rythme qui sera à
trouver sur scène, les voix, les bruits, les cris
se détimbrent bizarrement, la lumière s’altère,
comme par trombes, tout semble aspiré par le
ciel : bruits, lumières, voix, à une hauteur verti¬
gineuse, au plafond.
Une femme agite les bras, un homme tombe,
un autre tend le nez en l’air comme s’il flairait,
un nain 9 venu au premier plan court comme
une feuille.
Une hystérique se lamente et fait le geste de se
déshabiller. Un enfant pleure avec d'immenses
et de terribles sanglots.
— Maman.
— Ah! j’étouffe.
— Qu’est-ce qui m’arrive?
— Espèce de fou!
— Voyou, voyou, sale bandit, à l’assassin!
IIO ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
— Ah! il me déshabille! au secours, il m’ar¬
rache la robe, il va me mettre nue!
— Viens, viens, prends-moi, dans la rue, oui,
oui, dans la rue... Je suis folle... J’en ai
assez.
— Tiens, prends ça, et puis ça, et encore
ça, sadique, sadique, sale sadique.
— Oh! la la! Oh! la la! mon cœur, ma gorge,
mes poumons!
— J’ai peur, je flambe, je brûle, je saute 10!
Multiples piétinements, un tourbillon commence.
Les gens qui crient sont tous seuls.
Personne ne les touche.
Immense gesticulation.
Arrêt brusque. Tout recommence. Tout le monde
reprend sa place comme si de rien n’était.
Le carrefour recommence à grouiller.
MOUVEMENT II
La scène se couvre de gens qui courent et
montrent le ciel du doigt.
— Là, là, qu’est-ce que c’est que ça, non,
pas là, là, je te dis que c’est là.
— La tache, tiens, regarde la tache, non
mais regarde cette tache u.
Un vieillard brandit un bâton et crie d’une
voix de stentor, comme fou de colère devant
une blague trop forte 12 :
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE III
— Il est dix heures du soir, est-ce la lune ou
le soleil, ça? est-ce la lune ou le soleil?
Un voyou. — C’est la lune, ballot, t’as jamais
vu la lune grosse 13 ?
Un enfant. — Maman, si la lumière s’en va,
est-ce que tu seras aveugle, toi?
Un agent brandit un bâton de circulation qui
n’arrête personne.
Une femme l’aborde :
— Monsieur l’agent, si c’est la guerre ou la
peste, est-ce qu’on réquisitionnera mon
chien?
Bousculade. Les gens se battent pour voir 14 et
montent par échelons sur les côtés de la scène.
— Regarde là, idiot, c’est là.
— C’est dans le ciel, le cataclysme est dans le
ciel.
— La lune tombe, je te dis que la lune tombe.
Tiens, regarde-la, elle se descelle, elle
tombe.
— Et qu’elle tombe, et que tout crève.
— Dis-leur d’où vient mon amour, Auguste
Séléné.
— Il s’agit bien d’amour 15, la voûte azurée
tombe.
— Eh! dis donc, le poète dramatique, ta gueule
par là, assez de drame. Du calme. Tas de
visionnaires. Au plumard!
112 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONîN ARTAUD
Les gens étagés forment deux colonnes de chaque
côté de la scène.
Le milieu est devenu sombre quand tous les gens
sont montés au milieu de cris, de plaintes, de pro¬
testations, d’appels.
— Mais ne poussez pas par là, vous allez me
faire tomber.
— Eh! dis donc, tu t’appelles le ciel pour tom¬
ber?
— Pas si vite! tu es trop lourde.
— Ah! mon Dieu, c’est donc vrai, mais c'est
donc vrai.
Des crieurs de journaux se répandent dans le
milieu sombre de la scène 16 en brandissant leurs
feuilles.
Ces marchands reprennent en l'éclaircissant la
grande voix de rêve qu’on ne comprenait pas :
GRANDE DÉCOUVERTE, DEMANDEZ
LA GRANDE DÉCOUVERTE... OFFICIEL!
LA SCIENCE BOULEVERSÉE. OFFICIEL!
ET IL N’Y A PLUS 17 DE FIRMAMENT.
IL N’Y A PLUS DE FIRMAMENT.
— Qu’est-ce qu’ils disent, mais qu’est-ce qu’ils
disent, mais qu’est-ce qu’ils racontent?
IL N’Y A PLUS DE PYRÉNÉES, IL N’Y A
PLUS DE PYRÉNÉES. IL N’Y A PLUS DE
FIRMAMENT. OFFICIEL. SENSATION¬
NELLE DÉCOUVERTE. LA SCIENCE
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 113
BOULEVERSÉE. LES PAROLES DU
GRAND SAVANT... IL N’Y A PLUS DE
FIRMAMENT.
Un trou de calme, puis de très loin, d’autres voix
reprennent avec une nouvelle invasion de crieurs
de journaux. On entend le mot Sirius prononcé sur
tous les tons et à tous les diapasons de la gamme,
qui monte en s’amplifiant.
SIRIUS... SIRIUS... SIRIUS, etc.
LE GOUVERNEMENT RECOMMANDE
LE CALME 18.
— Au plumard, tas de visionnaires. Tas de
visionnaires, au plumard.
— Mais je ne comprends pas ce qui se passe,
mais j’ai peur, mais j’en ai assez, mais je
brûle.
— Maman, ça y est, ça y est, je la vois tomber.
Un homme, le journal à la main, descend quatre
à quatre la scène.
Le silence s’établit 19. Il veut lire. Mais des cris,
des glapissements, des piétinements reprennent
dans un coin, au fond, comme de gens qui ar¬
rivent, qui ne sont pas au courant, qui n’ont rien
entendu.
— Mais ce n’est pas naturel. Il y a 20 quelque
chose qui n'est pas naturel.
— J’ai froid... je tombe.
114 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
— Tenez, ça recommence... mais qu’est-ce
qu’il y a?
Silence.
Un corps passe sur un brancard. Des gens se pré¬
cipitent pour voir.
Un homme suit le corps, une femme l’aborde.
*
— Docteur, est-ce la peste?
— Mais non, c’est...
La réponse du docteur est emportée dans le tour¬
billon des voix et des cris.
— Mais qu’est-ce qu’ils ont à s’affoler comme
ça?
— Je l’ai vue, mon vieux, elle n’est pas tom¬
bée, c’était un phénomène magnétique.
— Mais non, mais non, c’est une queue de
comète.
— Allons donc, c’est un tonnerre sans foudre.
: — Mais non, une foudre sans électricité.
— Idiot!
Silence. L’homme avec le journal à la main
s’avance au premier plan.
Il commence 21 à parler. Mais les groupes le
masquent, le recouvrent. Tout le monde tourne le
dos au public, regarde quelque chose dans le fond
de la scène.
La voix d’un haut-parleur couvre tout.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 115
IMMENSE DÉCOUVERTE. LE CIEL MA¬
TÉRIELLEMENT ABOLI. LA TERRE A
UNE SECONDE DE SIRIUS 22. IL N’Y A
PLUS DE FIRMAMENT. LA TÉLÉGRA¬
PHIE CÉLESTE EST FAITE. LE LAN¬
GAGE INTERPLANÉTAIRE EST ÉTABLI.
Joie dans la foule. Les gens sont rassurés 23.
Tout le monde respire. Des rires fusent. La foule
s’écoule. Les hommes en reviennent à leurs petits
jeux. On pince des femmes qui poussent de petits
cris.
Une voix d’homme tout seul :
— Je ne comprends tout de même pas, et puis
qu’est-ce que ça peut nous foutre? Est-ce
une raison pour tout déglinguer?
L’homme sort.
Il ne reste plus que quelques promeneurs. Des
amoureux qui s’essaiment. Un marchand ambu¬
lant. Un joueur d’orgue de Barbarie.
Voix.
— Voilà, tu comprends, c’est basé sur...
— Mon vieux, un dégagement de forces colos¬
sales!
— Ce n’est pas de la force, c’est de la radia¬
tion 24...
— De la quoi...?
— De l’altération de la matière.
— C’est la fin de tout. On ne dégage pas des
forces comme ça. C’est comme si deux
Ceci comme une
explication.
Il6 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
mondes rentraient l’un dans l'autre 25.
C’est comme si la terre sautait dans le ciel.
Un homme s’énerve à mesure qu’il parle, des
badauds tournent autour de lui et s’arrêtent à
peine 26. Il a l’air d’un bonimenteur de sermons à
Hyde Park.
— C’est de l’amour, quoi, tu deviens l’autre et
tout est dit! Tu deviens l’astre et c’est
comme ça. Tu ne parles pas, mais tout est
là. Tout est là avant 27 que tu le dises.
Astre et feu. Tu es le feu 28 .
Là-dessus un chant lointain et révolutionnaire
commence et c’est le
MOUVEMENT III
Et tandis que le chant grandit des personnages
patibulaires apparaissent peu à peu et se mêlent
aux groupes des badauds et des bourgeois. Des dis¬
putes isolées éclatent.
— Fous le camp de là, toi.
— Viens un peu ici et prends ça.
On échange des horions. On bouscule des femmes.
Des gifles claquent.
On croit entendre l’ Internationale 29.
Deux tam-tams entrent dans le branle. L’un
caverneux, l’autre très aigu, dissonant.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE II7
Sur le rythme des tam-tams on entend un chœur
formidable qui croît et dit :
— Tout ce qui s’élève, on l’abaissera.
Tout ce qui s'élève 30, on l’abaissera.
Des gens passent en courant, des femmes affolées
courent.
— Ça y est. Ils arrivent.
— Encore!
— Oh! mais ce n’est pas encore fini (bis).
— Eh bien, voilà, tu vois, c’était la Révolu¬
tion.
— La Révolution? Et Sirius 31 ?
— Sirius! Je te dis qu’ils se révoltent
— Voilà.
Terribles coups de sifflet. Courses folles. Le
brouhaha croît. Des agents de police passent et
courent, mais en arrière, comme débordés.
Les chants, le vacarme deviennent terribles. La
scène peu à peu se remplit d’une sombre popu¬
lation : mendiants, chômeurs, convicts, clochards,
prostituées, escarpes, souteneurs, toute la pègre,
avec des femmes dépoitraillées, hirsutes qui, d’une
voix du ventre ou de l’arrière-gorge32, chantent
plus haut que tout et brament n’importe quoi.
La lumière rougeoyante d’une forêt de torches
couvre la scène 33 et boit toute ténèbre et toute
autre lueur.
Au milieu des groupes qui avancent, raides,
impressionnants, un espace libre se creuse.
Il8 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
Puis un bruit de tambour 34 bizarre couvre tout,
bruit presque humain qui commence aigu et finit
sourd, et c’est toujours le même bruit; et l’on voit
entrer 35 une femme au ventre énorme, sur les
parois duquel deux hommes tapent alternative¬
ment à coups de baguettes de tambour 36.
Or, les bourgeois qui fuyaient reviennent sur le
devant de la scène et sur les côtés de la salle et ils
grimpent quatre à quatre les gradins de côté.
Le chœur, le chant de Révolte gagnent un dia¬
pason prodigieux, ils se nourrissent et croissent en
force, en profondeur, répondant comme une litanie
au bruit du ventre frappé.
Le chœur (il scande ses paroles 37 sur un rythme
qui se précipite) : Flaireur, que vois-tu,
Flaireur?
Le Grand Flaireur :
Je vois la grande pétoche des pantes
et les foies blancs!
Le chœur : Flaireur, qu’entends-tu, Flaireur?
Le Grand Flaireur :
Le tonnerre et les craquements
de la terre qui fout le camp.
Le chœur : Flaireur, que sens-tu, Flaireur?
Le Grand Flaireur :
Le vol, le viol, la maladie 38,
le sang, l’ordure, l’incendie!
Le chœur : Flaireur, que vois-tu, Flaireur?
Le Grand Flaireur :
Le vide, le vide, le vide,
et la fuite des possédants.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE IIÇ
Une véritable Cour des Miracles s’installe sur la
scène par invasion lente. Des figures déformées,
hideuses se glissent, d’abord comme un suintement,
une transpiration des bas-fonds. On voit des têtes
jaunes, vertes, cadavériques, trop larges ou trop
allongées, apparaître, disséminées, et tout à coup
la scène en est pleine. C’est une cohue féroce, qui
déferle vague par vague, chaque vague amenant
une couche nouvelle de terreurs 39. Étalage d’hor¬
reurs. Les têtes deviennent de plus en plus grosses
et menaçantes, frappées de stigmates, caractéri¬
sant par symboles, en gros traits synthétiques, tous
les vices et toutes les maladies.
Chaque sursaut, chaque éructation du chœur
sombre amène une vague nouvelle de têtes.
Des corps avancent, sans têtes, avec des bras 40
et des poings énormes, comparables à des béliers,
et, sur le milieu de la scène, fait son entrée en
triomphe, et porté par une douzaine de Forts-des-
Halles armés de crochets, le personnage du Grand
Flaireur.
Il a un nez énorme, appuyé sur son poing droit qu’il
semble surmonter, et des sourcils broussailleux 41.
Tout à coup, il se dresse seul et on s’aperçoit qu’il
est monté sur échasses.
Il parle d’une voix profonde et caverneuse qui
semble tout à coup se détraquer et monter très haut.
Les têtes tordues, gigantesques, aux expressions
de menaces effroyables, qui ont accompagné son
entrée, grouillent 42 et se balancent en tous sens et
font cercle autour de lui comme une hideuse garde
du corps.
Le Grand Flaireur prononce un discours parlé,
120 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
mais dont les fins de phrases se prolongent en écho
et aboutissent à des chœurs qui eux-mêmes se ter¬
minent en d’insupportables glapissements.
Et pendant qu’il parle, la cohue se presse et
devient de plus en plus compacte. On dirait que
ses paroles 43 de révolte font naître comme par
magie et de façon foudroyante des images de Révo¬
lution, avec des groupes qui entrent, surmontés
d’étendards, de mâts de navires, de grilles de fer,
d’arceaux de portes, et même de murailles de
maçonnerie.
La lumière des torches commence, semble-t-il, à
bouillir, tourne, change et se met en marche.
Des moteurs d’avions dissimulés en coulisse
lancent sur la scène de formidables remous de
vent.
Le Grand Flaireur :
M’est avis que ça sent mauvais, les enfants !
M’est avis que ça sent mauvais.
Le chœur 44 : Ça sent mauvais!
Le Grand Flaireur :
Ça se sent mauvais 45 et ça se lézarde
chez les pantes de la société,
et si ça sent mauvais et que ça se lézarde
y’a du bon pour les va-nu-pieds!
Le chœur 44 : Y’a du bon pour les va-nu-pieds!
Le Grand Flaireur :
La terre et le ciel on s’en balance!
La Science,
on n’y comprend rien!
En avant pour la grande re reprise46.
Du pain dans les ventres de chrétiens!
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 121
Le chœur : Le pain dans le ventre des chré¬
tiens 47 !
Le Grand Flaireur :
Allez, car notre faim s’aiguise
de les voir foirer dans leur trou;
c’est quand tout se désorganise
que notre heure est venue, à nous.
Le chœur : Car notre heure est venue, à nous!
Le chant se fond, emporte les paroles, un concert
de cris s’élève, où l’on sent la faim, le froid, la rage,
où passent des idées de passions, de sentiments
inassouvis, de regrets, où émergent des sanglots,
des râles de bêtes, des appels d’animaux, et dans
ce concert la foule s’ébranle 48 et quitte la scène qui
rentre peu à peu dans une nuit vocale, lumineuse
et instrumentale.
MOUVEMENT IV
La lumière se rallume sur un autre plan du
théâtre, très haut, au-dessus d’un gigantesque pont
de fer, coupé court et qui s’avance en surplombant
la scène.
Un homme va et vient d’un pas pesant et qui
résonne comme le pas d’un scaphandre sur une
sorte d’estrade en retrait.
C’est le savant. Devant lui, sur une table, on
peut voir d’étranges appareils où des explosions
s’allument. La lumière se rallume sur ces explo¬
sions et leurs lueurs.
Au-dessous de l’estrade, en contrebas, s’étend
une longue table verte.
122 ŒUVRES COMPLÈTES ü'aNTONIN ARTAUD
On entend des voix étouffées, assourdies comme
dans une sacristie un jour de fête religieuse ou
d’enterrement.
Des groupes de savants font leur entrée, se
répandent dans la pièce, gesticulant beaucoup,
se penchant les uns sur les autres, se parlant à
l’oreille, se prenant par le revers de la veste.
Le savant en haut semble les ignorer et continue
à marcher de long en large.
De nouveaux groupes entrent. Presque tous les
savants ont des têtes faites correspondant à tous
les degrés de la bêtise et de la médiocrité officielles.
Ils sont caricaturaux mais sans excès. Et au milieu
d’eux des savants avec des têtes normales et très
humaines se promènent et ne disent rien.
Bientôt tout le monde parle.' Le brouhaha est
devenu général, mais ne dépasse pas le diapa¬
son d’une conversation ordinaire avec de-ci de-là
des éclats de voix, eunuque intellectuel et basse
savante. Tout cela donne une impression de mesure
et d’écœurante distinction.
Des savants montent sur l’estrade et s'ap¬
prochent de l’inventeur comme s’ils lui posaient
une question.
Une discussion par gestes, pleine de dénéga¬
tions, s’entame là-haut.
En bas également la discussion s’anime. Le
silence se fait dans certains groupes; la parole
s’allume dans d’autres. D’un groupe à l’autre le
ton est différent, la parole change de mouvement,
d’accent, de diapason, de vitesse du débit, etc., etc.
A partir du moment où les savants sont montés
sur l’estrade des paroles émergent distinctement.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE 123
— Mais, enfin, cher ami, nous sommes effrayés,
effrayés.
— Pour moi, je n’y crois pas.
— Mais vous ne pouvez pas aller plus vite
que la lumière.
— Le docteur un tel de l’Université de... pré¬
tend que...
— Enfin, voyons, expliquez-nous ça.
Le savant descend de l’estrade et marche dans
les groupes. Il parle et fait des gestes. Les specta¬
teurs n’entendront rien mais les autres savants lui
répondent, présentent leurs objections.
— Enfin, nous sommes à tant de milliards
d’années de Sirius.
— Mais vous allez faire sauter la boussole.
— ... en tout cas d’un intérêt scientifique pro¬
digieux.
— Oui, mais l’intérêt humain de tout cela.
— En somme vous supprimez l’espace.
— ... multiples utilisations industrielles.
— Mais ce n’est plus de la science, c’est immoral.
— Moi, j’attends la démonstration.
Un savant crie dans l’oreille d’un sourd, il dit
qu’il supprime l’espace, la gravitation.
— En tout cas Sirius a répondu.
— Mais de cette façon c’est la fin du monde,
jeter des formes comme ça, mais c’est tout
déranger, mais c’est un crime, c’est un
crime, et ça a déjà commencé.
Ceci d’un
groupe
à l’autre.
124 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
Par moments
les voix des
savants dans un
coin sifflent
comme des geais
sur des fils
télégraphiques,
à d’autres croas¬
sent comme des
corbeaux, à
d’autres
braient comme
des bœufs 49 ou
soufflent
comme des
hippopotames
dans une cave.
— Il dit qu’il s’en fout : la science par-dessus
tout.
— Rassurez- vous, c’est du bluff, on n’a jamais
fait ça, nous n’en sommes pas encore là.
— Oui, oui, heureusement, nous n’en sommes
pas encore là. La fin du monde c’est pour
les livres. On ne verra pas encore l'Antéchrist.
— Et puis, cher ami, avez-vous songé que les
calculs...
— Il fait des rêves, c’est de l’utopie.
— Il dit qu’il a trouvé la radiation instantanée.
— Ce n’est pas scientifique.
— La radiation instantanée c’est la fin du
cosmos.
— Si vous aviez trouvé cela il faudrait vous
arrêter, vous mettre la main au collet tout
de suite.
— Justement, la fin du cosmos.
Le savant. — Le rassemblement moléculaire dans
Sirius est de tout. Il fallait mettre en
communication ces deux forces : la nôtre
. et la sienne. J’ai déjà amorcé les signaux.
Voilà.
Il se précipite vers ses appareils.
La nuit se fait. Le rideau tombe.
Un grondement d’air brutalement repoussé com¬
mence à sourdre. Des sons se ruent, faits des cris
de plusieurs sirènes, au point extrême de leur
sifflement. Des percussions violentes fusent.
Une froide lueur s’établit partout.
Tout s’arrête.
MOUVEMENT V 50
DEUX PROJETS
DE MISE EN SCÈNE
V
PROJET DE MISE EN SCÈNE
POUR
LA SONATE DES SPECTRES
de
Strindberg 1
A l’encontre du Coup de Trafalgar, cette pièce
invite à tous les partis pris. Elle apporte le senti¬
ment d’un quelque chose qui sans être sur le plan
surnaturel, non humain, participe d’une certaine
réalité intérieure. C’est ce qui fait son attrait. Elle
ne manifeste rien que de connu, quoique d’ enfoui
et de détourné. Le réel et l’irréel s’y mêlent comme
dans le cerveau d’un homme en train de s’endormir,
ou qui se réveille tout à coup s’étant trompé de
côté.
Tout ce qu’elle révèle, nous l’avons vécu, rêvé,
mais oublié.
MISE EN SCÈNE
La mise en scène doit s’inspirer de cette sorte
de double courant entre une réalité imaginaire, et
ce qui a touché un moment donné à la vie, pour
la délaisser ensuite presque immédiatement.
Ce glissement du réel, cette dénaturation per-
128 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
pétuelle des apparences poussent à la plus entière
liberté :
arbitraire des voix qui changent de ton, se che¬
vauchent elles-mêmes, raideur brusque des atti¬
tudes, des gestes, changement et décomposition
de la lumière, importance anormale accordée
tout à coup à un détail minime, personnages qui
moralement s’effacent, laissant dominer des bruits,
des musiques, sont remplacés par leurs doubles
inertes, sous forme, par exemple, de mannequins
qui viennent prendre tout à coup leur place.
LE SUJET
Premier acte.
Une figure obsédante de vieillard domine cette
fantasmagorie. Peu de pièces, autant que celle-là,
imposent l’idée des communications du langage
avec la réalité invisible qu’il est censé exprimer.
Ce vieillard se présente comme un symbole de
toutes sortes d’idées inconscientes ou conscientes
de vengeance, de haine, de désespoir, d’amour,
de regret; et il vit en même temps d’une réalité
très concrète. Ce vieillard mis là pour on ne sait
quelle mystérieuse besogne de vengeance englobe
choses et gens dans toutes sortes de calculs précis,
mais à la fin la fatalité l’englobe lui-même. Toute
la pièce est d’ailleurs régie par cette fatalité visible
dans tout. Les personnages semblent toujours sur
le point de disparaître pour céder la place à leurs
propres symboles.
Une maison transparente sert de centre attractif
à la pièce. Cette maison ouverte se laisse voir
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I2Ç
jusque dans ses secrets. Une sorte de salon rond
situé au premier étage y prend un sens magique.
Plusieurs personnages tournent autour de cette
maison comme des morts attirés par leur dépouille .
Ce sentiment d’attraction invincible, d’envoûte¬
ment, de magie est oppressant, écrasant.
Des figures accessoires passent :
la laitière,
l’homme de qualité,
la femme de qualité,
concrétisant l’atmosphère de nostalgie et de
regret, fixant tel sentiment épars, précisant une
idée, comme les notes basses, suspendues, d’un
accord.
La maison est décrite avec ses mœurs, ses habi¬
tants et leurs manies. On sent que les destinées
de tous les personnages se mêlent, sont liées, comme
celles de naufragés sur un navire perdu. Toute la
pièce est comme un monde fermé autour duquel
la vie circulaire est arrêtée par une brisure nette.
Les personnages parlent aux apparitions et les
apparitions leur répondent. Mais chacun semble
avoir la sienne. Et parfois un personnage flairant
l’invisible qui est autour de lui semble avoir à
cœur de ne pas demeurer en reste d’invisible avec
les autres; et comme à point nommé ses propres
spectres accourent, apparaissent, prononçant des
paroles de chair étrangement liées avec toutes les
parties concrètes du drame.
Le premier acte finit sur un rassemblement
brusque d’épouvantes, laissant prévoir le drame
qui atteindra son point culminant à l’acte sui¬
vant.
130 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Deuxième acte.
Au deuxième acte nous sommes dans le mysté¬
rieux salon rond. C’est là que la maîtresse de
maison tient ses assises sous la forme d’une momie
qui passe son temps dans un placard.
Elle a été vaguement la maîtresse du vieux,
dans le temps, mais cela n’a plus aucune impor¬
tance.
Elle évoque ces contes anciens où le personnage
le plus inconscient et le plus fou est aussi en réalité
le plus lucide et celui qui, comme la fatalité elle-
même, a le pouvoir de tout dénouer.
Par l’action de la momie l’effroyable vieillard
se dissout et se ratatine jusqu’à devenir une forme
grinçante, une sorte d’automate décervelé. Nous
assistons au cours de cet acte à une métamorphose
magique, par quoi tout change : choses, âmes et
gens.
L’étudiant qui voulait entrer dans la maison, la
jeune fille qui l’attendait sans le dire, et même en
le repoussant, seront réunis.
Troisième acte.
L’étudiant et la jeune fille sont face à face. Mais
toutes les gênes de la vie, toutes les petites servi¬
tudes ménagères, et surtout le boire et le manger,
et pour tout dire la carcasse corporelle, le poids
des choses, le heurt de ce qui est dur, l’attraction
de la pesanteur, la gravitation générale de la
matière, les séparent encore. Il n’y a au fond de
délivrance que dans la mort.
La pièce finit sur cette pensée bouddhique qui
est d’ailleurs une de ses tares. Mais c’est aussi ce
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I3I
qui peut la rendre claire à cette partie du public
à qui l’inconscient pur ferait peur.
D’ailleurs, la mise en scène peut dissimuler le
sens religieux de sa conclusion en insistant sur la
densité et le relief du reste.
PREMIER ACTE
Décors.
A gauche, en diagonale, la façade ouverte d’une
maison dont la hauteur se perd dans les cintres.
Tous les détails indiqués par Strindberg seront
représentés en relief avec une importance spéciale
accordée à quelques-uns d’entre eux, notamment
« l’espion » qui dès le début attirera l’attention par
un intense halo lumineux.
La plupart seront plus grands que nature.
A droite, une amorce de fontaine en relief avec
peut-être de l’eau véritable qui coulera. Les pavés
de la rue monteront dans le fond, également en
relief comme dans un décor de cinéma, jusqu’à
être coupés par une arête brusque. On pourra voir
quelques façades de maisons dans le haut de la
rue montante. Sous l’arête on aura la sensation
que court de l’eau. Le fond du décor s’ouvrira sur
le ciel. Il sera glauque, donnera l’impression de la
mer, de l’infini.
Bruits.
On entendra, grossissant par moments, jusqu’à
devenir obsédant, un perpétuel bruit d’eau. Celui
de la mer dont les vagues se brisent. Celui de la
fontaine qui coule.
132 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
Les bruits d’orgue et de cloches, indiqués par
Strindberg, souligneront les entrées de certaines
apparitions, rempliront les silences.
Il y aura, en plus, le bruit d’un vent qui bour¬
donnera par secousses, très haut dans l’air, intro¬
duisant une impression particulière de solennité,
mais sans mugir, comme si l’atmosphère en était
largement souffletée.
Le retour du vieux avec les mendiants se fera à
grand fracas.
Le vieux commencera ses invocations de très
loin, et les mendiants lui répondront sur plusieurs
étages. A chaque appel on entendra les béquilles
heurter rythmiquement tantôt le sol, tantôt les
murs, sur une cadence très marquée. Leurs appels
de voix et leurs bruits de béquilles seront ponctués
vers la fin des mots par un son bizarre, comme
celui d’une langue énorme heurtant violemment
l’orifice des dents.
Ce bruit ne sera pas gratuit ni hasardeux, il
sera cherché jusqu’à ce que le son voulu soit
trouvé.
A la fin, dans le silence retombé, deux men¬
diants saisissent violemment la petite voiture du
vieux et la mènent d’un coup sur le devant de la
scène.
(Acte /, page 45 de l’édition Stock, 1926.)
Éclairage.
Éclairage violent, aveuglant, centré sur un coin
de la façade, une partie de la fontaine et le milieu
de la scène, sur les pavés. Des faux jours éclairent
les appartements qui semblent avoir leur lumière
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE 133
propre. La lumière dans le fond est d’un gris vert,
léger et transparent.
DEUXIÈME ACTE
Décors.
Le décor décrit par Strindberg, c’est la maison
du début reprise de l’intérieur.
Les murs sont ouverts, découpés, transparents.
Us laissent voir le ciel, l’air, la lumière du dehors
mais qui ne se mêlera pas à celle du dedans.
Certains objets indiqués par l’auteur : le rideau,
le paravent, prennent une importance démesurée.
Us sont beaucoup plus grands que nature. Les
murs intérieurs ne sont indiqués que par leurs
arêtes, par plans incomplets.
Bruits.
Les pas des gens entrant seront agrandis, auront
leurs propres échos.
Le vent du dehors se mêlera parfois aux paroles,
sous forme d’un bruit bizarre, inexplicable.
Le bruit des béquilles du vieux heurtant la
table se répercutera partout.
Tous ces bruits seront choisis de manière à avoir
tout leur relief, à dégager leur fantastique quand
il le faut, à laisser sur le plan banal et quotidien
ce qui doit y rester, et à faire valoir le reste par
contre-coup.
Certaines raideurs de gestes, d’attitudes, seront
accompagnées par des bruits d’automates, des grin¬
cements qui se termineront en mélodies, notam¬
ment au moment de la métamorphose, quand la
134 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
momie change le vieux, et que la laitière, invisible
pour tous, sauf pour lui, lui apparaît. A ce moment
d’ailleurs se manifesteront d’autres artifices de
mise en scène qui seront indiqués dans la partie
des éclairages et du jeu général.
Éclairage.
Égal partout, dans la pièce d’avant, quoique
d’une couleur un peu forcée, un peu plus lourde
que la normale et sans qu’aucune lampe de cou¬
leur puisse la motiver.
La pièce verte du fond sera éclairée par une
lumière venue d’en haut comme dans certains
décors du Musée Grévin, mais qui n’éclairera pas
également toute la pièce. Cette lumière sera d’un
vert très doux, presque blanc.
Elle frangera la partie gauche du paravent situé
vers la droite, et laissera dans une ombre relative
la gauche et le fond de la pièce.
La lumière du dehors saisira un détail de tour,
de toit ou de clocher, très loin.
Au moment de la métamorphose, la lumière du
dehors, s’intensifiant jusqu’ à l’éblouissement, péné¬
trera par les fenêtres, par les murs transparents,
semblant chasser l’éclairage propre des deux pièces.
Cette lumière entrera avec un bruit de vibra¬
tion atroce, amplifié jusqu’à en devenir insuppor¬
table, déchirant. Ce bruit ne durera d’ailleurs que
quelques secondes et il sera cherché par tous les
moyens possibles jusqu’à avoir exactement l’am¬
pleur et le diapason voulus.
Dès le début de l’acte, « l’espion » dégagera un
halo un peu plus étendu qu’à l’acte précédent et
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I35
prenant toutes les parties sombres du spectre
solaire.
Le bruit et la lumière s’éteignant tout à coup
laisseront voir à côté de chaque personnage une
sorte de double habillé comme eux. Tous ces
doubles pleins d’une immobilité inquiétante et
figurés, du moins pour quelques-uns d’entre eux,
par des mannequins, disparaîtront lentement, en
boitant, tandis que tous les personnages se secoue¬
ront comme réveillés d’un profond sommeil. Cela
aura duré environ une minute.
TROISIÈME ACTE
Décors.
Tout le décor sera bâti en somme sur l’éclairage
qui sera irréel sans avoir rien de trop convention¬
nellement féerique.
Le devant de la scène sera occupé par une sorte
de kiosque hindou à colonnes transparentes, en
verre ou en toute autre matière, translucide dans
toute son épaisseur.
Des plantes vraies ou artificielles mais non
peintes occuperont tous les recoins. Des éclairages
perdus seront disséminés dans les feuillages, la
plupart partant de bas en haut.
Le décor sera orienté de droite à gauche, à
partir du devant de la scène jusque dans le fond.
A gauche et au fond se dressera le petit salon rond
qui sera séparé du devant de la scène par une
grande glace semblable à celles des vitrines des
grands magasins, de sorte que tout ce qui se
passera derrière sera plat et comme déformé dans
136 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
de l’eau et surtout qu’aucun bruit n’arrivera de cette
partie de la scène. A droite et au fond le décor
sera libre. D’ailleurs tout ce décor n’occupera que
la profondeur du premier plateau.
Éclairage.
L’éclairage du salon rond sera égal, jaunâtre,
répandu partout. Au premier plan et dès le début
de l’acte la lumière sera distribuée de façon à
former un cercle sur les bords duquel tout sera
déformé comme à travers un prisme et au centre
se trouvera une trouée telle que l’image du salon
rond puisse apparaître au travers.
Ce cercle occupera toute l’étendue de la scène
de haut en bas et de gauche à droite.
A la fin de l’acte tous ces éclairages disparaîtront
et feront place à l’éclairage du plateau du fond
au-dessus duquel se manifesteront les reflets de
Vile des Morts.
L’apparition de l’Ile des Morts se fera de la
façon suivante :
Une maquette en relief représentant Vile des
Morts, de Bôcklin, soumise à l’action d’un éclai¬
rage intense sera disposée devant une glace placée
sur le plateau du fond. Ce plateau sera maintenu
à un niveau plus bas que celui de la scène.
Et, suivant un procédé autrefois très employé au
théâtre, l’image virtuelle de la maquette devra être
projetée en l’air sous forme de reflets à quelques
mètres au-dessus de la maquette réelle, de façon à
être vue de la scène et nettement perçue par le
public.
Puis l’ascenseur montera de manière à projeter
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I37
avec une grande lenteur, au-dessus de lui, l’appa¬
rition de Vile des Morts.
On pourra ajouter l’image d’une femme de cire
étendue sur un grand lit rouge, sous une sorte de
cloche de verre,
ou le mannequin d’un vieillard à béquilles se
déplaçant dans l’obscurité à condition que cette
apparition de mannequin puisse être réglée avec
toute la précision et tout le tact voulus.
Il n’y aura à ce moment comme éclairage, à part
les reflets virtuels de Vile dans l’air noir, qu’un
point lumineux se déplaçant sur une partie du
mannequin mouvant.
Bruits.
On n’entendra aucun bruit.
Les pas seront feutrés. Les voix devront avoir
l’air de s’élever dans du brouillard.
Il n’y aura d’autre bruit que celui de la musique
de la fin qui devra être cherchée sur des instru¬
ments spéciaux : viole, etc.
LE JEU
Le jeu des acteurs suivra les oscillations de la
pièce, la diction toujours nette et précise ne tom¬
bera jamais dans la psalmodie; ce qui ne veut pas
dire qu’elle s’interdira tout lyrisme, loin de là.
Les décalages du réel à l’irréel y seront marqués
soit par des glissements lents, soit par des sautes
brusques. Les personnages changeront brusque¬
ment de ton, de diapason, quelquefois de voix.
L’étudiant jouera d’un bout à l’autre de la pièce
I38 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
comme un homme mal réveillé et qui, quand il
touche la matière solide d’une impression, d’un
sentiment, y touche comme un homme qui le ferait
par procuration.
Le Vieux évitera l’habituelle composition du
vieux de théâtre, tremblotant, bêlant et qui parle
avec une petite voix grinçante, de la gorge.
Il aura au contraire un ton très net, quoiqu’un
peu plus élevé que la normale, signe de sa grande
assurance, qu’il a conscience de parler au-nom-de
ce-qui-l’inspire.
Chez la momie les décalages de ton seront extrê¬
mement brusques. Mais sa voix quelques instants
avant la métamorphose prendra d’étranges rappels
de douceur et de jeunesse.
La jeune fille parlera toujours avec une immense
douceur, une sorte de résignation. Sa voix, qui ne
psalmodiera jamais et précisera tout, sera par
instants à peine posée. Elle s’écoutera elle-même
plus encore que les autres personnages.
Le jeu sera dans l’ensemble assez lent comme
sens, quoique lié et mouvementé afin d’éviter la
monotonie. La monotonie sera évitée par le relief
général, l’absence de jeu entre les répliques, sauf
quand ce sera absolument nécessaire, mais alors
l’intervalle sera marqué avec insistance. Le jeu
devra donner par moments l’impression du ralenti
de cinéma, surtout pour certains personnages qui
se déplaceront à petits coups de façon presque
imperceptible; et cependant ils seront arrivés à
leur place sans que nul ne s’en soit aperçu. Une
grande harmonie sera cherchée dans les gestes,
dans les rapports des mouvements qui plus encore
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I39
que dans le Coup de Trafalgar seront fixés et
ajustés comme dans une mécanique bien remontée.
Le personnage de la cuisinière sera figuré par
un mannequin et ses répliques lancées d’une voix
énorme et monocorde par plusieurs haut-parleurs
de façon à ce que l’on n’en puisse discerner exacte¬
ment la source.
Au moment de la métamorphose tous les person¬
nages se figeront pour quelques instants dans une
immobilité absolue.
Au dernier acte les acteurs ne bougeront presque
pas. Ils sembleront rechercher leurs gestes, leurs
paroles, auront l’air de compter leurs pas comme
des gens ayant perdu la mémoire.
A la fin seulement pour lancer son invocation
à la mort l’acteur retrouvera sa force, sa consis¬
tance, une voix bien en chair.
PROJET DE MISE EN SCÈNE
POUR
LE COUP DE TRAFALGAR
drame bourgeois en 4 actes
de
Roger Vitrac 1
LA PIÈCE
Caractères généraux.
Bien qu’intitulée drame bourgeois, cette pièce
n'est bourgeoise que par les personnages qui s’y
meuvent : leurs idées, leurs petits calculs, leurs
appétits mesquins, etc., par son cadre,
mais à chaque instant, les circonstances troublent
l’ordre établi, bouleversent ces petites vies, intro¬
duisant sur la scène le souffle de l’Époque, ouvrent
une fenêtre sur l’Histoire, sur la Vie.
De plus, les actes de ces personnages, les événe¬
ments auxquels ils sont mêlés nous sont montrés
sous plusieurs angles et dans tous les sens. Les
personnages vont jusqu’au bout de leurs impul¬
sions, de leurs pensées. Ils atteignent par là à
cette vérité générale qui est le but même du
théâtre, tout en demeurant extrêmement typés et
marqués par leur temps. Le langage est direct,
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I4I
violent, d’une sincérité effroyable, il met tout son
soin à ne rien omettre de la vérité la plus secrète,
la plus cachée. Les personnages arrivent parfois
comme de véritables apparitions. Ils font exacte¬
ment ce qu’ils pensent. Ils ne savent rien se refuser.
Le sujet.
Les aventures d’un escroc à travers les boule¬
versements actuels :
l’Avant-guerre,
la Guerre,
l’Après-guerre.
La pièce débute dans une loge de concierge,
dans laquelle défilent les types les plus caracté¬
ristiques du bas peuple de ce temps.
L’escroc constitue une sorte de figure attractive
autour de laquelle tournent tous les personnages
de la pièce : les femmes, les jeunes d’abord, puis
les autres, et leurs hommes par contre-coup.
Ce mouvement de gravitation morale est sensible
dans le ton général de la pièce, dans son atmosphère,
son mouvement, ses rythmes, etc. Les personnages
injectés, comme gonflés d’un magnétisme étranger,
vivent d’une vie artificielle, surajoutée à la leur,
mais brillant d’une incandescence anormale et
très propre aux hallucinations et fantasmagories
éphémères du théâtre. L’escroc, arrêté, retiré de
la circulation, les personnages se dégonflent,
retombent, l’ennui de la vie et le sentiment d’une
fatalité écrasante recouvrent tout.
Comme personnages évoluent :
l’escroc,
sa mère, riche bourgeoise que tout affole et qui
142 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
ne sait pas trouver de milieu entre le rire et les
pleurs,
la concierge,
sa fille, prise dans le magnétisme du bel aven¬
turier,
une jeune sage-femme,
une courtisane,
le mari de la concierge, personnage doux et
hanté,
l’expert en écritures, spécialiste de faux.
Mais les personnages, à travers les tableaux,
refluent, se renouvellent, tous brillant par un côté
psychologique absolument déconcertant.
Toutes les femmes, les femmes surtout, sont
détournées, trompées, livrées par l’escroc; et sa
mère est sa principale victime. C’est elle que l’on
retrouve, à la fin de la pièce, après tous les déboires
de la guerre, installée dans la loge de la concierge
et devenue concierge à son tour.
DÉCORS
PREMIER ACTE.
Le premier acte se passe dans la loge d’une
concierge, avec pour fond un escalier qui se perd
dans les cintres. Il nous présente un certain nombre
de personnages et situe le drame à la veille de la
guerre.
Plusieurs coups de théâtre marquent cet acte-
là jusqu’au coup de théâtre final de la guerre
annoncée par l’expert en écritures au moment du
baisser du rideau.
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I43
DEUXIÈME ACTE.
Chez la mère de l’escroc.
Un salon bourgeois quelconque. Mais dehors le
14 Juillet bat son plein. C’est la nuit. Les pétarades
et les feux d’artifice n’arrêtent pas. Tout le tableau
est ponctué de chants, de cris, de musique, de
fanfares, de danses. A chaque instant, des feux
de Bengale illuminent la pièce, approfondissant
la scène, montrant toute l’étendue de la nuit
dehors, découvrant des perspectives fulgurantes
de toits, de façades, de fenêtres éclairées, de rues
mêmes serpentant dans des hauteurs.
L’escroc fait miroiter à ses dupes l’existence du
trésor de Tout Ankh Amon 2 (un trésor avant la
lettre et qui n’était à cette époque pas encore
découvert). Et fixe un rendez-vous à la fille de la
concierge pour le soir même à la Gare de Lyon.
On sent qu’il la livrera. On voit dans le fond
briller à travers une baie vitrée la salle à manger
tout illuminée pour le repas de famille.
Au deuxième tableau du second acte, c’est le
repas de famille. Chaque personnage extériorise
son caractère. L’atmosphère est horriblement
lourde. Ce repas sent le départ, l’adieu. (Le repas
d’adieu des Girondins!!!) La sœur de l’escroc
ayant brûlé une moitié de sa chevelure entre tout
à coup avec un turban. L’irritation et une sorte
d’anxiété venues de cet acte gratuit, un air de
solennité, un sentiment de pesanteur générale
figent les paroles, éteignent les gestes. Des silences
passent comme du vent.
144 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
TROISIÈME ACTE.
C’est la guerre. Nous sommes dans les caves
de la maison pendant une alerte de Gothas. Les
personnages confrontent leurs peurs. On entend
par moments une respiration inexplicable qui
prend une importance démesurée. Toute la scène
est ponctuée par l’alerte des Gothas, les refluements
de la foule dans la rue. En haut, les hululements 3
de la sirène, les trompes des pompiers, les éclate¬
ments des bombes et leur flamboiement à travers
les soupiraux.
A la fin, une femme que personne n’avait vue
sort d’un recoin obscur : c’est l’escroc, — qui a
déserté et se dissimule habillé en femme, — qui
dormait dans un coin de la cave.
Quatrième acte.
Le quatrième acte 4 débute par un coup de
théâtre. Nous sommes dans une chambre d’hôtel
quelconque. Dès le début de l’acte, la police
envahit la pièce, l’escroc est arrêté. Tous les
personnages comme ahuris, éblouis par la vie
devant laquelle ils vont rester seuls, se défont,
retournent à leurs petites préoccupations, ont l’air
de se dissoudre. La pièce finit sur un point d’orgue,
après un dernier mouvement brusque. Le rideau
tombe soudainement.
Cette pièce est moderne par l’accentuation par¬
ticulière donnée aux personnages,
par une insistance sur le côté aigu, suspendu,
lancinant de leur psychologie.
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I45
Elle est moderne encore parce qu’elle pose, de
manière à insister sur leurs aspects les plus brû¬
lants et les plus menaçants, un certain nombre de
problèmes d’actualité :
« patriotisme, bourgeoisie, prolétariat, révolu¬
tion, liberté, désertion en temps de guerre, etc.,
etc. ».
Cette actualité multiple,
d’esprit,
de forme,
de faits,
peut faire de sa représentation un véritable évé¬
nement.
Ce pourrait être une date dans l’évolution du
théâtre français.
D’autant plus que les personnages ne mâchant
pas ce qu’ils pensent, toutes les idées actuellement
soulevées au milieu de notre société en plein
désarroi et en pleine décomposition, sont émises
sans parti pris sur la scène, sans que l’auteur
prenne position.
Elle peut créer dans le public les mouvements
les plus vivants et les plus contradictoires. L’em¬
pêcher de demeurer indifférent aux idées émises,
à cause des personnages qui les incarnent, tout
en se gardant de dépasser la mesure, et en évitant
de le partager en deux camps.
Voici à peu près la pièce, non seulement telle
qu’elle est, mais telle que je la vois et qu’elle
sera mise en scène avec l’accentuation qui m’est
propre.
Voici maintenant les moyens matériels de cette
mise en scène :
146 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTONIO ARTAUD
PREMIER ACTE
Décors.
Une loge de concierge typique. A gauche, pre¬
mier plan, fenêtre donnant sur la rue. Au fond
et à gauche, une sorte d’alcôve ou de renfonce¬
ment très étroit avec un lit de bois à grand édredon
rouge.
Au milieu, et légèrement en avant, sur le
renfoncement, cheminée avec glaces. A droite et
au fond, dans un pan de mur oblique, cloison
vitrée avec porte donnant sur l’entrée de la
maison. Sur la droite, et au premier plan, un
meuble quelconque, buffet ou armoire, vu de dos,
indique l'existence d’un mur.
D’ailleurs tout le décor, sans tomber dans l’irréa¬
lisme de ceux de la Sonate des Spectres, sera
comme taillé dans une immense muraille. La
scène apparaîtra dans le découpage d’un mur,
non pas peint, mais découvrant sur une de ses
arêtes son épaisseur véritable, comme dans cer¬
tains décors de cinéma.
Dans l’entrée de la maison, on découvrira
l’amorce du grand escalier, mais le plafond de la
loge n’atteindra pas toute la hauteur du cintre;
et l’on pourra voir dans le fond l’escalier, pour¬
suivant son ascension, se montrer au-dessus du
décor jusqu’au palier du premier étage qui sera
indiqué par une plate-forme avec balustrade et
une porte ouvrant sur cette plate-forme, et une
nouvelle amorce d’escalier se perdant dans les
hauteurs du théâtre.
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I47
Éclairage.
Trois éclairages se partageront simultanément
le décor :
i° Au fond, l’éclairage diffus et poisseux de
l’escalier, venu d’en haut, prenant le bord de la
rampe et des marches, éclairage grisâtre, cendré,
tombant droit.
2° L’éclairage blafard, dur, vaguement bleuté
de la rue, prenant toute l’entrée, éclairant la
scène à contresens comme si la porte de la maison
était du côté du public.
Cet éclairage ne pénètre pas dans la loge de
la concierge,
30 qui n’est éclairée que par la lumière venue
de la fenêtre de gauche. L’éclairage indique le
jour finissant, la fin de l’après-midi, vers le coucher
du soleil. Vers la fin de l’acte, la lumière se décom¬
pose, verdit, prend l’ampleur de certains éclai¬
rages orageux, quand la lumière masquée pen¬
dant quelque temps déborde comme un coup de
vent de dessous un énorme nuage.
Les trois éclairages seront brisés par des écrans,
de manière à ne pas se mélanger.
Ils occuperont chacun leur place jusqu’à V uni¬
fication de la fin où l’éclairage orageux de la rue
dominera tout, s’introduira partout.
Bruits.
Dès le début de l’acte, un bruit de fond sera
trouvé, cherchant à manifester la présence cons¬
tante de la vie dehors. D’une manière générale,
un des buts de cette mise en scène sera de briser
l'arbitraire du silence au théâtre.
148 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Tous les bruits d'une rue, modérément mouve¬
mentée, seront reconstitués, les plus significatifs
choisis et placés à point nommé, bien que rien de
semblable n’ait été indiqué dans le texte de l’auteur.
Et avec les bruits de la rue, quelques-uns des
bruits intérieurs d’une maison (piano, porte qui
se ferme, pas dans les escaliers, robinet qui coule,
seau que l’on dépose brusquement à terre, chat
qui miaule, enfant qui crie, gens qui se disputent,
gammes, arpèges, etc.,) quand cela apparaîtra
nécessaire.
DEUXIÈME ACTE
Premier tableau.
Un salon bourgeois ordinaire, fenêtre au fond
et à gauche. A droite, baie vitrée; à droite, premier
plan, la porte de l’escalier en dehors du décor
avec une amorce de cet escalier.
Tout le décor ici se fiasse -plutôt dehors que
dedans. Le salon est quelconque, mais tout le
spectacle et toute l’animation sont dans la rue.
Plus encore que dans l’acte précédent, les bruits
d’une rue au 14 Juillet seront reconstitués avec
un soin minutieux, toujours avec ce fond de bruits
qui est ce qui manque le plus au théâtre et fait
apparaître ridiculement exigus et grotesques les
bruits et les cris poussés dans la coulisse. Plus
qu’exigus : secs, détachés, sans liaison, commen¬
çant et finissant avec une brusquerie comique.
C’est exactement ce que je voudrais éviter au
théâtre en général, et pour commencer dans cette
mise en scène.
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I49
Les bruits seront choisis, placés dans des silences
significatifs. Ils auront en eux-mêmes un rythme.
Ils seront construits : toute voix, toute rumeur
aura sa place, son importance, s'intégrera dans
un tout.
De plus, ces bruits auront toujours toute l’am¬
pleur désirable : on n’essaiera pas de reproduire
avec dix figurants le bruit d’une foule de cent
mille hommes.
On se servira pour cela des bruits réels enre¬
gistrés sur disques et dont on réglera à son gré
l’intensité et le volume par le moyen d’amplifi¬
cateurs et de haut-parleurs distribués dans tous
les endroits de la scène et du théâtre.
L’emploi du disque a l’avantage de produire
un bruit égal toujours réglé et arrivant à point
nommé et dispense de compter avec le plus ou
moins d’entrain des figurants ou les caprices des
machinistes. D’ailleurs, de toute façon, les bruits
de coulisses seront toujours réglés et écrits comme
une véritable partition musicale, de manière à ne
pas risquer de se décaler et à ne rien perdre ni
de leur précision ni de leur intensité à travers
quelque nombre de représentations que ce soit.
Comme dans le décor précédent, le plafond du
salon n’atteindra pas les cintres et permettra à
une partie du décor de la rue de transparaître
au-dessus et de découvrir une perspective de
maisons et de rues construites en relief et sur
une seule face comme un décor de cinéma. Le
décor laissera voir une partie de rue avec un
pont métallique et des échafaudages de maisons
à l’imitation de certains tableaux de primitifs.
150 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Le tout calculé pour donner l’impression de l’éloi¬
gnement et de la perspective vraie.
A la fin du tableau, les personnages quittant
le salon passent dans la salle à manger.
Le changement se fera sans interruption à la
faveur d’une explosion de feu d’artifice qui rem¬
plira la scène d’éblouissements et de fumées.
Les personnages ayant passé et s’étant ins¬
tallés sur le plateau du fond, celui-ci remontera
dans les cintres, passera au premier plan et
redescendra à l’ avant-scène tout monté, et les
personnages déjà installés, en train de rire, et
comme se remettant d’une émotion, quelques-uns
par exemple entourant une femme qu’ils éventent
et à qui l’explosion du dehors a communiqué
une sorte de syncope, de peur et de rire.
Ces montées et descentes de décors se feront
naturellement à découvert, sinon elles n’auraient
aucun intérêt.
Deuxième tableau.
Dans le deuxième tableau du second acte, nous
sommes en plein dîner familial. Les bruits de la rue
se sont éloignés. Les rires intérieurs sonnent faux.
Tout est à l’atmosphère! Certains détails objec¬
tifs insisteront sur l’éloignement des bruits exté¬
rieurs, l’importance accrue des bruits intérieurs et
en indiqueront le parti pris.
C’est dans ce tableau que la femme au turban
entre tout à coup et vient prendre sa place à
table. Son entrée n’a rien que de très normal :
Une femme s’est brûlé la moitié de la cheve¬
lure, le hasard fait que sa tête en semble exac-
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE 151
tement divisée en deux, elle s’est arrangé un
turban pour dissimuler les dégâts de la brûlure.
La mise en scène par des temps, par un certain
silence, par les mouvements des convives, par
un bruit de fourchettes sur une assiette ou sur
un verre, dégagera sans insister, avec toute la
discrétion, mais aussi toute l’importance voulue,
le sens symbolique de sa venue.
TROISIÈME ACTE
Le troisième acte n’a qu’un seul tableau.
Le décor représente une cave semblable à beau¬
coup de caves avec des soupiraux à droite et à
gauche dans le haut. Le décor est disposé en
diagonale. Le fond de la scène est occupé par un
angle. Mais cet angle est dissimulé par une avan¬
cée de murailles constituant les assises mêmes
de la maison. Entre cette muraille et l’angle du
fond se trouve une sorte de réduit dissimulé à
son tour par des caisses, des barriques recouvertes
par un rideau.
Des deux côtés de la scène, la muraille s’abais¬
sant en zigzag montre son épaisseur.
Le plafond de la cave est de hauteur inégale.
Une partie est tout juste à hauteur d’homme.
Une autre oblige les gens qui s’y abritent à s’y
tenir couchés horizontalement.
Au-dessus du plafond de la cave et dans un
seul sens du décor, mais vers le milieu et dans
le fond, s’étagent des façades de buildings des
deux côtés d’une rue. On verra à chaque explosion
152 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
de bombe des gens affolés traverser la rue en
courant et s’éparpiller des deux côtés, en l’air!!!
Bruits.
Dans ce décor comme dans les autres, les bruits
de coulisses seront réglés avec la plus grande
minutie et de manière à avoir toute l'ampleur
et toute la véridicité désirables, et à ne pas changer
d’une représentation à l’autre.
Il faudra sans doute employer encore les disques
et le haut-parleur, sauf pour les explosions des
bombes.
Et les bruits de voix, les pas, les cris, le piéti¬
nement affolé, les explosions des bombes, les appels
de sirènes, les trompes des pompiers, les fulgu¬
rations des phares, les fumées, un vent brusque,
tout cela sera ÉCRIT et réglé comme une musique.
La cave donnera la sensation d’une intense
agitation. Les gens mangeront, parleront, s’appel¬
leront, riront et pleureront par groupes. La scène
sera éclairée par des bougies et des lanternes avec
simplement par le haut des soupiraux la lumière
diffuse et sombre de la rue. L’éclairage de la rue
fera opposition comme sur certaines eaux-fortes
avec celui de la cave. Il portera une partie brillante
dans le haut avec des bas côtés d’ombre.
On entendra de temps en temps dans un fond
de bruit perpétuel, et très lointain, la musique
inexplicable d’un accordéon ou l’écho d’un chant
répondant de très loin aux disputes et aux plaintes
de la cave en bas.
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE I53
QUATRIÈME ACTE
Cet acte sera celui contenant les touches les
plus justes et les plus brutales.
Cependant il finira en mineur, comme l’écho
d’une dispute qui s’éteint. Le décor représentera
une chambre d’hôtel imprégnée d’une lumière
triste, froide. La lumière d’un jour de pluie à
Paris.
Porte à gauche, plutôt vers le milieu, fenêtre à
droite au premier plan, c’est-à-dire donnant sur la
salle. Meubles pauvres, toilette avec ustensiles usés.
Les recoins des murs et des plafonds sont sales,
affreux. Une carpette très sale traîne à terre, le ht
laisse voir un couvre-pied déchiré.
Éclairage.
La lumière demeure égale d’un bout à l’autre.
Bruits.
Un fond de bruit occupera tous les silences
comme dans les autres actes, mais ce fond de bruit
traduisant les rumeurs d’une rue de Paris déferlera
par moments avec une violence accrue. On enten¬
dra des autobus à plusieurs reprises ébranler de
très près le sol et les vitres.
Les cris dehors seront nombreux. Des cris clairs
de camelots se feront entendre, se dégageant avec
une grande netteté. On aura l’impression que la vie
reprend le dessus, la vie anonyme dans laquelle les
personnages s’effacent.
La pièce finira sur un point d’orgue, avec un
154 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
bruit violent s'arrêtant tout à coup, suspendant
tout pendant que le rideau tombe.
Puis un silence, suivi d’un nouveau bruit, mais
moins violent, qui s’éteindra peu à peu.
On pourra voir, si l’on veut, dans la hauteur du
décor, le décor de la rue avec les buildings monter
peu à peu et se dégager dans une lumière dure et
froide de plein jour.
LE JEU
Les acteurs joueront vrai, sans aucun parti pris
pour cette pièce, ni dans la diction ni dans la pan¬
tomime.
Cependant, contrairement aux conventions du
boulevard, le naturel des intonations et des gestes
sera volontairement monté d’un ton, dégagé et
comme mis en exergue.
Toute stylisation sera systématiquement rejetée.
Ce qui n’empêchera pas le naturel des personnages
d’obéir à une certaine logique d’exception.
Tous les personnages d’une psychologie peu com¬
mune que contient cette pièce trouveront pour
s’exprimer un ton d’un naturel peu employé, enfoui
et comme oublié, mais aussi vraisemblable et aussi
réel qu’un autre.
Sans rien tuer de la spontanéité propre à chaque
acteur, le ton des voix, la gesticulation, les mouve¬
ments d’ensemble, seront calculés pour obéir à un
rythme où tout prendra sa place.
La mise en scène étayant la pièce fonctionnera
comme une machine bien montée. Et tout, de l’en¬
semble aux moindres détails, s’y répondra. Les évo-
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE 155
lutions des personnages, leurs entrées et sorties,
leurs heurts, leurs croisements seront réglés une
fois pour toutes avec une précision méticuleuse qui
prévoira si possible jusqu’au simple hasard. On lui
fera sa place au début pendant le travail des répé¬
titions au lieu de la lui faire à la fin. Voilà tout.
Mais une fois la mise en scène réglée, et réglée de
manière à laisser une marge aux réactions journa¬
lières des acteurs, comme aussi à celle du public,
tout devra s’y conformer.
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NOTES
sur
LES TRICHEURS
de
Steve Passeur
LES TRICHEURS 1
La terrible et la réconfortante insatisfaction de
Luckmann qui en Amour se méfie au fond non seu¬
lement de la lassitude de son antagoniste, mais des
siennes,
la peur de cette satiété qui vient du simple ac¬
complissement, de la réalisation, de l’usage, du fait
d’utiliser quelque chose, d’en profiter, qui tue
l’image, épuise le secret.
Il cherche le moyen de se faire aimer d’une belle
femme parce que lui la désire d’abord, mais en plus
il l’aime sans doute,
il a réfléchi au problème de la nature, de l’essence
de l’amour, à la question de savoir jusqu’à quel
point il se sépare de l’accomplissement physique,
il se détache de l’acte sexuel,
il veut donc que cette femme l’aime, mais non
comme on désire quelqu’un un seul soir.
Mais l’aime comme quelqu’un d’intoxiqué, d’em-
poisonné par une image, et d’une de ces intoxica¬
tions qui durent toute une vie,
IÔO ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
elle l’aimera donc parce qu’il est formidablement
intelligent.
Or il sait qu’elle continuera à être habitée par ses
sens, à être tiraillée par les attractions physiques
diverses qu’elle peut éprouver pour tous les hommes
et qu’en conséquence la fidélité est impossible,
il sait aussi que s’il l’a intriguée et passionnée par
son intelligence, pour elle au point de vue de
l’amour le problème de l’intelligence n’est pas
résolu, je veux dire qu’elle ne saura jamais, elle,
en quoi l’amour consiste et s’il est plus fait de sen¬
sualité et de volupté physique que d’admiration
intellectuelle,
il veut donc voir jusqu'à quel point cette sen¬
sualité, en cohabitation avec un autre homme beau,
devient pour elle tout l’amour et résorbera son
image à lui, l’esprit follement pénétrant et admi¬
rable.
*
Pour moi, nous avons affaire à un amant en lutte
avec la réalité absolue de l’amour et en tout cas à
sa recherche et qui se trouve parfaitement décidé à
ne se contenter de rien de ce qui pourrait paraître
une imitation de cette réalité.
Formidable tension d’esprit de cette pièce dont
l’aspect peut flageller un public peu habitué à fré¬
quenter ces régions-là.
Donc Luckmann veut voir ce qu’elle a dans le
LES TRICHEURS IÔI
ventre, il l’épuise et la vide, mais il veut la vider
far le fait afin ensuite de n'avoir pas de remords.
Pièce donc prodigieusement intelligente où un
personnage au moins décide de ne pas se payer de
mots, s’est mis en tête d’aller pour une fois dans la
vie au bout de la solution d’un problème d’ordre
intellectuel en fin de compte.
Il se méfie de la femme d’une part, mais de lui
aussi : il a peur des confrontations du lit, qu’elle le
trouve inférieur à sa tâche, etc., et lui de détruire
un certain idéal par la possession.
Mais ce qui est bouleversant par-dessus tout,
c’est sa persévérance.
Cette persévérance qu’il met à ne pas céder, à
demeurer dans la ligne intellectuelle et non sensuelle
du problème et de l’opération qu’il s’est imposé de
mener à bien.
Qu’est-ce qui lui a donné l’idée de son système?
La notion des difficultés qu’il y a à se faire aimer,
étant laid, d’une femme belle et sensuelle.
Qui lui a donné l’idée de tirer des conséquences
intellectuelles extrêmes du problème tel qu’il était
posé : mais comment était-il alors posé?
Ce monstre pour beaucoup incompréhensible est
donc une sorte d’affamé d’absolu, il ne veut pas
qu’on lui gâte son image d’Agathe.
De plus il n’a pas été sans sentir, percevoir
IÔ2 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
comme tout le monde ce qu’il y a de mystérieux
pour un homme intelligent dans une attraction qui
le pousse vers une femme très inférieure à lui, qui
n’a donc pas pu l’attirer par son esprit et qui l’attire
donc par quoi?
Par les sens, bien sûr.
Mais cela ne suffirait pas à expliquer l’amour,
alors quoi?
Parmi toutes les questions celle-ci passe au pre¬
mier plan, celle de l’identité de l’amour, identité
comme pour une carte d’identité, n’est-ce pas?
*
Moi, je vois cette pièce comme le fait d’un type
qui se serait dit (il s’agit du personnage de la pièce
appelé Luckmann), qui se serait dit :
Ah, c’est comme cela, on ne vous tient que par
le eu, et quand quelqu’un vous tient par là, il
suffit qu’un autre se présente et vous donne l’im¬
pression qu’il pourrait lui aussi vous tenir par là à
sa façon pour que vous lui cédiez.
Il n’y a pas de fidélité possible, donc pas d’unité,
identité, continuité possible, donc pas d’amour.
Je m’en vais faire cesser cela en vous inquiétant
terriblement, en vous donnant le sentiment d’une
réalité spirituelle que vous ignorez, d’une réalité
différente de votre réalité de sens.
Et par le fait même je m’en vais, moi, me pré¬
munir contre mes désillusions personnelles possibles,
contre le fait d’avoir galvaudé mon idéal en l’utili¬
sant,
et aussi contre la satiété.
LES TRICHEURS
163
*
Une chose, extrêmement importante dans la
pièce, et que la mise en scène alors devra se charger
d’évoquer, c’est là ce qu’elle aura à faire même de
plus objectif, de plus net, déterminant,
est l’entrée d’Arlette,
qui vient rôder autour d’Agathe pour voir com¬
ment peut être 'physiquement cette chose idéale,
cette espèce de réalité spirituelle fabriquée par
Luckmann et par laquelle il se sauve des contin¬
gences de l’autre.
Il y a un transfert en somme, un transfert spiri¬
tuel.
Luckmann est assez intelligent pour savoir
qu’avec les meilleures intentions du monde son
amour serait gâché par la réalisation.
et i° il se met tout d’un coup à y attacher assez
d’importance pour le transposer idéalement,
(Voilà d’ailleurs le grand point de la pièce :
Pourquoi cette importance?
Et quand lui est-elle apparue si importante?
Est-ce à l’usage ou dès le début et qu’est-ce qui
lui a donné ainsi l’idée de persévérer?)
et il prend un jour le parti de ne jamais le réa¬
liser.
Il en fait donc une idole intérieure dont il vivra.
C'est pour cela que la scène de l’inspection d’Ar¬
lette doit être extrêmement importante et réussie,
elle doit plus qu’une autre donner la sensation
d’une présence.
164 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
C’est l’histoire d’un homme, pour résumer gros¬
sièrement, qui, excédé des luttes de l’amour et de
ses déceptions extérieures et grossières, se décide
à se créer une réalité intérieure et il s’y décide,
sachant qu’il pourrait avoir cet amour, il prend
parti dans une intention spirituelle, donc extrê¬
mement haute, puisque ce n’est pas une déception
matérielle qui l’oblige à ce parti-là.
Ainsi quand la femme croît,
lui l’a déjà dépassée.
Le paradoxe amoureux primitif, l’échappatoire
de tous les amoureux déçus, cette attitude qui était
une simple bravade, cachant une terrible rancœur,
devient une démarche spirituelle dangereuse, une
tentative profonde, une puissante opération
intellectuelle à laquelle ne pouvait se résoudre
qu’un esprit hautement intelligent et même ins¬
piré.
C’est un esprit qui tire donc toutes les consé¬
quences d’un acte spirituel ou matériel, puisque ce
qui dans les deux heures d’épreuve amoureuse
n’était qu’une échappatoire, un paradoxe men¬
songer, le fait d’un tricheur, devient un fait de
l’usage et de la réflexion et parce que l’esprit de
Luckmann est capable de tirer toutes les consé¬
quences d’un acte auquel les circonstances l’ont
obligé, devant lequel les circonstances l’ont amené
à se trouver placé.
Il est allé encore plus loin que cet acte-là,
parce qu’il est un intellectuel,
il a su réfléchir où on aurait pu ne pas réfléchir,
se servir de son intelligence,
LES TRICHEURS 165
il ne s’est pas défilé; oserai-je dire devant l’appel
de l’esprit?
En tout cas il a tiré en toute rigueur toutes les
conséquences de cet exutoire de l’amour!!!!!
Il a été surtout assez héroïque pour ne pas céder,
et assez conséquent avec lui-même pour penser
que la seule solution à son attitude primitive (pri¬
mordiale) était l’abstinence, le détachement, la
continence définitive et le renoncement.
Ce qu’il a fait,
mais hautement.
*
Luckmann cherche
i° la fidélité,
2° l’amour chez la femme,
30 à protéger en lui l’amour,
40 à isoler l’amour de ses éléments parasitaires,
5° à faire durer cet amour dans la vie,
6° à le plomber, c’est-à-dire à le rendre stable et
matériel,
70 il l’emporte, mais il a perdu, il a dû perdre,
8° nous ne le saurons jamais.
*
Il se fait de sa Vérité l’idée ancienne, l’idée que
nous n’arrivions pas à pénétrer et qui nous faisait
pâlir d’ennui sur les bancs du collège dans les livres
de tels anciens philosophes dont le caractère her¬
métique échappait à nos maîtres plus encore qu’il
ne nous échappait 2.
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AU THÉÂTRE DE L’ŒUVRE
LES CRÉANCIERS de Strindberg
ELEKTRA de Hugo von Hofmannsthal
adapté par Paul Strozzi et Epstein 1
... Mais à l’Œuvre on joue, on ne parade pas, on
ne théorise pas et l’on travaille dans l’amour. La
mise en scène est depuis longtemps fixée. On sait
que le théâtre est une convention où la nature
est supposée et le reste livré à l’âme de l’acteur.
Là-haut le père veille, si bon, qui est un maître et
un grand acteur aussi. Et Ibsen et Strindberg et
Maeterlinck sont servis. Il n'y a pas de Colombier
interposé, ni de discours, ni de préface de Cromwell
et autres manifestes Dada. Il y a Ibsen, Strindberg,
Maeterlinck, rendus présents comme le christ dans
l’Eucharistie. Il y a Lugné-Poe qui a rendez-vous
à neuf heures ce soir avec Thekla; et c’est Lugné-
Poe, ce n’est pas Adolphe, puisque c’est un homme
et pas un acteur et que ça a l’air vrai; il y a Jean
Sarment qui était un grand sculpteur un peu
malade et qui est mort d’une blessure à la tempe,
l’autre soir. Il y a enfin Thekla qui aime deux
hommes sans le savoir et en qui apparaît une
des plus grandes comédiennes de ce temps 2.
Si Van Dongen avait été là il aurait emmené
170 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Clytemnestre pour ses yeux dont le visage est
rempli.
Mais madame Desprès serait restée, car ni
Oscar Wilde ni personne ne serait capable de mettre
dans la bouche d’une tragédienne si inouïe des
cris assez héroïques pour atteindre à la hauteur
de ce tempérament.
Ni la flamme de mademoiselle Fernel, ni la
conscience de mesdames Mullo et Melvyl 3, ni le
métier de messieurs Weber, Fériés et Desmarets
ne peuvent laisser indifférent.
L’ATELIER DE CHARLES DULLIN 1
Avec la création de l’Atelier, Charles Dullin
entreprend l’importante affaire de l’assainissement
et de la régénération des mœurs et de l’esprit du
théâtre français. Il n’est pas besoin d’insister sur
l’ignominie actuelle de la scène. Le Vieux-Colom¬
bier mis à part, nous n’avons pas à l’heure qu’il
est de théâtre. L’Œuvre ne pouvant être considérée
que comme la mise en valeur marchande des
belles tragédies du Nord.
Mais, avant tout, il fallait constituer un petit
noyau d’acteurs parfaitement disciplinés, parfai¬
tement au courant des exigences de leur métier,
parfaitement conscients. C’est à quoi tendent les
méthodes nouvelles instaurées par Dullin, et qu’il
a ou inventées ou employées le premier en France.
De ces méthodes, la principale est l’improvisation
qui force l’acteur à penser ses mouvements
d’âme au lieu de les figurer. Une parfaite propreté
de mœurs et de croyances préside aux évolutions
de cette intéressante phalange et, déjà, d’incontes¬
tables personnalités d’actrices et d’acteurs com¬
mencent à se dégager. Ce sont des acteurs donnant
comme une image idéale de ce que pourrait être
l’acteur complet à notre époque et se rapprochant
du type éternel de l’acteur japonais qui a poussé en
172 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
lui jusqu'au paroxysme la culture de toutes ses
possibilités physiques et psychiques.
Une parfaite propreté de mœurs et de croyances.
Avant toute chose, Dullin demande à ses élèves
le respect de leur art. Car l’Atelier n’est pas une
entreprise, c’est un laboratoire de recherches.
L’erreur y est admise. Mais l’amour du métier y
fustige les énergies. Et en fin de compte le délicieux
miroitement de l’heureuse trouvaille y apparaît
comme la récompense de l’effort. Ainsi se trouve
remplie cette condition de surprise qui, suivant
Edgar Poe, est à la base de l’Art.
Il est certain que, tout en évitant de tomber
dans une spécialisation outrancière, Dullin va
nous donner le théâtre convenant avant tout à ses
goûts et à ses moyens d’expression propres. Un
théâtre d’une barbarie latente et d’une ambiance
hoffmannesque. C’est qu’il y a en lui, en plus de
l’acteur que l’on sait, l’étoffe d’un merveilleux
homme de théâtre avec une esthétique, et jusqu’à
une mystique de la scène, parfaitement conscientes
et étudiées. En Dullin, la culture égale la sensibi¬
lité et lui sert de tremplin. Ce qui fait de l'Atelier
mieux qu’une affaire, et déjà une idée.
RACINE ET LA PRÉHISTOIRE 1
La Comédie-Française veut se renouveler. Déjà
les toutes récentes mises en Épinal de telles
comédies de Molière comme les Fâcheux ou Mon¬
sieur de Pourceaugnac étaient d’intéressantes ten¬
tatives de rajeunissement. Et on annonce pour
très bientôt les Fourberies de Scapin. Sans doute
les réalisations obtenues tenaient plutôt du rajeu¬
nissement que du renouvellement, et les images
de Bertin 2 en regard des toutes récentes innova¬
tions modernes accordent encore trop d’impor¬
tance au carton découpé et à la toile peinte,
mais elles introduisent sur la scène la peinture
en remplacement des trompe-l’œil, et c’est déjà un
grand point. Mais, ce qui a été fait pour la comédie
et pour le seul Molière, reste encore à faire pour
la tragédie. Il y a dans les drames raciniens un
côté de légende et de surnature qui n’a jamais
été exploité psychologiquement ni surtout du
point de vue plastique. Une tradition de décors
et de costumes faussement archéologiques sévit
depuis deux cents ans au milieu des tragédies
de Racine, et qui est aux antipodes de leur essence.
Certaines œuvres de Racine dont le point de
départ est dans la légende comme Andromaque,
comme Phèdre, comme Iphigénie possèdent un
174 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
retentissement de préhistoire, et semblent réper¬
cuter les échos de ces grottes stalactites que nous
léguèrent les siècles des Titans. Nous voyons tour
à tour dans le courant d’une même tragédie
Phèdre, mourante, invoquer son père le Soleil,
et Neptune, Dieu de la Mer, exaucer le vœu
de ce héros légendaire : Thésée.
Il y a là une affabulation merveilleuse qui
rend la pièce inexplicable et illogique si l’on
s’obstine à la maintenir sur le plan humain; de
même pour Iphigénie. Et à plus forte raison pour
Oreste, jeune premier tout frais émoulu de la
légende et que nous ne pouvons voir qu’à travers
le surhumain appareil des Érynnies. Sans recourir
aux masques de la tragédie grecque, ni aux hiéra¬
tiques chasubles des drames russes, il me semble
qu’on pourrait entreprendre de redonner à telles
pièces de Racine, comme celles que nous venons
de citer, ce cachet d’irréalité et de féerie qui est
contenu dans le texte et que Léon Bakst, en 1917,
essaya à propos de Phèdre, avec de Max et Ida
Rubinstein,
LE THÉÂTRE DE L’ATELIER 1
Il en est qui vont au théâtre comme ils iraient
au bordel. Plaisir furtif. Excitation momentanée,
le théâtre pour eux ne représente pas autre chose.
Il est comme le dépotoir de leur besoin de jouir
par tous leurs sens : physiques et mentaux. L’hy¬
pertrophie du théâtre-distraction a créé à côté
et au-dessus de la vieille idée de théâtre l’existence
d’un certain jeu aux règles faciles qui est pour
la plupart maintenant le théâtre lui-même et
qui recouvre l’idée du théâtre en soi. Ce qui fait
que l’on peut dire qu’il existe à l’heure qu’il est
deux théâtres : un faux théâtre facile et faux, le
théâtre des bourgeois, militaires, rentiers, commer¬
çants, marchands de vins, professeurs d’aquarelle,
rastas, grues et prix de Rome, et qui a lieu chez
Sacha Guitry, aux Boulevards, et à la Comédie-
Française, et un autre théâtre qui se loge où il
peut, mais qui est le théâtre conçu comme l’accom¬
plissement des plus purs désirs humains. De petites
compagnies de jeunes acteurs se rassemblent un
peu partout avec une foi ardente ou simplement
suffisante et s’essaient à restituer Molière, Shakes¬
peare et Calderon. Parmi ces dernières l'Atelier
est la plus ardente et la plus solide, la plus rigide
aussi dans ses vues. Fondée voici un an par Charles
176 ŒUVRES COMPLÈTES d'ANTONIN ARTAUD
Dullin, du Théâtre des Arts, du Vieux-Colombier,
de chez Gémier et de chez lui-même, elle a déjà
joué l’Avare de Molière, l’Occasion de Prosper
Mérimée, le Divorce de Regnard, du Calderon, du
Lope de Rueda, du Francisco de Castro, du
Tristan Bernard, du Courteline (d'ailleurs pour¬
quoi), du Max Jacob, et en dernier heu le drame
considérable de Calderon, La vie est un songe, qui
fut un triomphe 2.
L’Atelier ne prétend rien inventer, il veut seu¬
lement s’essayer à servir le théâtre. Les conquêtes
de Gordon Graig, d’Appia, de tous ces libérateurs
du théâtre vont trouver un lieu enfin où se mani¬
fester en France. Et cela rigidement, sans conces¬
sion aucune au vieux théâtre, aux vieux trucs,
aux vieux décors, mais non plus sans sectarisme
qui émascule. Et plus loin même que ces précur¬
seurs l’Atelier va s’essayer à retrouver tout le
théâtre, le théâtre passé et le théâtre à venir.
Il n’appartient pas à l’auteur de ces lignes,
lui-même acteur et hé à l’Atelier, d’en juger les
réalisations, tout au plus pourra-t-il en analyser
les tendances. L’Atelier possède des méthodes de
travail qui lui sont propres. Car en dehors des
répétitions la troupe continue à travailler, chaque
acteur redevenant élève, sous la conduite de
Charles Dullin. Sentir, vivre, penser réellement,
tel doit être le but du véritable acteur 3. Les
Russes pratiquent depuis longtemps l’usage d’une
certaine méthode d’improvisation qui force l’acteur
à travailler avec sa sensibilité profonde, à exté¬
rioriser cette sensibilité réehe et personnehe avec
des mots, des attitudes, des réactions mentales
COMPTES RENDUS
177
inventées sur place, improvisées. La recherche
des intonations, voilà le grand écueil des person¬
nalités. Ces exercices d’improvisation révèlent,
aiguisent la personnalité véritable. L’intonation
est trouvée par le dedans, poussée au dehors par
l’impulsion ardente du sentiment, et non obtenue
par imitation. Dullin a développé le procédé. Il
en a fait une méthode profonde de travail. Il
improvise comme les autres. Les artistes de l'Ate¬
lier se sont déjà exercés à de véritables séances
d’improvisation devant des cercles de spectateurs
extrêmement privés. Ils se sont révélés éton¬
namment habiles à représenter, avec quelques
mots, quelques attitudes, quelques jeux de physio¬
nomie, des caractères, des tics, des personnages
de notre humanité, ou même des sentiments
abstraits, des éléments comme le vent, le feu,
des végétaux, ou de pures créations de l’esprit,
des rêves, des déformations, et cela sur place,
sans texte, sans indication, sans préparation.
L’Atelier a déjà subi les feux de la critique. Mais
on peut mépriser aussi bien l’indigence mentale
d’un Manégat, que l’érudition purement livresque
d’un Henry Bidou à qui sa culture n’a certainement
pas donné le style qui fait les penseurs 4.
Marseille accueillera-t-il l’Atelier ? L’Atelier se ren¬
drait volontiers àl’invitation de Marseille. Il y a, dans
cette ville vouée aux marchands, des amants du beau.
L’Atelier ouvre sa saison le 15 octobre, au
Théâtre Montmartre, à Paris, avec La vie est un
songe, de Calderon. Huon de Bordeaux, d’Alexandre
Arnoux, passera vers la fin du même mois 5.
CARMOSINE à L< ATELIER 1
L’Atelier érigé en théâtre et installé chez lui
propose avec Carmosine le premier résultat de son
effort devenu régulier. A l’encontre de la critique
nous estimons que cette réalisation apporte l’élé¬
ment de nouveauté attendu et capable de justifier
tous les espoirs en la rénovation de notre théâtre .
On ne se rend pas, en effet, assez compte que la
réalisation d’une pièce est fonction autant de sa
représentation matérielle, physique, de sa resti¬
tution dans l’espace que de la vivification de ses
personnages. Cette nouvelle présentation de Car¬
mosine peut révéler des lacunes dans l'interpréta¬
tion proprement dite, par manque de style, défaut
d’air dans le jeu, élargissement insuffisant du
volume des sentiments, nous n’avons pas qualité
pour en juger; mais au-dessus des personnages il
y a le texte, et c’est beaucoup que son rythme
secret, sa poésie nous aient été rendus sensibles.
Enfin les éclairages, par leur masse, leur poids,
les espaces qu’ils approfondissaient, le prix qu’ils
conféraient aux costumes justes et discrets, nous
restituaient l’âme profonde, le visage parfait de
l’œuvre de Musset. On peut seulement regretter
que de certains principes de décors gris et fixes
dont la tradition tend à s’établir un peu partout
COMPTES RENDUS I79
n’en aient pas permis une image plus strictement
adaptée.
La pièce était suivie d’une farce incisive et
violente, la Mort de Souper, adaptée d’une moralité
ancienne par Roger Sémichon et qui a excité
l’enthousiasme de toute la critique, sans restric¬
tion 2.
SIX PERSONNAGES
EN QUÊTE D’AUTEUR
à la COMÉDIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES 1
Au commencement la vie continue. Il n’y a pas
de spectacle. Le regard plonge sur la scène jusqu’au
fond. Envolé le rideau. Toute la salle est un
immense plateau où, pour une fois, le spectateur
va assister à la cuisine d’une répétition. Répétition
de quoi? Il n’y a pas de pièce. Le drame va se
faire devant nos yeux. Chacun vaque à ses petites
occupations. Peu à peu, cependant, les acteurs
se rassemblent. Et voici que par l’ascenseur de
la Comédie des Champs-Èlysées débarque une
famille en deuil, aux visages tout blancs, et comme
mal sortis d’un rêve.
Ce sont les Six personnages en quête d’auteur.
Or, ces Six personnages demandent à vivre. Ils
veulent être inclus dans un drame. Ils sont plus
réels que vous, directeur de théâtre, vous, infects
cabots. Ils sont réels et ils le démontrent. Car en
quoi consiste votre réalité à vous, vivants, person¬
nages de chair et d’os, et non personnages d’esprit,
ayant eu une mère, un père, ayant un état civil.
A part cette réalité incertaine de vos membres,
COMPTES RENDUS l8l
qu’êtes- vous, par rapport à vous, ô directeur de
théâtre, ô cabots?
Une image, tout au plus l’image de vos désirs
passés, l’illusion abolie du futur que vous bâtissiez,
maintenant cendre dans le présent, ô vivants.
Mais nous, idée certaine, contours arrêtés, nous
sommes ce que nous sommes, toujours tels qu’on
nous a rêvés, et notre réalité recommence sans
cesse avec ses ébauches perpétuellement ressassées.
Issus de l’esprit, notre loi est de vivre sans cesse,
mais encore inachevés. C’est pourquoi, dénouez-
nous, 6 directeur.
Ainsi, par glissements successifs la réalité et
l’esprit se pénètrent si bien que nous ne savons
plus, nous spectateurs, où l’un commence et où
l’autre finit. Que viennent faire ces fantômes dans
notre monde, sur ce plateau où les machinistes
circulent, et les comédiens surpris au milieu de
leurs zizanies. Ainsi la mise en scène surélève la
pièce et favorise l’illusion. Ce ciel qui est un ciel
de théâtre, ces arbres qui sont en tissus, nul n’en
est dupe, ni les acteurs qui répètent, ni nous, ni
ces larves en quête d’un moule où se couler. Alors
où est le théâtre? Eux, ils vivent, ils se disent réels.
Us nous l’ont fait croire. Alors nous, que sommes-
nous? Et pourtant ces Six personnages ce sont
encore des acteurs qui les incarnent! Ainsi se pose
tout le problème du théâtre. Et c’est comme un
jeu de miroirs où l’image initiale s'absorbe et sans
cesse rebondit, si bien que chaque image reflétée
est plus réelle que la première et que le problème
ne cesse pas de se poser. Et la dernière image
emporte toutes les autres et supprime tous les
182 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
miroirs. De telle sorte que l’on voit tous les Six
personnages aux visages de spectres, et rangés
comme des momies, s'en aller par l'ascenseur et
disparaître dans le vrai cintre jusqu’à la prochaine
représentation.
On a beaucoup loué celui-ci et celui-là; mais le
vrai personnage de la pièce est encore Georges
Pitoëff qui donne au personnage central un masque
et des gestes de vision. Il y avait une chose, une
seule chose à dire sur lui et justement cela. Lud-
milla Pitoëff et Kalff, très belles mais encore
demeurées humaines, je veux dire de chair et
d’os, je veux dire actrices en un mot. L’une ingénue
et l’autre mère, et très denses, mais de la vie,
non de l’esprit. Et je livre à l’idiote critique tout
le reste en pâture, le directeur et les crabes, pour
qu’elle s’en rassasie.
LES MYSTÈRES DE L’AMOUR
par
Roger Vitrac
(Éditions de la N.R.F.) 1
Roger Vitrac pratique une merveilleuse chirurgie
vitale. Il connaît vraiment la répartition de l’esprit.
Il en élucide l’activité occulte et illogique avec le
bonheur d’un théorème de la raison. Décalage des
sentiments, des sensations, des actes avec leur
signification générale, humaine, leur magie vitale.
En même temps qu’il remonte l’esprit, il en fait
vibrer la substance. Ce qu’il écrit a un caractère
de révélation. Ce n’est pas le moyen, c’est l'acte
même élucidé, et de telle sorte que l’acte, en même
temps qu’il s’explique, se détache de la confusion
des phénomènes, de la virtualité des possibles, et vit.
Les Mystères de l’Amour sont une alchimie de
l’amour, comme la Connaissance de la Mort 2 sera
une alchimie de la vie et de l’esprit. Les Mystères
de l’Amour, pièce de théâtre, sont l’alchimie d’un
certain amour, des amours d’un certain nombre
d’êtres, fantoches parfaitement déterminés, impos¬
sibles à confondre, mais cependant indétachables
de l’abstrait. Qu’on essaie, si l’on peut, de concilier
les deux termes.
184 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
Ces fantoches toutefois ont une existence de
chair, ou plutôt d’objets. Ils sont des représenta¬
tions, des états, des images, mais ils sont aussi
des Êtres, ils sont dans l’esprit des Monstres,
impossibles à penser, mais toutefois réels, entre¬
visibles, phénoménaux. L’amour entretient avec
l’esprit et avec la mort des relations que lui-même
ignore, mais que l’esprit de Roger Vitrac a percées.
Il est bon de sentir à la lisière de son esprit l’exis¬
tence d’une telle œuvre d’où la logique des faits
est bannie et où chaque sentiment devient à
l’instant un acte, où chacun des états de l’esprit
s’inscrit avec ses images immédiates, et prend
forme avec la vitesse d’un éclair. Le fantoche
abstrait devient objet et reste sentiment, et ne
prend pas de matière. C’est tout juste s’il supporte
la défroque théâtrale. Bien plus encore, dans
cette œuvre l’allusion proprement dite, l’allégorie
n’existe pas. Ce guignol prend réellement posses¬
sion de l’histoire, il y a une transfusion constante
de la réalité historique dans le sang de ces figurines
de nuages et de vêtements. Quand Roger Vitrac
évoque Mussolini, on peut être sûr que c’est Musso¬
lini lui-même, le vrai, qui se prend dans la trame
de l’action, ou son théâtre n’a plus de raison
d’être; c’est du moins ainsi qu’il doit être compris.
Roger Vitrac est parfaitement conscient de
la méthode de destruction qu’il emploie contre
l’amour, et elle lui apparaît, au même titre que
l’écriture automatique, un moyen surréel d’atteindre
à la réalité essentielle de son esprit. Il n'a jamais
été dans la pensée de personne de considérer le
Surréalisme comme un mode d'activité capable de
COMPTES RENDUS
185
se libérer par le seul moyen de l’écriture auto¬
matique. Le Surréalisme est parfaitement conci¬
liable avec une certaine lucidité dans l’esprit. A
cette lucidité une logique supérieure participe, qui
induit à choisir parmi les éléments proposés par
le subconscient un certain nombre de ceux que
la logique systématique écarterait. Dans ce travail
elle suit des voies supérieures à celles de l’entende¬
ment ordinaire, et qui conduisent à la destruction
de cet entendement.
LES TRICHEURS
de
Steve Passeur
à L’ATELIER 1
Si le théâtre est destiné à résoudre par le moyen
de la parole et sans gestes ni mouvements qui
comptent, ou avec des gestes qui ne sont jamais
pris que dans leur acception ordinaire de signes
immédiatement utiles et exprimant des besoins
ou traduisant des émotions et surtout des dénéga¬
tions, si le théâtre est justement destiné à résoudre
des problèmes de psychologie ordinaire, quelles
que soient les solutions qu’il leur donne ou l’aspect
neuf et imprévu sous lequel il les présente, les
Tricheurs sont le modèle le plus réussi et peut-être
le chef-d’œuvre de ce théâtre, car au moins ils
nous proposent un problème humain, d’intérêt
essentiel, et ils le résolvent, ou du moins le font
avancer jusqu’à l’extrême de cette limite ou
solution.
En tout cas, pour la première fois dans ce débat
de peaux qui s’affrontent, qui est le thème le plus
habituel du théâtre non poétique, pour la première
fois un problème humain d’intérêt essentiel est
posé, et résolu autant qu’il est possible par la
COMPTES RENDUS
187
négative et par la fuite, car la solution est toujours
la même : la folie ou la fuite, dans la mort ou
ailleurs, dans l’état actuel de nos idées, et étant
donné que nous avons perdu le pouvoir de consi¬
dérer les idées autrement que sur leur recto.
Que Samuel Luckmann ait trouvé que l’amour
n’était pas une chose à vivre et qu’il s’en aille avec
en lui le double de l’image amoureuse dont il laisse
la réalité vidée derrière lui, il ne fait que démon¬
trer sa fidélité héroïque à l’absolu qu’il s’était forgé,
mais l’intérêt humain et psychologique de la pièce
est qu’il ne s’en aille pas avant d’avoir, lui aussi,
vécu son expérience dans les limites rigoureuses,
et auxquelles il demeure rigoureusement fidèle,
qu’il s’était au préalable tracées.
Il est à peu près certain que la somme d’impres¬
sions, d’images, d’émotions et de révélations que
chaque amour est capable de nous donner doit pou¬
voir s’épuiser en deux heures, et par la simple vue,
sans contact.
Cette idée, pour paradoxale qu’elle semble, est
vraie. Et elle constitue une des originalités de la
pièce.
Le théâtre de Boulevard ne nous offre déjà pas
tellement de ces idées-chocs, de ces notations d’in¬
térêt essentiel, autour desquelles l’esprit peut tour¬
ner et rêver de manière efficace, et qui ponctuent
la marche de nos sentiments. Car s’il est vrai que
le plus bel amour s’épuise en deux heures, et que
nous avons fait en deux heures le tour de toutes les
idées et de toutes les images de base dont se
composent nos aventures d’amour, il est encore
plus vrai que nous passons nos amours à ratiociner
l88 ŒUVRES COMPLÈTES D'ANTONIN ARTAUD
sur ces idées et sur ces images que notre impuis¬
sance d’aimer délaye indéfiniment.
Il est possible d’ailleurs que Luckmann triche
quand il expose à Agathe sa conception désinté¬
ressée de l’amour, et que s’il avait pu penser dès le
début qu’ Agathe était disposée à coucher avec lui,
il aurait risqué l’insatisfaction, et la déception avec
elle, et les déboires physiques, et l’abaissement qui
aurait suivi.
Mais d’un côté Agathe ne l’aime que parce qu’il
la rejette, et qu’il lui donne l’impression que son
refus est sincère et qu’elle se heurte, du fait de
l’inexplicable résistance de Luckmann, à un mys¬
tère glacé, dont l’essence lui est inconnue. Que
l’amour d’Agathe pour Luckmann soit causé par
ce mystère, c’est là une notation psychologique
vraie qui est une des richesses de cette pièce, et
aussitôt le problème se corse. On en vient à s’inter¬
roger sur la qualité de cet amour, et Passeur nous
répond qu’il réside dans un dévouement absolu
capable de descendre aux plus petites choses, de
s’abaisser aux besognes déprimantes du ménage,
tant il est vrai que la pierre de touche de l’amour
d’une femme réside dans ses capacités d’obéissance
servile, et dans son inépuisable faculté d’adapta¬
tion aux exigences de son amant.
On peut se demander dans tout cela quelles sont
les raisons pour lesquelles Luckmann refuse de
coucher avec Agathe.
Si c’est en fonction de cette idée que le plus bel
amour est vécu d’avance, et que les gestes que
nous pouvons faire ensuite ne sont que des gestes
d’imitation qui n’arriveront jamais à égaler l’émo-
COMPTES RENDUS
189
tion unique et irremplaçable des premiers instants
de l’amour, Luckmann n’avait pas besoin de se
mettre en ménage avec Agathe et de s’exposer
ainsi à la tentation. Mais je vois justement dans ce
fait de s’exposer délibérément à la tentation :
i° du point de vue de l’auteur, une idée psycho¬
logique du plus haut intérêt. L’auteur a noté
comme un trait psychologique juste que Luckmann
ne pouvait pas manquer de courir sa chance, même
si ce geste lui paraissait absurde et sans profit;
2° du point de vue du personnage, cette façon de
faire confiance à l’absurde indique que Luckmann
croit à l’extensibilité indéfinie de l’esprit, c’est-
à-dire que le champ de la conscience comme celui
de la pensée sont en réalité sans limites, et que
quand nous avons fait le tour de toutes les idées,
il y a encore peut-être, dans l’au-delà des idées,
une idée inouïe et neuve dont l’apparition nous
sauverait.
On pourrait aussi estimer plus simplement que si
Luckmann se met en ménage avec Agathe, c’est
par héroïsme et pour éprouver sa force de résis¬
tance personnelle devant la tentation, et sa fidélité
à un certain absolu spirituel. C’est aussi peut-être
dans cette idée absurde qu’Agathe se révélera à la
longue digne de son amour à la fois brûlant et glacé
— brûlant des forces du désir qui ne cessent de
rayonner comme en traits palpables autour de lui,
et dont Dalio a traduit de façon surprenante,
envoûtante, les effluves et le rayonnement; glacé
à cause de l’image spirituelle hautaine qu’il s'en est
faite et dont il n’admet pas qu’elle puisse jamais
s’incarner. Et l’entrée de Jean Duperaï à la fin du
190 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
second acte constitue l’épreuve préméditée par
Luckmann et à laquelle l’amour purement charnel
au fond, bien qu’il ait été capable, à un moment
donné, d’un dévouement quasi spirituel, — suc¬
combe. Et cette chute est le moyen par lequel
l’amour de Luckmann lui aussi s’exorcise. Désor¬
mais, son amour sera pur, sans risque de chute : il
est délivré.
Si la critique (qui d’ailleurs n’a pas su voir que
dans cette pièce c’était le problème de l’amour lui-
même avec ses tenants sexuels, et ses aboutissants
spirituels, qui était posé) veut s’obstiner à ne voir
dans Luckmann qu’un monstre, nous saluerons,
nous, bien bas la défaite finale de ce monstre, et
nous l’approuverons de quitter la pièce en vaincu.
Nous trouverons parfaitement juste du point de
vue de la vérité psychologique qu’il ait eu encore
une fois la tentation de revenir rôder autour du
couple qu’il a créé et qui lui doit son bonheur, afin
de pouvoir se convaincre de la réalité de ce bonheur,
et de se confronter avec son rêve abstrait. Bonheur
dont la beauté purement animale de Jean Duperai
est le ciment et le témoin. Il est possible que le seul
véritable amour au point de vue humain soit sexuel,
et que la femme cesse vraiment d’aimer l’homme
qu’elle ne désire plus pour appartenir corps et âme
à celui qu’elle désire. Mais cela étant, Luckmann
avec son amour abstrait et qui se nourrit d’une
image, emporte en s’en allant une partie essentielle
de l’âme d’Agathe, qu’elle a reniée peut-être et
dont elle se détourne, mais dont l’absence fera
d’elle définitivement une infirme 2.
LA GRÈVE DES THÉÂTRES 1
Les théâtres, cinémas, dancings et maisons closes
de Paris ont fait, dans le courant du mois qui vient
de s’écouler, une ébauche larvée de grève, d’ail¬
leurs purement démonstrative, et qui nous permit
de voir ce que le vrai théâtre gagnerait à la dispa¬
rition de tout ce qui fait actuellement métier de
débiter du spectacle, et qui, théâtre, music-hall,
cabaret ou maison close, doit être cousu dans le
même sac. On a pu en tout cas constater que le
niveau barométrique et théâtral de l’atmosphère
avait pendant quelques heures prodigieusement
monté. Et tous les acteurs de Paris remis en liberté
et devenus eux-mêmes ont pu trouver pour s’expri¬
mer autre chose, pendant ces heures-là, que le gros¬
sier langage de sauvages, auquel ils nous avaient
habitués. Et je parle du langage de ces sauvages
troglodytes qui ont fait redescendre leur cerveau
à la hauteur de leurs excréments, et qui est aussi
loin de la langue des sauvages initiés, encore tout
près de leurs traditions primitives, que les bruits
à baratter le beurre et autres rythmes élémentaires
du théâtre japonais sont loin des mêmes bruits et
rythmes déformés et rechargés d’expression par la
spiritualité mystérieuse qui les enveloppe dans les
théâtres thibétain et balinais. Les acteurs dont la
192 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
procession interminable envahissait les cafés, et
qui semblaient, comme saisis tout à coup d’un
mouvement de colère inspirée, prêts à faire sauter
les tables, pouvaient enfin entendre le langage de
la vie et des rues, à cette heure libre où l'homme
rendu à lui-même trouve pour dire le plus simple
« bonjour » une richesse inouïe d’intonations. Et
ces acteurs s’ils avaient su entendre, et que leurs
oreilles se fussent transformées tout à coup en
coquilles de résonance, eussent été saisis de vertige
à la pensée des complications et je dirai même des
gouffres de ce que l’on appelle « le naturel » peut
présenter et ouvrir à l’esprit.
MÉTRO
au STUDIO DES CHAMPS-ÉLYSÉES 1
Un vrai spectacle de jeunes, monté et joué par
de jeunes acteurs, dans un esprit jeune, c’est-à-dire
vigoureux, animé — mais pas très neuf. Il faut dire
que la pièce ne prêtait guère aux innovations, et
qu’après Babbitt, Les hommes préfèrent les blondes 2,
les romans de Vicki Baum, et ceux de Valentin
Mandelstamm, toutes les satires de mœurs améri¬
caines nous donnent un peu l’impression du
réchauffé. Mais qu’importe? Il reste de ce spectacle
une impression de naturel, de vie, de vérité intenses,
et bien des vieux acteurs pourraient venir deman¬
der à ces acteurs jeunes une leçon de sincérité.
Les scènes d’humour, de gaudriole, d’amuse¬
ment, sont jouées par des acteurs qui s’amusent et
nous amusent en s’amusant, contrairement à cette
idée stupide, à ce vieux préjugé de théâtre, qui
veut que le spectateur s’ennuie à partir du moment
où l’interprète s’amuse. Les scènes dramatiques
mordent en pleins nerfs.
J'attends maintenant de voir tous ces jeunes
acteurs — et en tête Jean Servais, G.-A. Martin,
Georges Jamin — en réaction avec des choses qui
comptent et avec une pièce qui mérite d’être jouée.
194 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
car on peut penser qu'il s’agit actuellement d’autre
chose que de reproduire au naturel un bruit de
métro ou de jouer, avec fraîcheur et adresse, des
scènes ultra-quotidiennes, prises aux moeurs d'un
autre continent.
LE COUP DE TRAFALGAR
par
Roger Vitrac
au THÉÂTRE DE L’ATELIER 1
Il y a dans la pièce de Roger Vitrac des éléments
qui, rassemblés, composent de-ci de-là une scène
inouïe, mais dont l’ensemble ne fait pas une pièce.
Et la pièce foudroyante, sensationnelle, que l’on
attend et qui semble plusieurs fois apparaître, finit
par s’éloigner, et sans doute pour ne jamais revenir,
ni dans le Coup de Trafalgar, ni ailleurs.
Au nombre de ces éléments, on doit mettre
d’abord la mère du héros, qui pleure quand elle
devrait rire, et rit quand elle devrait pleurer, ce qui
entraîne les personnages dans une sorte de fantas¬
magorie où l’essence même des événements se dé¬
forme; et l’on voit bien que c’est de cette contradic¬
tion essentielle qu’est faite toute la pièce, et que du
sentiment de cette contradiction même, Roger Vi¬
trac tire sa connaissance de la poésie. Connaissance
en éclair, connaissance comme dans un rêve, mais
que l’esprit de l’auteur n’a pas eu la force de saisir.
Un personnage, un mot étonnant, une coagula¬
tion brusque d’atmosphère ouvrent tout à coup un
courant, nous mettent en face de quelque chose qui
I96 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
fuit sans cesse et se dissipe en fin de compte comme
la plus fallacieuse magie.
Un mot, une rencontre de mots, une image, une
idée même, l’automatisme d’une entrée, l’imprévu
d’une apparition, semblent devoir produire le
charme, provoquer le déclic sacré, mais à la fin
tout s’effiloche, devient banal, rentre dans l’ordre
ou le désordre d’une simple terrasse de café.
Entre le surréalisme, gratuit mais poétique, des
Mystères de l’Amour, et la satire explicite d’une
pièce de boulevard ordinaire, Roger Vitrac n’a pas
su choisir; et sa pièce sent le parisianisme, l’actua¬
lité, le boulevard.
Il a tenté entre la poésie et l’actualité une conci¬
liation, irréalisable par les moyens dont il s’est
servi. Il n’est pas parvenu à cette perversion du
réel, à cette émasculation du sensible, de la morale,
des sentiments, des apparences, qui semble être la
recherche essentielle de sa pièce; parce que le réel
ne se détruit pas par lui-même et que l’introduc¬
tion de la poésie et d’une folie vraie et magique sur
la scène exige la croyance en un monde où cette
folie supérieure et logique dure à perpétuité.
La pièce de Roger Vitrac porte la peine d’appar¬
tenir à un système et à un monde condamné, et
elle doit disparaître avec ce monde. Mieux que cela,
Roger Vitrac a fait de lamentables concessions à
ce monde par son recours à une espèce de logique
illogique où ses personnages eux-mêmes se perdent,
sans que l’absurdité de leurs actes s’accroche à
l’absurdité du reste, et reforme par en dessous le
poison de leurs répliques et le mystère de leur appa¬
rition.
COMPTES RENDUS
197
J’irai même plus loin : nous serions prêts à
admettre cette amorce d’action qui fait bouger des
personnages, les justifie psychologiquement; si fort
que nous haïssions la psychologie, si inutiles que
nous trouvions dans cette pièce et surtout si
timides la satire de la guerre et l’apologie de la
désertion 2, nous sommes prêts à tout pardonner
à l’auteur à cause d’une chose étonnante qui ne
peut manquer d’apparaître à la fin et qui donnera
à ce petit monde grouillant et tourbillonnant son
sens secret, sa vie particulière et distincte; mais
cette chose n’arrive pas, et au lieu de cela, la fin
du Coup de Trafalgar nous apporte une mauvaise
réplique des Marx Brothers et de quelques autres
comiques américains.
Je dois dire pour finir que la mise en scène, loin
de servir la pièce, la retient, la dessert, détruit ou
escamote la plupart des effets, et qu’ici, c’est la
pièce qui porte la mise en scène, alors que c’est le
contraire qui devrait se produire.
Ce qui montre une fois de plus que le théâtre se
passe sur la scène et non dans les manuscrits.
Il reste que cette pièce nous apporte une poésie
jamais entendue au théâtre et que, pour inorga¬
nique et fragmentaire qu’il soit, la présence de cet
élément poétique imposait à lui seul la représen¬
tation du Coup de Trafalgar.
Il reste encore que tel qu’il est, ce Coup de Tra¬
falgar laisse loin derrière lui toutes les pauvretés
et les babioles dont les directeurs de théâtres
d'avant-garde font leur pâture ordinaire, et qui les
satisfait.
ANNABELLA
AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES 1
La presse française, ou plus exactement pari¬
sienne, qui, à quelques exceptions près, est inculte,
a cru devoir se montrer féroce pour le spectacle de
Victor Barnowski.
Il faut que l’on se rende compte, une fois pour
toutes, qu’au point de vue théâtral, pictural et lit¬
téraire, la presse en France ne compte plus. J’y
reviendrai; pour l’instant je ne veux que dire
l’intense, la merveilleuse impression de charme, de
justesse, de naturel, de spontanéité, de vie et de
vérité enfin, que m’a donnée le jeu d’Annabella.
Il y a là un ensemble de qualités, qui toutes
convergent vers une note unique; et cette note est
celle rêvée par Shakespeare lui-même dans sa forêt
de fantaisie.
Il y a encore dans le spectacle de Barnowski un
autre élément rare et curieux : ce sont les costumes
et surtout les décors de Balthus, dont la presse
dans son ensemble n’a pas parlé ou a parlé de façon
abjecte, parce que tout ce qui est profond, dis¬
tingué, supérieur, lui échappe par principe, et
parce qu’elle a perdu depuis longtemps toute
commune mesure avec l’insolite et avec la poésie.
Toutes les forêts de Balthus dans ce spectacle
COMPTES RENDUS
199
sont profondes, mystérieuses, pleines d’une sombre
grandeur. A la différence des autres forêts de
théâtre, elles contiennent des ténèbres, et un
rythme qui parle à l’âme : derrière les arbres et les
lumières de la nature, elles évoquent des cris, des
paroles, des sons; elles sont toutes des conceptions
imaginaires où souffle l’esprit.
'
* :: : - ■
.
A PROPOS
D’UNE PIÈCE PERDUE
Dans un but de décentralisation 1 et pour donner
au public marseillais la primeur d'une tentative théâ¬
trale d'un ordre nouveau et même tout à fait révo¬
lutionnaire, nous comptons demander à monsieur
Antonin Artaud de venir donner ici à Marseille
la première du spectacle qu’il prépare : l’Atrée et
Thyeste de Sénèque dans une adaptation originale
et qui en fait une œuvre d’une extrême actualité.
Pour en accuser le côté direct, immédiatement
émouvant, Antonin Artaud jouera cette tragédie
dans un cadre extra-théâtral, hall d’usine ou d’ex¬
position. Ainsi le pathétique éternel du vieux
drame reprendra tout son sens, son urgence, mais
surtout son actualité.
Car l’originalité d’une 2 tentative semblable est
d’intéresser non seulement le public lettré mais le
gros de la foule à une aventure souveraine qui met
en œuvre toute la gamme possible des sentiments
humains et collectifs. Tous les Grands Mythes du
Passé dissimulent des forces pures. Ils n’ont été
inventés que pour faire durer et manifester ces
forces. Et hors de leur gangue scolaire et littéraire,
Antonin Artaud veut tenter par le truchement
204 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
d’une tragédie mythique d’en dire sur la scène les
forces naturelles, et de rendre 3 ainsi le théâtre à sa
véritable destination.
C’est-à-dire que par ce procédé le théâtre cesse
d’être un jeu et le délassement d’une soirée éphé¬
mère pour devenir une sorte d’acte utile, et prendre
la valeur d’une véritable thérapeutique 4 où les
foules antiques venaient puiser le goût de vivre,
et la force de résister aux atteintes de la fatalité.
Jamais comme dans l’époque présente la néces¬
sité ne s’est fait sentir d’un spectacle exaltant,
nourricier, aux vertus profondes, qui dépasse les
effets artistiques vulgaires, qui subjugue l’âme, et
atteigne à une sorte de nouvelle réalité.
Les Indiens de certaines peuplades de l’Amé¬
rique du Nord connaissent et pratiquent les mu¬
siques de guérison. On a tout récemment encore
enregistré sur disques des incantations de sorciers
nègres qui, qu’on le veuille ou non, se révèlent
efficaces pour amener la pluie. Les guérisons de
Lourdes sont l’effet d’une suggestion collective où
la foule refait sans le savoir, par son élan unanime,
la chaîne des vieux sorciers.
Antonin Artaud veut donc refaire du théâtre une
sorte de suggestion collective capable de ramener
à la longue l’ordre dans les consciences et par
l'ordre intérieur une sorte de paix extérieure dont
profiteront tous les esprits.
Si anachronique, si déplacée qu’elle paraisse à
quelques-uns, si inutile et inefficace même du point
de vue concret, la tentative vaut d’être faite : elle
le sera.
D’autant qu’il restera de toute façon un spec-
A PROPOS D’UNE PIÈCE PERDUE 205
tacle inoubliable et sans précédent dont on ne
pourra accuser l’inutilité et même le danger et le
risque qu’après qu’on l’aura vu.
D’autant surtout que ce spectacle sera l’occa¬
sion d’un certain nombre d’innovations très impor¬
tantes dans le domaine du son, de la voix, des mou¬
vements, du geste.
Là où le gros de la foule résiste à un discours subtil,
dont la rotation intellectuelle lui échappe, elle ne ré¬
siste pas à des effets de surprise physique, au dyna¬
misme de cris 5 et de gestes violents, à des explo¬
sions visuelles, àtout un ensemble d’effets tétanisants
venus à point nommé et utilisés pour agir de façon
directe sur la sensibilité matérielle du spectateur.
Porté par le paroxysme d’une action matérielle
violente et à laquelle nulle sensibilité ne résiste, le
spectateur voit s’affiner son système nerveux géné¬
ral, il devient plus apte à recevoir les ondes des
émotions plus rares, des idées sublimes des Grands
Mythes qui par ce spectacle-là chercheront à l’at¬
teindre par leur force physique de déflagration.
On voit qu’il s’agit par un tel spectacle d’arriver
à une sorte d’orchestration grandiose où non seule¬
ment le sens et l’intellect participent comme dans
certains grands opéras, mais encore toute la sensi¬
bilité nerveuse disponible et dont le public en
général ne se sert que dans les occasions extra¬
théâtrales, mouvements sociaux, catastrophes
intimes 6, accidents et exaltations de toutes sortes
qui font de la vie la plus gigantesque des tragédies.
Antonin Artaud.
6 juillet 1934.
... image de l’époque 1 : c’est mon dernier mot.
Et maintenant deux questions.
i° Qu’est-ce que le Mythe de Tantale, qu’est-ce
que ça vient faire dans l’histoire d’Atrée?
2° Pourquoi une histoire d’Atrée et de Tantale,
un Théâtre Grec, il y a dans la vie tellement de pro¬
blèmes plus pressants et de toute première néces¬
sité et aussi tant de coups de pied qui se perdent
pour les poètes, les esthètes, les archéologues mau¬
dits et tous les inutiles à qui échappent aussi bien
le sentiment des convenances que la notion des
plus élémentaires nécessités.
La Fureur du ciel x,
voir l’Ecclésiaste,
voir Livre de Job.
Tantale : l’Homme.
Charges de l’Hérédité.
Pas de Libre Arbitre.
Classer le Mal.
Comprendre Sa Destinée.
Homme, J ouet de dieu, et dieu, J ouet de lui-même.
Compter avec les puissances.
Héroïsme : admettre l’épidémie.
*
0 ciel, cela veut dire :
Te voilà encore, tu pèses de nouveau sur moi.
208 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
On ne peut prononcer de mots sans savoir ce
qu’ils veulent dire;
dans un rôle purement psychologique on sait
qu’une pareille parole n’évoque rien que de très
banal, mais ici cela indique une rencontre de puis¬
sances créatrices au moment où, sortant dans
l’étendue, elles parlent, et Cassandre qui, Voyante,
a la terrible notion organique du bouillonnement
des puissances et de leurs entrecroisements, replie
ses forces écrasées par le souffle énorme 2 des dieux
et démontre que pour rendre dramatiquement un
sentiment humain il faut évoquer une situation de
la vie où ce sentiment a été vécu ou supposé par
nous et l’attitude affective 3 qui s'en est suivie; de
même pour rendre ce sentiment surhumain il faut
se faire une idée supérieure du ciel et de ce qu’il
contient.
*
Qu’ils finissent mal, mais qu’ils naissent encore
plus mal,
dans ce monde à rebours où bénir la mort et
maudire l’entrée dans ce monde,
qu’il n’y ait plus rien de sacré,
ni famille, ni honneur, ni gloire,
et que le chef comblé de gloire soit tout à coup
traîné dans la boue.
L'Homme c’est Tantale,
il croit tout tenir!
puissance du Verbe possessif.
Tout le trompe :
A PROPOS D’UNE PIÈCE PERDUE 20Ç
les illusions de l’âge,
l’amour,
l’unique amour,
la fortune : un leurre,
regardez-la de près — il n’y a rien,
la propriété : il ne possède même pas son âme, le
Moi même n’existe pas,
la Vie : qui est sûr de conserver son cadavre le
temps qu’il faut pour s'empêcher de renaître,
les Lois : les frontières, les Heures, les Siècles.
Le Sang.
La famille : quel ricanement.
La Paix, la Guerre.
L’Économie.
■ : ;-r: *
■
'
'
.
■
A PROPOS
DE LA LITTÉRATURE
ET DES ARTS PLASTIQUES
LA FIGURE DU SALON
D’AUTOMNE 1
Je ne me plaindrai pas 2 de ce que Waroquier
continue à appliquer la même volonté de stylisa¬
tion et de projection de paysages dans l’irréel et
l’illimité si le résultat en est plus que jamais ces
merveilleux tableaux de palmes, de roches, de
monastères, de lacs et de ciels dont nul peintre
jamais n’égala la magie.
Van Dongen est en train de perdre aux yeux des
artistes ce qu’il gagne aux yeux du demi-monde, ou
peut-être même du monde en plein, je n’ai pas
très bien su distinguer, d’ailleurs c’est la même
chose. Son portrait de Rappoport seul possède
encore quelques-unes des qualités par lesquelles
ce peintre valut.
Madame Marval est douce à regarder, délicieuse,
prenante, ineffable dans sa Jeune Fille au jardin
et moins dans son Bouquet aux allures de vitrail.
Suzanne Valadon est un grand peintre, un peu
sombre, mais profond. Je conseille aux éditeurs
de demander à cette artiste une illustration des
Fleurs du Mal 3.
Je déteste Laprade. Ce peintre réputé n’a ni
plan, ni perspective, ni volumes et, quand il n'est
214 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
pas sale ou terne, n’a qu’à peine 4 de la couleur,
et encore crissante et sure, mais assez particulière
à la vérité.
O. Friesz bataille à corps perdu contre « l’horreur
des crépuscules submergeants », ce qui donne à ses
moindres tableaux des clameurs de fresques. Et
de-ci de-là des scintillements de pierreries écra¬
sées cherchent à percer sous le poids de lutteurs
antiques qui se collètent avec les rochers.
Quant à Matisse, cet incomparable farceur s’il
persévère ne tardera pas à dépasser les bornes
dernières de la platitude et de l’insanité.
A. Fraye s’avère un des peintres les plus consi¬
dérables d’aujourd’hui et un coloriste sensationnel.
Je vois d’ici peu la Conversation de Guérin figu¬
rer dans les anthologies d’art à côté de Y Assemblée
dans un parc de Watteau ou de la Musique de
Lancret, qui n’ont pas sa belle couleur électrique 6.
La peinture de Vallotton est opaline. De l’opale
il a la netteté et en même temps la fugacité. Il est
complet et pourtant extrêmement simple. Sa pein¬
ture n’est pas vraie, elle est réelle, elle a l’air
à’ exister. Ses paysages ne sont pas des interpréta¬
tions mais des équivalences.
Sardin est doux 6 et gentil. Suffisamment vrai¬
ment doux pour qu’on le sente. Sa couleur est
plaisante et il présente ce qu’en allemand on
appelle de la Stimmung qui veut dire goût et
quelque chose de plus.
Francis Smith se berce à de vieilles histoires,
des histoires du temps passé.
Valdo Barbey est somptueux. Valtat féerique.
Leyritz apocalyptique. Seyssaud est brasillant.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 215
Je ne sais pas pourquoi la peinture de Girieud
ressemble à celle de Tobeen, mais ils sont tous
deux nobles et grands.
D’autres critiques depuis longtemps ont mieux
parlé que moi de Lebasque et d’Espagnat.
Irène Reno Hassenberg modernise 7.
Enfin un insignifiant portrait de Tagore par
A. Karpelès.
Je regrette Marquet, Moreau et Boussingault .
On a prononcé à propos du portrait de Maurice
Rostand le mot de grue, ce n’est pas tout à fait ça 8.
On est étonné du nombre de gens qui dans le
même temps savent peindre. Dans cet immense
ensemble de plus de deux mille pièces, on ne trou¬
verait pas plus de cent médiocrités.
Là comme ailleurs les grandes œuvres empoi¬
gnantes sont rares, mais les œuvres attachantes
sont légion.
Citons encore : Sigrist aux têtes frappantes, le
Russe Kikoïne aux couleurs claironnantes et sobres
et qui est peut-être un génie couvant, Foujita
Tzougou-Haru dont le dessin a des rondeurs de
lunes jaunes ou roses ou argentines et qui douce¬
ment rêve. Les fleurs et fruits de Giraud, le Paysage
de Gerbaud.
Lotiron est un grand peintre, Bissière un très
grand peintre, Tobeen un très très grand peintre.
Lotiron fait de l’Henri Rousseau, Bissière du
Velasquez, mais ce sont deux très grands peintres.
Lhote m’embête, Gleizes m’ennuie, Picabia
m’amuse, Bonnard m’amuserait beaucoup et aussi
Vuillard mais ils n’exposent pas. Ottmann fait
peut-être du Renoir mais il doit avoir du talent.
2IÔ ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Camoin fait des femmes nues et Flandrin des
mannequins. Denis fait du papier peint.
Kisling fait du Kisling.
Renoir reste admirable quoi qu’en pensent les
critiques autorisés dont je me fous 9. Il a un ou
deux paysages mystérieux et lointains, et de mer¬
veilleuses promesses de caresses dans les courbes
de ses corps et les soleils éteints de ses roses, et de
la puissance avec tout ça, ce bougre de vrai grand
peintre celui-là.
Et puis il y a encore tous ceux qui restent et qui
ont presque tous du talent mais une insuffisante
personnalité.
Pour le stand du meuble rien qui n’ait déjà été
vu aux précédents salons.
A la section des livres de magiques 10 bois colo¬
riés de Marc Roux pour la Descente dans le Maels-
strom.
0 cette barque antique qui suspend sur les flots
bleu saphir sa voile rouge.
P.-S. — La non-correspondance de la disposi¬
tion des toiles avec le numérotage du catalogue
m’ayant obligé à des recherches infructueuses,
m’a empêché d’introduire dans mon compte rendu
une importante collection de peintres, dont cer¬
tains parmi les plus hauts.
Je nommerai encore :
Castellanos légendaire et fastueux, le sagace et
subtil Jean Marchand, Dufy, riche et pénétrante
nature de primitif modernisant, Alice Bailly fan¬
taisiste et chatoyante, et qui peint à la laine.
Enfin Marcel Gromaire, intellectualisant, un des
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 217
tempéraments les plus considérables de notre
époque et dont le Paysage au Chêne et le Monsieur
et Madame Laboureur laissent une impression
inouïe de puissance et de pénétration u.
L’EXPRESSION
AUX INDÉPENDANTS 1
Quelque prévention que l’on ait contre une cer¬
taine manière de meubler une toile avec des tes¬
sons, ou des bouts de fleurs, il y a à tout le moins
une chose à considérer : c’est que cette verrerie
est la démonstration péremptoire d’une vérité. A
savoir : que le meilleur moyen de rendre à la
couleur sa spécificité était de l’isoler de tout ce
qui n’était pas elle. Nul, s’il n’a un cœur incura¬
blement rebelle au beau, ne peut en entrant dans
la salle 2 de ce salon se défendre d’un certain émoi,
et d’un plaisir, à la vérité étrange et mitigé de
malaise, et cependant certain, et qui lui vient de
ceci : qu’une impression de pureté et d’harmonie
indicibles en même temps que de nouveauté, se
dégage de ces toiles barbares et qui ne représentent
rien, rien, ou des choses si simples, si simples, si
nues, si primitives que la virginité de la couleur
n’en est pas altérée.
Pourquoi peint-on? On peint pour dire quelque
chose et non pour vérifier des théories. Et, ce
qu’on a à dire, on ne peut pas le dire autrement
qu’avec les formes qui nous entourent. Quand
nous disons quelque chose, c’est elles que nous
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 21Ç
disons. La couleur qui n’est la couleur de rien et
la ligne qui n’est la ligne d’aucune chose ne peuvent
être reçues que comme des recherches d’harmonies
propres à elles-mêmes, dont certaines céramiques
persanes nous offraient l’exemple le plus absolu.
Mais alors nous sortons de la peinture et tombons
où?... Il y en a qui trouvent plus de sens à un beau
meuble qu’à un beau tableau. Ce n’est pourtant
pas une affaire de goût.
D’aucuns ont pensé des formes, non pas même
naïves mais primitives, qu’ils exécutent ensuite
merveilleusement. Et les gogos s’y laissent prendre.
Ils les méprisent, ces formes, comme issues de
cerveaux infantiles alors qu’elles sont l’expression
d’une maturité de civilisés arrivés au dernier stade
de leur épanouissement. Ainsi Foujita, Fauconnet,
Dufy, Itschoc-Grunewald, et Matisse. Qui est-ce
qui, ayant le moindre sens du dessin, pensera à
l’arriération devant les enfleurissements de ces
roués, qui avec un charme pervers et une matière
colorante d’une subtilité presque sure, disent toute
l’étendue d’une âme qui a su sentir?
Le dessin passe au second plan. J’entends non
pas la direction de la ligne, mais son exécution.
Quand l’artiste a pensé son œuvre suivant un
certain contour, que rien de ce qu’il fallait dire
n’a été laissé à l’absolu, que la plénitude de la
diction a répondu à la plénitude de l’expression,
qu’importe un trait lâché ou tremblé.
On le voit bien, en dernière analyse c’est de
l’expression qu’un tableau tire sa valeur. De l’ex¬
pression, j’entends non pas un certain air de rire
ou de pleurer, mais la vérité profonde de l’art.
220 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Mais l’équivalent, suivant de certaines lignes,
suivant un certain frottis de pinceau, d’une nou¬
velle réalité. Cette jeune fille japonisante de Kisling
n’est-elle pas la plus belle toile du salon, qui, à
l’air de venir de loin et de penser à des choses dans
sa robe d’ocre jaune, ajoute l’immarcescible expres¬
sion. Les petits-neveux des petits-neveux de mon
frère scruteront encore son air d’indécise tristesse,
et sa sagesse, et son interrogative immobilité.
C’est l’expression aussi qui confère aux schèmes
de Foujita un air plus rare et comme spirituel, à
cette quelconque Maison de Collioure et à son
amour de bambin en rouge tenant un fantoche
aux cheveux noirs.
Le sujet importe peu et aussi l’objet. Ce qui
importe c’est l’expression, non pas l’expression
de l’objet mais d’un certain idéal de l’artiste,
d’une certaine somme d’humanité à travers les
couleurs et les traits.
Pourquoi le peintre déforme-t-il? Parce que le
modèle en lui-même n’est rien, mais le résultat,
mais tout ce que le modèle implique, mais tout ce
qui, à travers le modèle, peut être dit de vie bat¬
tante et trépidante, angoissée ou lénifiée.
Voilà pourquoi Modigliani éborgnait ses figures.
Parce qu’il y avait quelque chose de plus qu’un
œil à dire dans une certaine figure qui l’inspirait,
parce qu’il fallait que son âme passât suivant de
certaines lignes et un certain frottis du pinceau
que l’œil aurait absorbés. Et on ne voit pas que la
petite fille n’a pas d’œil.
Il y en a qui prennent Sabbagh pour un cubiste :
ce n’est qu’un farceur. De même Lhote. Qu’est-ce
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 221
que ce discoureur prétend innover avec sa pein¬
ture à tiroirs qui semble faite avec des morceaux
d’antiques collés péniblement les uns aux autres
et d’où l’expression est absente. Et Lucie Coustu-
rier donc. Peint-on avec sa raison, Madame, ou
avec son cœur? Sans doute la raison coordonne,
mais encore faut-il que le cœur ait parlé. Pour
une femme, vraiment vous m’étonnez. Quelle dif¬
férence avec Gromaire! En voilà un qui se soucie
peu de charmer. Mais dans une lumière de caveau
voici un nu décapité qui s’impose avec une formi¬
dable puissance, une impression non pas de vie,
mais de réel. Et tout à côté n’est-ce pas Théophile
Robert qui, délaissant définitivement le petit
charme de couleur qui imprégnait ses anciennes
toiles mystiques, nous donne avec son Jour d’été
presque une réplique du Déjeuner sur l’herbe de
Manet et une des meilleures œuvres du salon?
Mais n’est-ce pas encore à leur petit charme de
vieilles gravures coloriées autant qu’à l'équilibre
de leur dessin et à l’ampleur de leur composition
que ces peintures doivent le plus sûr de leur prix?
Partons maintenant à fond de train à travers
salles, les numéros importants se feront bien
remarquer.
Salle 4. — Itschoc-Grunewald. Bissière qui conti¬
nue. Lucienne Barbey. Utter excellent. Kisling
incomparable. Galanis qui continue. Simon Lévy.
Théophile Robert déjà nommé. Marcel Gromaire.
Dufresne somptueux et rare et toujours nouveau.
Dufy. Qui a vu une fois les dessins de Segonzac ne
saurait les oublier. On n’oubliera pas non plus les
222 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
deux toiles de ce salon peintes d’une vineuse
couleur de boue et où flotte le subtil esprit d’un
grand peintre.
Gimmi. Valdo Barbey. Trois Fauconnet qui
constituent des trouvailles uniques de couleurs
rares et de dessin très précieux.
Salle 5. — Oppi. Bergevin. Légat et ses syn¬
thèses. Jacoïleff.
Salle 6. — Mettons à part Gil-Marchex pour
son brio et la flamme chaude de sa couleur.
Salle 7. — Laboureur subtil et délicat. Lurçat.
Utrillo aérien. Barat. Jacques Biot.
Salle 8. — Foujita unique. Sabbagh. Gillardon.
Cornilleau trois fois. Kans. Ramey. Waroquier se
relâche. Ne se sentant pas plus la force de faire
du vrai Waroquier, il a fait du Waroquier qui
ressemble à du Waroquier, à moins qu’il n’ait
voulu se renouveler. Faudrait voir.
Salle 9. — Chabas-Chigny.
Salle 12. — Latapie.
Salle 13. — De Sardin des fleurs d’une remar¬
quable probité.
Salle 14. — A. Fontainas. Charles Guérin qui
continue, qui continue, quand s’arrêtera-t-il ?
Mainssieux. J. Puy. A noter particulièrement
Geneviève Doré et Henri Martin qui n’ont pas plus de
quinze ans chacun, et ont une couleur déjà rare et
une mise en page qui ne manque pas d’ingéniosité.
Salle 15. — Valtat fleurs et femme, carminées.
Verhoven. Saluons ici le grand Paul Sérusier qui
orchestre ses harmonies sabbatiques et mettons à
part les amples paysages de Signac toujours aussi
mathématiquement beaux.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 223
Salle 16. — Verdilhan. Peske.
Salle 17. — Ottmann. Chariot. Francis Smith.
Bourty.
Salle 18. — Van Dongen n’est pas perdu, réjouis¬
sons-nous. Voici Marthe Lebasque, la fille de
Lebasque.
On ne peut, je crois, mettre sur le même plan
André Fraye et Verdilhan, tous deux à la recherche
du même art de synthèse. En fin de compte
l’aboutissant est la trouvaille d’un style. Ce style,
Verdilhan nous semble l’avoir trouvé, clair et
large. Fraye pas encore. Mais André Fraye est un
poète et il se cherche. Verdilhan au contraire
semble se stabiliser. D’ailleurs à défaut de style
Fraye possède ce qu’on pourrait appeler une
manière. Il y a dans sa couleur un certain frémis¬
sement comme musical et un air de certitude et de
repos qui ne se laissent plus oublier.
Salle 3. — Citons Gondouin. Puis Irène Lagut,
Lewitska, Marthe Laurent, Alice Bailly, Valen-
tine Prax, vierges folles. Les vierges sages sont
trop sages pour qu’on en parle.
VIDI
Kisling. On peut, je crois, parler de géométries
animées. Il y en a assez pour déceler la construc¬
tion du monde, et l’âme des petites filles suivant
leur angle le plus aigu. Une minute de corps est
inscrite à tout jamais, et celle de l'âme sonne à la
même pendule. On peut revenir dans cent ans,
elle n’aura pas changé de position.
PROPOS D’UN PRÉ-DADAÏSTE
LES LIVRES DONT PARLER 1
Somptuosité, pénétration, morbidesse, laque et
or, le style d’aujourd'hui a toutes les pourpres et
tous les reflets, tous les cris et tous les râles, tous
les spasmes et toutes les agonies, et ces longs sou¬
pirs du sommeil où l’on ne sait plus ce qui parle.
La littérature d’aujourd’hui est on peut dire sub¬
consciente essentiellement. Aux confins de l’âme,
au point fuyant où vacille l’Idée, elle susurre
informée, et nulle ne fut plus une * et ne donna
l’impression d’une plus impondérable subtilité.
De Gide à Suarès et Claudel elle balance comme
des nacelles d’étoiles sur les nuages de nos cré¬
puscules spirituels.
Avec de grands bras fous Rimbaud gesticulant
semble balayer les planètes; et Breton lance à
Soupault dans l’extase des diamants.
C’est lui Rimbaud aux mains brûlées de sable
qui osa cette descente infinie au fond du Moi avec
* C’est-à-dire simple, c’est-à-dire plus près de l’Un ou de
l’Être indivisible. C’est l’apanage de toutes les époques de
décadence. Au milieu d’un apparent éparpillement de ses
forces l’Alexandrin cherche l’Un dont le sens s’était perdu
par l’usage.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 225
des images où, tremblante, la Vie s’ébauche sur
la limite du Néant, lui, Rimbaud, et Novalis le
premier, qui disait : Un style est d’autant plus
parfait qu’il se rapproche du Néant.
Au fond du gouffre André Breton, Soupault,
Louis Aragon flirtent avec Rien, mais des villes
s’esquissent et la vie, et la mort, et l’amour, et
la haine, et les heures du jour et de nos âmes,
toutes jusqu’aux plus cachées, et les saisons. Aux
alentours et sur les cercles qui montent en tour¬
billonnant jusqu’au jour, André Salmon, Biaise
Cendrars, Pierre Drieu La Rochelle, Max Jacob,
qui retrouve le poème en prose, Jean Giraudoux,
déjà chef d’école avec Simon le Pathétique et...
Enfin sur les bords André Obey, curieux de sen¬
sations rares et cataleptiques avec l’Enfant inquiet,
André Birabeau et son Bébé poilu, T'Serstevens
truculent et magnifique déjà, Louis Chadoume,
Albert Jean, Jean Pellerin.
Tout cela n’est plus très nouveau. On avait déjà
lu des histoires comme ça chez François Mauriac
et Alain-Fournier, ô Louis Chadoume! les mêmes
sensations, la même inquiétude, les mêmes pro¬
cédés de style, les mêmes rencontres d’expression.
Il y a encore Charles Derennes qui ne manque
pas de nerf quand il veut, ni d’observation, ni
de pénétration, ni d’analyse, et Roland Charmy,
talent délicat et sobre, en perpétuel progrès.
Citons l’Étau de Jacques Bonzon, essai de poli¬
tique financière. On peut bien s’occuper de poli¬
tique, n’est-ce pas? Ici on se fout de la littéra¬
ture.
LES ŒUVRES ET LES HOMMES 1
Les Théâtres. — Que Lugné-Poe joue le Cocu
magnifique à l’Œuvre, voilà l’événement de la
saison 2.
Événement aussi la Nuit des Rois au Vieux-
Colombier.
Au programme également le Pauvre sous l’esca¬
lier, d’Henri Ghéon, converti de la guerre 3.
A la Comédie-Française, Maman Colibri 4. A la
Comédie Montaigne, le Simoun5. Le reste est silence.
Les Expositions. — Sacha Guitry nous convie
chez Bernheim au dessert de quinze toiles. A la
Licorne, Gondouin. Chez Devambez, les Anonymes.
Chez Marseille des modernes à perpétuité.
Les Livres. — On déballe Conrad et Stevenson.
Il y a un nouveau tome de M. Proust : le Côté
de Guermantes. Les Chercheurs d’or par Pierre
Hamp. L’Enfant inquiet d’André Obey. A noter
d’intéressants recueils de poésies chinoises : le Livre
de jade et les Poèmes de T’sin Pao. Allons-nous
enfin connaître les littératures de l’autre côté de
l’Orient?
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 227
Les Revues. — Le Crapouillot 6 : cette revue est
l’effort le plus intéressant de diffusion des formes
d’art nouvelles, avec une langue frémissante et du
style le plus certain.
La Connaissance 7. Un inconnu du nom de
R.-L. Doyon disposant de cent mille francs a pensé
pouvoir faire une revue et il l’a faite. R.-L. Doyon
ne sera plus un inconnu.
A citer le Nouveau Spectateur, Littérature 8.
LE GRAND MAGASIN
EMPOISONNEUR 1
Le grand magasin porte sa part énorme de res¬
ponsabilité dans l’universel abâtardissement du
goût en France.
C’est lui qui par la modicité de ses prix et ses
facilités de livraison a pour ainsi dire imposé au
ménage bourgeois et jusqu’à la maison paysanne 2
le chromo bête, le buffet insane, la lampe de laiton
fondu et tout le hideux décor 3 de l’appartement
d’aujourd’hui.
Il a organisé l’intoxication générale du goût par
l’extinction de ces foyers isolés d’initiatives per¬
sonnelles qu’étaient les petits magasins.
Alors que [dans] 4 telle ville de certains grands
pays étrangers, à Vienne, par exemple, chaque
intérieur porte la marque d’une personne et d’une
âme, l'universelle unification de l’indigence déco¬
rative 5 éloigne le visiteur du foyer familial fran¬
çais.
Le peuple est bête, le peuple est aveugle. Il ne
sait pas qu’on ne meuble pas pour meubler et que
le meuble est fait pour une fin d’utilité et qu’il
ne peut sortir de ses attributions très strictes que
dans la mesure où 6 il offrira un intérêt d’art et
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 229
de beauté certain. La moindre armoire de bois
blanc si elle se contente d’abriter les objets les
plus nécessaires de la vie courante sera plus belle
mille fois que le guéridon du Bon Marché fabri¬
qué en série avec de vagues rappels de styles dont
la seule caricature apparaît.
Car ce faisant Monsieur Boucicaut * a eu pour
seul but de faire affluer au fond de ses caisses le
plus grand nombre possible de deniers. Peu lui
importe si par sa faute un tel afflux de laideur
s’est répandu sur le monde que l’on peut dire de
l’homme d’à présent que de l’heure de sa naissance
à l’heure de sa mort il a macéré dans la laideur.
Martine, Mare et Francis Jourdain 7 peuvent
rivaliser d’ingéniosité et faire des ameublements
d’une harmonie qui est 8 un véritable enchan¬
tement pour l’œil et presque pour l’oreille, ils
n’atteindront jamais que la haute aristocratie de
l'argent qui paye ainsi chèrement le privilège de
vivre dans la beauté.
Boucicaut, par l’importance de son industrie,
demeurera toujours le grand envahisseur du foyer
et l’empoisonneur de la santé esthétique du public 9.
* Boucicaut est en l’espèce un symbole et signifie aussi
bien le directeur du Bon Marché, que celui du Louvre, des
Galeries Lafayette ou de telle autre maison de perdition.
PETIT TABLEAU
DE LA PEINTURE DEPUIS 1850 1
On dit : la brute Courbet parce que moins que
les autres il élucida le pourquoi et le comment je
dirai du bourgeonnement de son moi sensible en
matière de choses peintes. Cézanne, lui, était plus
intelligent; nous y reviendrons. Son réalisme n’est
pas pur. Il était mené par trop de ces impulsions
pas très conscientes 2 que le vulgaire appelle ins¬
tinct pour être un asservi de la nature. Il y a au
fond de tout réaliste de talent un romantique qui
se cache, une face de frénésie qui donne son accent
au pinceau 3.
Il y en [a] 4 qui prennent Courbet pour un ani¬
malier. Le bitume de ses paysages est d’un ennui
inégalé. Il est le peintre de quelques scènes de la
vie très plate que la critique a célébrées : Enterre¬
ment à Ornans, l’Atelier, les pompiers de je ne sais
où. Au total un salopeur qui est arrivé à force
d’application à tirer du sang et de l’âme du fumier
d’une pâte enténébrée.
Qu’a fait d’autre Manet que d'apporter une
vision plus moderne, un plus subtil frémissement
des tonalités, un sens tout actuel de la ligne à
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 23I
un démarquage formidable de Velasquez, quelque
chose aussi de faisandé, de verdissant déjà à un
art qui ayant trouvé son aboutissant suprême s’est
arrêté. L’impressionnisme a pu sur le tard modifier
sa technique, il n’a rien ajouté à son tempérament.
Aussi le vrai impressionnisme n’est pas là.
L’ART ET LA GRANDEUR 1
L’art est toujours une hauteur à atteindre. Mon-
ticelli disait l’ut de la couleur 2. Il est assez évi¬
dent en effet que le beau ne va jamais sans 3 une
certaine grandeur, une certaine solennité. On dit
grandement les choses petites et grandiosement les
choses grandes. Le beau vient d’un quelque chose
pour ainsi dire extérieur à l’œuvre, et qui s’y tient
néanmoins contenu; il est une invisible présence.
Et il est simple. La réussite passagère lui est incon¬
nue, le petit bonheur d’une heure qui donne un
air de beau à qui ne le cherchait pas. Il est le
frère retrouvé, l’enfant prodigue réinstallé chez son
père, l’ami qu’on avait perdu de vue. Il est ce
qui participe indéfectiblement à aujourd’hui, et le
cadre accroché au mur de tous les jours, je ne
dis pas 4 le beau tout court, je dis la majesté des
œuvres incontestées (Giotto, Cimabue, Cranach,
Brueghel, Téniers, Watteau, Le Nain). Qui ne voit
que la beauté de ces œuvres ne vient pas de l’habi¬
leté de leur faire, ne vient pas du bonheur de leur
couleur, ne vient pas de l'équilibre de leurs plans,
ne vient pas... ne vient pas... Car il y a à l’heure
où je parle dix mille peintres qui referaient l’Em-
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 233
barquement pour Cythère, ou le Repas des paysans,
ou Saint François recevant les stigmates, ou l’Eau,
ou l’Air, le Feu ou n’importe quoi — non pas qu'à
proprement parler il n’y aurait point de différence
mais elle résiderait dans une si infinitésimale gra¬
dation des nuances, dans un si infini millimétrage
des grandeurs que (jusqu’à nouvel ordre) le sen¬
timent seul en peut évaluer le la — pour ce qui
est de la rareté de leur coloris, ou du bonheur de
leur mise en page, ou, oui, de la solidité de leur
structure, sauf pour cet air de grandeur, cette
solennité d’expression, et cet air d’éternité enfin
qui les rend inimitables et que nous ne pouvons
pas exprimer. Car ce qui juge et en dernière ana¬
lyse résout c’est aussi bien au dehors de nous
qu’au dedans l’intraduisible. Le beau est parce que
nous le sentons, que nous le connaissons, l’ami
retrouvé, l’enfant revenu, le père revu.
L’anecdote sera laissée de côté (Meissonier et
la rixe, les houzards dans la forêt, la lettre, le
reître, et le restant) non pas l’objet du tableau
mais cet air fragile de vérité du ciel, l’heureux
branchage, l’air béat des têtes, la couture nette
du pantalon, vérité à tout prendre anecdotique,
aussi fugace qu’une réputation usurpée.
La grandeur c’est l’étemel, les grandes dates
de la vie d’un homme transposées en gestes dans
l’art, le fugace c’est l’anecdotique, eût-il un air
de vrai mais qui passe, avec l’illusion du vrai, le
vrai en surface, le vrai d’un jour qui n’est plus
vrai le lendemain, et l’art c’est l’aujourd’hui encore
aujourd’hui demain.
LES VALEURS PICTURALES
ET LE LOUVRE 1
La valeur est devenue pour nous surtout une
question de métaphysique. Ce sont surtout les
grands principes 2 sur lesquels les œuvres doivent
reposer comme aussi ceux sous le coup desquels
tombe toute œuvre existante que nous devons
rechercher. Nous pouvons tirer quelques lumières
sur l’art cubiste du fait des tendances cubistes
de la poésie actuelle.
Ces poètes ne peuvent rien supposer ou trouver qui
ne soit capable de figurer au répertoire de nos cœurs.
Pour rendre évidente la répartition des états de
conscience en plans séparés et sans rapports, ils
opèrent un divisionnisme qui donne une mosaïque
d’images subconscientes suivant un désordre irrai¬
sonné, — et après tout peut-on dire qu'il y ait
vraiment rapport, et n’est-ce pas arbitrairement
qu’on a uni ces états comme s’ils s’engendraient
mutuellement, et est-ce ainsi que procède la
conscience; et moi à mes moments les plus évidents
de détraquement j’ai des conceptions comparables.
Nos jugements sont entachés par une part
d’émotion sensuelle (éducation quelquefois rudi¬
mentaire de nos sens).
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 235
Exemple : le cordonnier éprouvant une émotion
d’une qualité aussi dense et intense 3 devant un
Détaillé que nous devant un Odilon Redon. (On
sait l’influence de l’heure du jour, de la qualité
de la lumière, d'un souvenir, d’un chagrin, d’une
digestion mauvaise, de nos dispositions humorales,
l’absolu n’est-il qu’une moyenne?)
L’absolu existe-t-il par lui-même, n’est-on pas
autorisé après cela à rechercher un art affranchi des
conditions des sens, un art nouveau qui consom¬
merait le divorce des sensations d’avec la raison
(un art géométrique), qui admettrait seulement
des sensations d’un ordre purement intellectuel
(y en a-t-il?), qui ne devrait rien à l’apport des
sens proprement dits, des nerfs en un mot, en nous.
Les manifestations donc de l’art que renferme
le Louvre ne valent qu’autant que vaudront les
principes d’après lesquels ils furent bâtis, dont
la valeur est justement remise en question.
Je me hâte de dire qu’une convention sera
toujours nécessaire, que travaillant sur un plan,
suivant des lignes, on ne pourra, même en face
de la raison pure, se séparer d’une certaine coordi¬
nation, d’une certaine lisibilité, car étant hommes
nous ne pouvons créer que par hypothèse des
rapports de plans et de lignes que ne reconnaî¬
traient pas nos sens.
En définitive ne pouvant imaginer pour notre
raison rien de sensible en dehors des formes que
nous présentent nos sens, nous serons bien obligés
d’en revenir à la peinture de tout le monde et
aussi à la poésie, mais en suivant plus strictement
les exigences de la raison.
VISITE AU PEINTRE FRAYE 1
Pas encore Matisse. Ne saurait manquer de le
devenir lorsque l’âge aura fini d’organiser et de
classer une des sensibilités les plus frémissantes
et les plus rares par lesquelles la matière colorée
a jamais eu l’heur d’être animée. Doit encore à
Matisse, de moins en moins chaque jour, quelques-
unes des variations de ses thèmes picturaux et un
peu de sa facture; à Matisse et aussi à Marquet,
avec même dans ses toiles les plus influencées
quelque chose d’aigu et de rare, de musical que
ces peintres n’ont jamais dû soupçonner. C’est le
secret de son art. Fraye est une sensibilité qui
s’exprime par le truchement de la toile, un poète,
un musicien.
Son panneau du dernier Salon d’automne était
une des plus belles pièces de peinture de ce temps.
Son nu sur fond rouge a fixé l’attention des peintres
et exalté l’horrification des badauds. La Nationale
a reçu de lui un grand panneau. Le voici reproduit
dans l'Amour de l'art 2, bombardé membre du jury
au prochain Salon d’automne. Il touche à la grande
notoriété.
De grands rideaux bleu de Prusse peignent un
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 237
jour assombri. Il parle de joie. Cinq heures sonnent.
Le jour se retire des hautes cheminées. Les chaises
sont peintes du même bleu que les rideaux. Et la
mer sur la toile est du même bleu que les chaises.
Quelque chose en son âme l’incline au sombre. Il
est couleur de la vie qui est teinte de beaucoup de
noir. Il cherche. Matisse, Marquet, Bonnard, Val-
lotton froid : ah! c’est fait, c’est fait. Mais je suis
un sensible, j’aime la peinture sensible. Il sort une
vieille toile, une œuvre de jeunesse : « Il y a de
la sensibilité, oui, on ne peut pas dire, encore
faut-il l’organiser; maintenant, j’ai organisé ma
sensibilité. » Et en effet.
Les petites femmes à la Matisse, les ports schéma¬
tisés à la Marquet, les criques couleur d’orage,
tout ça, c’est le pain quotidien, c’est la soumission
aux exigences de la goule, la peinture qui se vend;
le vrai Fraye n’est pas là. Nous disions sensibilité.
Fraye est encore intelligence, l'intelligence la plus
lucide, un merveilleux équilibre de deux éléments,
l’organisme le plus capable d’opérer l’alliage de la
peinture qui doit satisfaire à la fois nos nerfs et
notre intellect.
Fraye me montre ce que les marchands n’achè¬
tent pas : la merveilleuse toile où le demi-cercle
d’un écran violet encadre l’arc d’une corbeille sur
laquelle s’incline la mosaïque bleu, blanc, rouge,
d’une amphore de chianti.
« Voilà, dit-il, ce à quoi me porte ma patine
et qui est du grand art. En attendant, il faut
faire de la besogne alimentaire. »
LUGNÉ-POE ET LA PEINTURE 1
Lugné-Poe aime la peinture et il la sert. Ce n’est
pas un des moindres côtés de sa personnalité impor¬
tante. Il a de tout temps frayé avec les peintres et
il les comprend. Bonnard, Vuillard, Sérusier, Denis
furent ses camarades des débuts.
Dans le vaste hall délicieusement discret et
artiste, les joyaux de la peinture moderne étalent
leurs reflets assourdis. Il nous montre ses Bonnards
du temps de la « mouise », deux Vuillards prin¬
taniers et aussi le portrait de Colette par Sacha
Guitry qui est la meilleure oeuvre en peinture de
cet essayiste en toutes catégories.
Dans la lumière à la Rembrandt d’un vitrail
dense, sous l’escalier, une Bible s’étale, aux dimen¬
sions énormes, illustrée d’eaux-fortes originales, et,
au-dessus, une crique de Friesz, aux tons rares,
aurorale.
Lugné-Poe aime la peinture et il la sert. M.Van
Dongen figure dans sa galerie en bonne place par
un grand panneau de la meilleure veine du début,
des reproductions intelligemment choisies, par le
truchement des programmes de l’Œuvre et de la
revue 2, portent à tous les publics le nom de l’artiste
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 239
et sa manière. L’Œuvre est accueillante aux
peintres et le sera, nous dit Lugné-Poe, de plus
en plus. L’an prochain, les sous-sols du théâtre
s’ouvriront à toutes les recherches et les exposi¬
tions nombreuses permettront aux peintres jeunes
de produire leurs réalisations.
LES SALONS DU PRINTEMPS 1
LA NATIONALE
Il y a des naïfs pour voir dans l’introduction au
sein du décrochez-moi ça de la Nationale de
l’apport des écoles jeunes un effort pour s’adapter
à l’optique de maintenant. La vérité est que,
quelque exceptionnelles qu’aient été cette année
les résistances des vieux birbes du jury, il y a
parmi les nouveaux venus des réputations qui
s’imposent auxquelles l’accès du palais de tout le
monde ne peut pas être refusé. C’est d’ailleurs le
seul intérêt de ce Salon. L’année prochaine Abert,
Auburtin, Jacques E. Blanche, Bernard, Aman-
Jean, Boutet de Monvel auront renoncé à faire de
la peinture.
Sans parler du Bazar de la Charité des Artistes
Français, de tous les fabricants d’oseille et mar¬
chands de guimauve forains qui constituent le
gros des suiveurs et que je voue une fois pour toutes
et en vrac à la même réprobation, quand j’aurai
concédé à la justice la grâce efféminée et le faire
certain des deux natures mortes de Blanche, et le
rutilement en toc des Bernard, j’en serai quitte
avec la peinture Nationale et je pourrai m’occuper
de la peinture. Exception faite des trois Chariot
de la salle i.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 24I
Elle tient toute dans une seule salle. Pour incom¬
plète qu’elle soit, la sélection de ces messieurs du
jury nous offre l’éclaircissement d’un ensemble suf¬
fisamment représentatif et qui est d’ailleurs le
résumé de la seule peinture qui compte. Fraye se
classe premier ex aequo avec Dufresne, Chariot,
Flandrin, Waroquier et Fornerod. Dans un louable
effort d’achèvement et de précision cet artiste se
révèle capable de grandeur et élargit ses volumes
en profondeur.
Un beau coup de soleil frappe de par derrière la
structure des nuages et l’air dispose en amplitude
son impalpable fraîcheur. On peut regretter l’har¬
monie assourdie et la musique de ses précédentes
réalisations. Cette harmonie constitue un des élé¬
ments nouveaux des toujours délicieusement abra¬
cadabrant esques compositions de Waroquier qui
dans la patine ambrée des vieilles pierres véni¬
tiennes inscrit l’amusante flottille de bateaux à
voiles et de gondoles. Sabbagh gâche à des mater¬
nités impossibles les plus beaux dons de compo¬
sition et de couleur qui dans le domaine le plus
restreint de l’aquarelle trouvent leur exacte utilisa¬
tion. Flandrin livre en pâture à sa volonté de styli¬
sation un exquis sentiment des couleurs claires et
de la nature ensoleillée. Il ne manque plus à
Dufresne pour atteindre à la grandeur qu’un souci
plus exact d’éviter le laid. A Van Dongen il man¬
que de ne pas se livrer si facilement à sa facilité.
Libre aux filles en mal de clients, aux nourrices,
aux matelots en permission et aux vieux cabots
destitués de se complaire maintenant à la peinture
bonbon, à la peinture photographie, aux sensible-
242 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
ries de confiseurs égarés ne connaissant pas le
principe de l'art qui est intelligence et sentiment,
âme et effervescence à propos de la nature, même
invertie, même déformée, et non assemblage d’ob¬
jets naturels.
LES ARTISTES FRANÇAIS
La vire-vire embarque la cuisinière, le vieux
monsieur, l’oie blanche, la vieille demoiselle non
mariée et le cabot.
Amusez-vous bien, badauds, et persuadez-vous
que c’est de l’art. L’art, on sait ce que c’est et vous
n’en savez rien. Voir plus haut.
L’ART NOUVEAU
à propos du
LABORATOIRE CENTRAL
par
Max Jacob 1
Voilà un livre dont déjà Max Jacob a fait son
deuil. Louis de Gonzague Frick en trouve la présen¬
tation malheureuse, mais Jacques-Émile Blanche
le regarde comme ce qu’il y a eu de mieux comme
vers depuis Apollinaire. « Je n’en attends, dit Max
Jacob, ni argent, ni gloire, ni compliments. »
Ce qu’il y a de saisissant, c’est l’unité d’un livre
dont les poèmes sont échelonnés sur seize années.
C’est que si Y esprit de l’auteur a changé, son œuvre
est demeurée la même. Et, en effet, au milieu de
tous les débordements, Max Jacob a conservé un
fond de candeur merveilleuse, ce qui lui a permis,
au moment de sa conversion, de retrouver avec
l’âme du jeune croyant la crédulité de l’âme de
l'enfant qu’il n’a jamais cessé d’être. Qu’on nous
permette enfin de faire remarquer que c’est juste¬
ment cette note de crédulité exprimée en images
d’imageries populaires puisées aux sources d’un
merveilleux tout spécial qui fait de la littérature
de Max Jacob et de ce livre de vers en particulier
244 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
quelque chose d’unique en notre langue et qui
laisse loin derrière elle la fantaisie à court souffle
et les recherches sans foi d’Apollinaire et de tout
le restant de la littérature de maintenant.
AU CABARET DES POÈTES 1
Ceux qu’intriguent la figure un peu fermée et les
tendances curieuses des lettres de maintenant n’ont
qu’à aller s’asseoir à Montparnasse ou à Mont¬
martre, au milieu d’un cercle de poètes, autour
d’un saladier de vin chaud. Comme un beau jardin
à travers des verres de couleur, l’esprit de l'homme
gagne à être vu à travers la couleur du vin. On
connaît les cercles célèbres du Procope, ceux où
Verlaine trônait, puis Moréas, Tailhade et Paul
Fort.
Il n’est pas d’intrus autour de la table où Max
Jacob réunit ses familiers dans ce café du 2 de la
rue Lamarck que domine le Sacré-Cœur. Là
défilent Marcoussis qui enlumine le verre, Robert
Mortier, peintre et théoricien, Latapie et sa jeune
femme, André Salmon, Pierre Mac Orlan. On
évoque les grandes images de Picasso, Derain,
Matisse, Apollinaire; tout ce qu’il y a d’excellent
dans le monde d’aujourd’hui s’est assis sur le fau¬
teuil rouge de Max Jacob et il en tire des souvenirs
et des images qui défilent dans la brume des pipes
et l’odeur du vin chaud.
— Si vous vous placez, dit-il, devant votre
246 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
feuille et que vous vous mettez à écrire, vous
n’accomplirez rien de bon. Si vous réfléchissez un
temps, ce sera mieux, encore un temps et ce sera
très bien, si vous pleurez sur votre page ce sera
magnifique. C’est dans le fond de l’être que la per¬
sonnalité réside, il faut l’aller chercher jusqu’au-
dessous des genoux.
Gabory, ce soir, est présent. Voilà, avec Radi-
guet, dit Max Jacob, les deux poètes les plus cer¬
tains du mouvement post-cubiste. Simon Kra
annonce une édition de treize de ses poèmes, les
purs d’entre les purs, avec des images de Galanis 2.
Il a vingt-deux ans. Sa langue d’une densité me¬
surée scintille d’un éclat de phosphore :
Allons cueillir la mandragore
Au jardin des fruits défendus
Beaux corps sans âme enfants perdus,
Tendres colombes de Gomorrhe,
scrupuleusement fidèle aux plus strictes exigences
des vieilles prosodies. Ce qui caractérise toutes ces
productions des jeunes, c’est un certain esprit
d’impertinence au sein de la plus parfaite soumis¬
sion, une aiguë intellectualité.
PIERRE MAC ORLAN
ET LE ROMAN D’AVENTURES 1
Pierre Mac Orlan peut passer pour le Mage et
le Prophète 2 de l’Aventure. Nul mieux que lui n’a
su dégager 3 la Mystique du Mouvement, le sor¬
tilège de l’Acte. Loin, en effet, que l’Aventure
et les Œuvres qui s’essaient à en retracer la secrète
magie n’aient d’autres appas que ceux — gros¬
siers — capables de capter seulement les intelli¬
gences débiles ou encore informées, il y faut des
sensibilités acérées.
Il y a, en effet, dans l’Aventure, un élément de
vertige, et comme une part d’inconscient capables
d'égarer les natures mal ajustées. C’est que l’Aven¬
ture est, avant tout, régie par ce Dieu indolent qui
se plaît à dérouter les calculs, brouiller les cartes,
fausser les compas et que, faute d'un meilleur
terme, nous appelons Hasard.
Chaque objet y prend une signification inouïe du
fait de sa destination inconnue et vivante. Tel
objet sans importance peut être un talisman qui
déclenche le Dieu. Voilà pourquoi un des secrets de
l’Aventure bien conduite réside dans l’animation
des détails. C’est le singe de la Folie Almayer, le
perroquet de Vile au trésor ; et le défilé infini d’ob-
248 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
jets et de notations infimes qui remplissent le
Maître de Ballantrae, Enlevé 4, les Aventures d’Ar¬
thur Gordon Pym. Procédé que Pierre Mac Orlan
s’est essayé de réappliquer dans son Chant de
l’équipage.
Mais en regard de ces monuments de l’Aventure,
le petit essai de Pierre Mac Orlan fait figure de
devoir d'écolier. C’est qu’il manque du sens des
transitions. Le merveilleux exégète qui, au même
instant, était en lui et qui lui faisait écrire l’admi¬
rable préface des Capitaines pirates 5, ayant dé¬
monté les rouages du roman d’aventures, s’essaya
à les recomposer dans leur ordre accoutumé. Mais,
à part quelques notations assez heureusement
recréées, il ne sut pas trouver le secret primordial
du mouvement et de la vie. Ce défaut d’action se
retrouve encore dans l’Étoile matutine, qui apparaît,
d’autre part, comme une merveilleuse enluminure
de pirateries successives d’un incroyable piment,
et d’un accent bien moderne. Mais son Nègre Léo¬
nard est un chef-d’œuvre. Cette transposition dans
l’époque actuelle des vieux thèmes de sorcellerie a
su conserver un fascinant cachet d’irréalité presque
logique. Et il n’y a pas jusqu’à cette obscénité
inconsciente et candide qui ne réussisse à se faire
accepter comme un des éléments constituants d’une
œuvre qu’aucune morale ne saurait réprouver.
LE DERNIER ASPECT DU SALON 1
Le XIVe Salon d’ Automne se présente à nous
avec une allure singulièrement réduite, du fait de
l’abstention des Grands Maîtres.
Qu’on imagine le mouvement littéraire unique¬
ment représenté par François Mauriac, les Tharaud
et Marius-Ary Leblond. On y épierait en vain le
retentissement d’un beau mot de couleur. C'est
assez dire qu’une désolante uniformité de facture
ramène la plupart des toiles au même caractère
d’habileté et de procédé que l’esprit du cubisme
durcifie. Il n’y a pas jusqu’au genre carte postale
qui ne nous soit pour cette fois épargné, comme
une maculature de vieille boue au milieu de l’af¬
franchissement des autres toiles. Les envois inté¬
ressants ne se distinguent de l’uniformité générale
que par l’heureux dosage et la bonne utilisation des
éléments. Il y a, au fond de cette peinture, un
remarquable souci à’ humanisation et de véridicité
de la matière. Ce qui distingue par exemple des
envois comme ceux de Dunoyer de Segonzac et de
Marchand, c’est un degré de plus dans la qualité
de la sensation, un enrichissement intérieur de la
matière. Fraye opalise des échappées de fenêtres
250 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
sur des plages dominées par des deux noirs. ïti, la
sensation s’allège jusqu’à la qualité d’un sentiment.
Cette fenêtre sensible est une des perles du Salon.
Il y a encore une synthèse de gare d’une remar¬
quable répartition et où perce une pointe d’hu¬
mour, de belles voiles, un ciel de nacre, des remor¬
queurs. Et le tout épanoui dans la joie.
Mainssieux, ni Camoin ne se séparent d’un fond
de terre. Mais où Friesz trébuche et s’enlise dans
le bousillage et l’encrassement, Camoin se hausse
aux facettes des belles robes de paon. Avec une
identique porosité de matière, Mainssieux fleurit
des visions orientales d’une simplicité reposante
et qui sont des transpositions dans la contention
et la fraîcheur des rutilements de là-bas.
Théophile Robert seul avec un nu révèle des
préoccupations d’ordre psychique dans une toile
très exactement remplie. Il y a quelque chose
d’absolu dans l’austérité de ces droites volon¬
taires et de ces courbes, dont le balancement
nuancé compose la plus heureuse réalisation du
Salon.
L’Épinal est joliment représenté par Dufy. On
peut noter l’enrichissement qui s’ajoute à une
vision un peu sèche du monde, la fixation d’un
beau diapason de couleur. Bissière s’épuise à la
recherche stérile de concilier le cubisme avec la
vie. Triste exemple de contamination intellectuelle.
Hélène Perdriat baigne, dans ses harmonies un
peu sures, des images un peu à l’instar. Marval
est l’illustration de la sottise des femmes, et
Vallotton de l’assèchement d’un beau talent.
Foujita manque un peu de grandeur, mais
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 251
chaque parcelle de toile est d’un émail si mer¬
veilleux qu’on pardonne, en faveur du réveil
parlant, des pelotes de coton rose et du parapluie
au manche recourbé.
Le Sacré-Cœur de Lascaux est la seule toile
qui contienne ce qui manque le plus généralement
aux peintures des Français : une pensée.
Les fleurs de Sardin étaient l’extériorisation
d’une jolie âme discrète, ses paysages sont le
témoignage d’un beau métier, que ne contaminent
pas les théories.
D’analogues préoccupations d’ordre psychique
rapprochent les ensembles belge et russe. Une
effervescence démente anime des longs pantins
spirituels qu’affectionne l’hystérie russe, tandis
qu’un peu plus loin, leurs confrères belges, avec
un vieux relent de paraboles, redisent de mysté¬
rieuses histoires au symbole caché.
Telles sont ces œuvres, que leur caractère met
au-dessus de toute question technique.
*
Chariot le Nain, rude, précis, exact, implacable,
ne ressemble qu’à lui. Sunyer nous donne de
belles visions de natures reposées, dans un faire
délicat, avec de l’air, une ambiance et de beaux
feuillages charmants.
Yvonne Gilles est mûre et sensible; et Lespi-
nasse net, solaire, et véhément. Laboureur reste
Laboureur, sans plus. Favory amplifie sa manière.
Ch. Granval, le seul comique vraiment amusant
du Français, nous donne deux marines, très
252 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
intelligemment mises en place, très déblayées de
tout détail parasitaire, très synthétiques et sen¬
sibles et qui sont de spirituelles transpositions
dans le monde plastique de sa vision humoris¬
tique des choses.
MAURICE MAGRE ET LA FÉERIE 1
L’irréel aura toujours ses fervents. Or, les fron¬
tières en sont vastes. Il empiète jusque sur le
domaine de l’habituel, du journalier, pourvu que
ce soit l’habituel et le journalier des autres hommes,
loin de nous, — et qu’on ait su faire gicler, jaillir
l’âme, dégager l’émouvante beauté, la retentis¬
sante humanité des plus petits gestes de notre
vie.
Toutefois, il y a des lieux prédestinés et que
la fantaisie de l’homme a toujours plus volon¬
tiers recherchés : l’Inde, la Perse, la Chine, le
Japon. Béni donc celui qui, dans notre idiome
un peu sec et positif, a repétri les Arlequins et
les Derviches 2, et ramené les grottes des fées.
Magre est ce dernier Enchanteur. L’an dernier,
c’était dans les vertigineuses fumées d’un irréel
jardin Arlequin 3 à la poursuite de l’Étemel Fémi¬
nin; et cette année avec Sin 4, l’alléchante fan¬
tasmagorie de la Chine va déployer ses floraisons.
Cette imbrisable volonté d’évasion vers ailleurs,
depuis tantôt vingt ans, est un bel exemple de
fidélité à l'idéal. Pourquoi faut-il qu’à cette pure
matière se mêle tant de clinquant. Pourquoi faut-il
254 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
qu’il habille ses séduisants fantasmes d’un vieux
fond d’images éculées, prises à Banville les trois
quarts du temps. Et nous eûmes, dans la Mort
enchaînée 5, ce ridicule défilé des Mânes, pas même
bon pour le public des barrières. Toutefois, Magre
est un poète. Et, de-ci de-là, une floraison inat¬
tendue du style vient nous consoler de cette
fondamentale négligence.
Et, depuis qu’il a chanté l’opium, il a su tirer,
des circonstances quotidiennes, un retentissement
inouï. Sa Montée aux Enfers 6 n’est qu’un long
rêve d’opium, tout miroitant de laques et chargé
de fumées.
Ici, où l’expression trouve son plein épanouis¬
sement, où chaque mot explose avec sa pleine
charge de sens, une révoltante outrance gâte les
plus beaux poèmes. La facilité n’est plus dans
les images, elle est dans les situations. Mais le
livre est sauvé par sa sincérité.
LA CAVALIÈRE ELSA
par
Pierre Mac Orlan
(Éditions de la N.R.F.) 1
Plus encore que les précédentes productions de
Pierre Mac Orlan, sa dernière œuvre porte la
marque de son époque. Elle est extraordinairement
datée. Mais elle tire justement de ce caractère pour
ainsi dire momentané sa valeur documentaire et
son style. Elle fixe un moment assez furtif du
développement spirituel de notre époque. Il y a
d’ailleurs dans le style de Pierre Mac Orlan quelque
chose de proprement inexprimable, une certaine
faculté de dégager ce qu’on pourrait appeler la
substance mystique de nos sensations, qui en fait
quelque chose d’éminemment représentatif. Un
autre caractère de ce style est sa précision, sa net¬
teté, une appropriation étonnante de la forme au
fond, qui donne l’impression que la forme a été
pensée avant. Un intense sentiment de la signifi¬
cation symbolique des choses communique à ses
créations l’apparence idéale des choses vues en
rêve. La Cavalière Eisa est comme une incarnation
féminine de l’âme de Pierre Mac Orlan. Mais le
grouillement épique de cette belle fresque animée
256 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
qu’est son dernier livre, se réduit à des enluminures
de détail.
Pierre Mac Orlan est un écrivain trop conscient.
Ce qui enlève à son livre sa masse et son unité.
Mais si éparpillée que soit la fabulation de ce
roman, la vie qui s’y incorpore en rend la lecture
troublante.
POINT DE MIRE
par
Céline Arnauld 1
Le monde vu du fond de la mer. Si vous n’êtes
pas arbre à corail ou madrépore, vous ne pouvez
rien comprendre à l’art de Céline Arnauld. Il fau¬
drait en plus être un arbre à corail intelligent et qui
pense. Un poème comme Jeu d’échecs ne se peut
aborder de front. Il y faut une âme à l’instar. On
espère peut-être de nous une explication logique¬
ment raisonnable, une coordination raisonnée de
ces poèmes! Il n'y en a pas. Céline Arnauld pense
par associations d’idées. Une image appelle une
autre image d’après des lois qui sont les lois mêmes
de la pensée. Chaque poème est un corps complet
et parfaitement organisé auquel des nécessités inté¬
rieures et lointaines imposent sa forme et sa dimen¬
sion. Exemple : Jeu d’échecs.
Mais, avant tout, Céline Arnauld ne fait pas de
littérature. Nous ne sommes pas pour les règles.
Mais plus une littérature se passe de règles, plus
elle a besoin de se reposer sur la vie, de se modeler
sur la vie, de s’infuser de la vie. Si aux yeux de
certains la littérature d’à présent n’apparaît que
comme une mandarinade de lettrés décadents, la
258 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
faute en est à quelques artificiels assembleurs
d'images mécaniques, posées là comme des papil¬
lons tout faits. Mais la poésie de Céline Arnauld est
une explosion d’ardentes sèves. C’est la vie elle-
même qui pousse au dehors des efflorescences si
nourries : c’est comme un brasier d’images :
Voici venir habillées d’austères musiques les fanfares
du soir.
ou :
Le cortège de ses mains jointes en fougères stellaires.
Un poème de Céline Arnauld a une couleur de
cendre verte et de piment violet, et de toutes les
choses en général qui font penser à ces clowneries
merveilleuses et autres parades foraines dont s’en¬
chantent les grands enfants.
Le recueil est précédé d’un portrait de Céline
Arnauld, par Halicka, qui est comme une classifi¬
cation de son âme.
MONSIEUR KAHNWEILER 1
Dans aucune galerie de Paris on n’a l’impression
d’un renouvellement de la peinture, sauf chez
Monsieur Kahnweiler.
Chez Rosenberg Léon c’est le cubisme. Le
cubisme est le cubisme, qui était neuf en son temps.
Il a donné tous ses fruits. Kahnweiler aussi a
prôné le cubisme. Il faut maintenant changer de
direction.
Bernheim jeune. La citadelle de l’impression¬
nisme. On accepte bien de-ci de-là quelques
cubistes, mais dans la mesure où la postérité les
accepterait. Et puis un fumet d’impressionnisme
est dans l’air.
Marcel Bernheim où déferle un arrière-impres¬
sionnisme un peu confit. Les confins de la Natio¬
nale, et nous sommes en 1923.
Il y a encore Paul Guillaume, qui hébergea Modi¬
gliani! Les ressortissants de l’art nègre!
Tout ce monde-là couche sur ses positions. Leurs
galeries font figure de musées. Mais Kahnweiler
est en perpétuelle ébullition. C'est le creuset de la
peinture. On [a] 2 vraiment chez lui l’impression
d’assister à la gestation de l’art nouveau. L'art en
2Ô0 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
travail. Vlaminck, Derain sont là comme les
témoins du chemin parcouru. Le tremplin d’où
jaillir. Les colonnes solides du nouveau temple.
Une assurance pour les futures moissons.
Juan Gris sans cesse se renouvelle. Sa Fenêtre est
comme un prisme gelé, une minute du temps
reconstituée dans son exacte enveloppe de lumière.
Voilà les directions de la peinture vivante, la
peinture qui n’est pas encore née.
Parmi les nouveaux, Masson applique l’idée du
cubisme à la restitution d’objets naturels, à la
nature qui devient vraiment chez lui de la nature
repensée, vue à travers un tempérament. Ses forêts
sont grandioses et douces, mais toujours un peu
absolues. Chacune de ses forêts est La Forêt, où tous
les éléments de la forêt se retrouvent, organisés.
Ainsi qu’un décor vrai. Ce puissant est capable de
tendresse, voire de suavité. Ce sera là son écueil.
Togorès est fort, net, plein de style.
Lascaux réalise l'alliance de la nature sentie, et
de la nature pensée. Chacun de ses paysages est
vrai, solide, réel, et cependant transposé. Rien
d’Utrillo. Vieilles rues, vieilles masures. L’atmo¬
sphère a la couleur des pierres, la couleur du jour,
la couleur du ciel. Invisible elle saisit peu à peu.
L’ensemble est âcre et doux. Comme la vérité. Mais
vue à travers l’esprit. Chacun de ses tableaux a l’air
de la conclusion de quelque chose. Le peintre dit :
voilà, c’est ça. Et en effet c’est ça, par rapport à
une minute de l’esprit.
LE PEINTRE LE PLUS REPRÉSENTATIF
DU GÉNIE DE LA RACE
ET LE SCULPTEUR 1
Mais où se place le génie de la race, — est-ce
dans l’inspiration initiale, dans la courbe du
sentiment, est-ce dans le niveau de la pensée,
dans une simple émanation du sol, une certaine
agglutination de formes, de tendances, de répul¬
sions?
Mais pour qui trouve que Chardin représente
la France et que Delacroix, par exemple, fait
exception à la France, il n’y a pas de point d’union,
si ce n’est dans une certaine impuissance ou une
certaine incommunicabilité.
Si je dois nommer qui à mon sens représente
ce qu’il est convenu d’appeler le génie de la race
je prononcerai Watteau comme la plupart de mes
confrères. Pour moi, qui dit France en matière
d’Art ou en quelque matière que ce soit dit conten¬
tion, stérilité, cristallisation, barrière, je ne dis
pas mesure, ordre, composition (voir Poussin),
je dis stratification. C’est ainsi que Delacroix pour
moi est français non par ce qu’il représente, mais
par ce qu’il implique, et qu’il est impuissant à
représenter.
2Ô2 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
L'Art Français manque d’un vrai tourment
moral, je ne dis pas d’une inquiétude, d’une
tristesse, je dis d’un vrai tourment central, essen¬
tiel, préoccupant. Désabusement, oui, et encore,
détresse (quoique si peu) mais interrogation,
abîme, rupture, jamais! Ivresse extérieure, dio¬
nysiaque tant qu’on voudra, et même les confins
de l’ivresse, une ouverture sur l’infini, un quelque
chose entre la pourriture et le phosphore que
possède parfois Delacroix.
Mais tout ceci encore circonscrit, conscient,
parfaitement définissable. Jamais le peintre fran¬
çais ne donne la sensation d’être dépassé par lui-
même.
Ce qui caractérise notre grâce à nous, c’est
qu’elle est définie. Les portraits les plus chargés
de spiritualité, les plus lourds en révélations psy¬
chologiques ne révèlent guère qu’un niveau d’âme
palpable et conscient. Je pense à Gustave Ricard,
au portrait de sa mère.
Cet Art lourd et bestial que nous propose Lucas
Cranach donne certainement plus à penser dans
son animalité égarée et massive que l’Art plus
relevé de Prud’hon, par exemple.
Je choisis à dessein un peintre gracieux et dont
l’Art ne s’oppose pas. Un des caractères des
peintres étrangers est qu’ils semblent poussés par
leur race, au lieu que chaque peintre français
définit la sienne et semble la terminer.
C’est ce qui peut permettre de rassembler d’un
côté Fouquet, Clouet, Courbet, Corot, de l’autre
Fragonard, Watteau, Latour, Prud’hon. Au centre
Poussin, Le Nain. — Et de côté David, Ingres
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 263
que je me refuse à rapprocher de Poussin à cause
de ce qu’ils ont de plus prévu.
Je ferai donc tenir les génies de la race que je
vois dans un certain gel, une délimitation sub¬
consciente de la pensée, du sentiment, de la forme
(opposé au gel conscient, et à la suppression de
parties entières de la pensée et du sentiment des
protestants dans la personne d’Ingres qui inclut
la grâce, la pureté, la psychologie, la sensualité
dans la rigidité d’une forme parfaite).
En sculpture, la question me paraît plus simple.
Je verrai le génie de la race de la sculpture fran¬
çaise dans un certain mélange de barbarie et de
grâce. Je pense aux Cathédrales, aux Vierges tail¬
lées dans le bois. Rodin allie la barbarie des
délicieux tailleurs de bois et de pierre à la grâce
et à la pensée.
Mon peintre préféré : Delacroix, pour les raisons
plus haut indiquées. Parce que le moins français
dans l’essence.
Un acteur.
LETTRE DE PARIS 1
EXPOSITION PICASSO
« Je peins mes toiles dans l’avenir. Je les bâtis
avec le style que le temps leur conférera. Je suis
de trois siècles en avant. Je peins des images
futures. Je les peins avec les yeux du futur. Je
leur donne le style que j’espère qu’elles acquerront
dans le futur. »
Mais, pour l’instant, Picasso ne nous évoque
que le passé. Sa peinture est un résidu, une « décan¬
tation » de la peinture. Elle a beaucoup trop un
caractère de but, non de moyen. Picasso s’évertue
à penser en formes classables, déterminées. Et il
les classe pour l’avenir. Il se définit beaucoup plus
qu’il ne s’exprime. Il s’exprime en se contemplant.
Son art, maintenant, appartient au passé. Ses
dernières toiles cubistes nous touchaient beaucoup
plus. Elles étaient à elles-mêmes leur manière.
Elles ne définissaient qu’elles-mêmes, et cette
petite partie du monde qu’elles recréaient à leur
gré. Moins immédiatement sensibles, elles décou¬
vraient peu à peu leurs secrets. Une force prodi¬
gieuse de vie crépitait dans leurs lignes denses,
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 265
une réalité inconnue et profonde, où toute l'âme
se retrouvait.
De profundis, Picasso.
EXPOSITION Kl S LIN G
Celui-ci ne s’attache qu’à nous rendre la vie, vue
de son angle le plus aigu, chargée d’inconscience
profonde et de sens. La vie pour la première fois
découverte, un angle nouveau de la réalité. La
vie dans une ambiance hoffmannesque, mais telle
que des yeux hoffmannesques eux-mêmes pour¬
raient la voir. La vie efficace et touchante des
choses. Adorable petit enfant aux yeux vides, et
toi, insultant vieillard aux lunettes, vous êtes
denses comme la vérité.
MARTHE ET L’ENRA GÉ
par
Jean de Bosschère
(Émile Paul) 1
Pourquoi un livre d’impressions d’enfance? Et
pourquoi tout d’un coup, si tard? Croit-on qu’il
soit si amusant que cela d’écrire un roman et un
roman comme celui-là qui soit une sorte d’amer
pensum. Mais qui n’a été terrifié par cette idée
qu’il allait un jour oublier sa vie. Avant que cette
idée ne soit définitivement enfouie, Bosschère la
reprend et la fixe. Mais à travers cette vie passée
on retrouve l’ossature de sa mentalité éternelle.
Impressions d’enfance soit, mais d’où une sombre
philosophie se dégage, une sorte de pessimisme
désespéré auquel participe l’ample tournoiement
de la nature, avec cet air d’éternité répandu sur
telles pages de Brueghel, telles toiles de primitifs
oubliés.
Jamais un effort d’objectivation de la nature
extérieure ne s’est fait jour comme dans le livre
de Jean de Bosschère. L’ossature charnelle du
monde, cette espèce de système planétaire à même
les bois, les rocs, les plaines, les plantes. Et l’esprit
de l’homme jeté là-dessus comme un pont.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 267
Qu’une cloche vibre : voici que se déclenche
instantanément le système aérien des sons. Jean
de Bosschère n’a rien laissé perdre de toutes ces
impressions flottant à même l’atmosphère. Tout le
trésor spirituel de l’enfance se trouve rassemblé,
déballé. Impression d’un plat comme d’un paysage.
Jean de Bosschère n’a rien oublié.
Et il arrive que cette œuvre écrite comme une
torture, et qui a tout le caractère d’un mémoire
appliqué, prend une vigueur et une force qui le
met bien au-dessus de tant de romans autobiogra¬
phiques écrits ces dernières années.
Marthe et V Enragé, au sortir d’un tel livre nous
n’ignorons rien ni de l’aspect extérieur ni de
la configuration morale de ces deux types singu¬
liers. Mais de plus ils vivent devant nous sur un
pied anormal, et ils semblent nous demander des
comptes. Les connaissant comme nous les connais¬
sons, la fin du livre ne nous étonne plus.
Après avoir démonté les rouages psychologiques
de ses personnages, jusqu’aux plus fins, jusqu’à
ceux qui ont une sensibilité de membrane, Jean
de Bosschère les lance 2 dans un drame effroyable
dont les moindres péripéties sont décrites avec un
sens de l’orientation des lieux, avec des effets de
perspective mentale qui ont quelque chose de
véritablement hallucinant 3.
Ce livre si dur et si compact laisse un goût
de vérité extrême, mais curieusement éparpillée.
Est-ce la vie, est-ce le paysage vrai de la conscience,
cela? Mais pourquoi en nous ce peu d’ennui, cette
douleur, cette peine?
Une volonté d’objectivation peut-être anormale
268 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
y fixe les choses de la pensée 4 avec des miroite¬
ments durs de stalactites. Chaque atome de sen¬
timent prend corps, prend un corps et des ver¬
tèbres. Une merveilleuse floraison de micas tremble
au milieu des lueurs sous-marines de l’inconscient
mis à jour.
H AND J I
par
Robert Poulet
(Denoël et Steele) 1
Robert Poulet a cultivé pendant quelque temps
l’hallucination écrite. C’est un genre difficile, car
les repères manquent; et on n’est jamais sûr d’avoir
touché le point qu’il faut. Sans renoncer absolu¬
ment à l’attitude d’esprit que cette façon de cul¬
tiver l’inconscient pur suppose, M. Robert Poulet
nous donne cette fois un roman clair; clair, c’est-
à-dire situé. On y peut déceler les emplacements
de l'esprit où son dévergondage habituel d’imagi¬
nation prend source, les points gâtés de la pensée
auxquels sa sensibilité correspond : son roman
dégage une violente odeur de sang humain, de
transpiration, d’urine, toute une physiologie intime
qui montre de quelle façon les choses de l’esprit
ont trouvé leur résolution dans les faits : on a par
moments l’impression d’assister aux ébats intimes
d’Handji, le spectre, avec les deux officiers, et
peu s’en faut que ces rapports ne se réduisent à
une économie ménagère de draps changés, de linge
sale et de lits prêtés. L’hallucination a pris chair.
Comme une scène d’une sexualité bizarre trans-
270 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
portée devant quinze cents spectateurs. Mais quelle
séduisante gageure de transporter cette énervante
alchimie mentale en plein front, en pleine atmos¬
phère de la guerre, jusqu’à faire de la guerre une
sorte d'immense rêve où la seule réalité réside
dans les cheminements lents des deux esprits.
Ce roman a été accueilli par une grande partie
de la critique avec un étonnement irrité : ceux qui
le détestent se sont empressés de rechercher ses
parentés avec toute une littérature dont les tics
de langage, les déformations verbales, et une
constante préoccupation, on pourrait même dire
un envoûtement de l’anodin, font tout le prix.
Mais Robert Poulet, quelque ressemblance qu’on
puisse déceler en lui avec le langage à la mode,
porte son style à lui, et qui s’impose dès les pre¬
mières phrases : on doit reconnaître avant tout
dans Handji la présence d’un style, un style à
part, plein de procédés, de manies, mais qui rend
un son singulier, dense et murmurant, comme
d’un couteau brusquement enfoncé dans la terre,
un coup de pioche, cause d’éboulements. Un style
où tout le problème du langage, de ses retards,
de son éventualité, de ses luttes, se montre à nu
dans chaque expression. A force d’assister comme
en rêve aux éboulements de la pensée dans l’esprit
et de l’esprit dans l’expression, tout le système
du langage s’effondre, l’esprit perd pied et tout y
apparaît également inutile ou également nécessaire
dans les éventualités de l’expression : il n’y a plus
pour la pensée de tournure qui tienne, il n’y a pas
de raison d’accrocher la pensée ici ou là, ici plutôt
que là, il n’y a pas de raison de commencer à penser.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 2J1
Le squelette de notre horlogerie interne nous appa¬
raît tout à coup mis à nu, aussi virtuel, aussi
éventuel à un niveau qu’à un autre, dans une
forme que dans une autre. Seule la nécessité de
faire vite, de dire aux gens ce qu’ils attendent, et
d’en finir, ‘pour tout dire, avec le Temps, guide
finalement et commande le choix. La langue de
Robert Poulet pose ces problèmes et beaucoup
d’autres.
Je veux signaler la curieuse conception de l’ennui
qui apparaît à certaines pages du livre. Robert
Poulet nous donne le diagnostic de l’ennui comme
on donne le diagnostic d’une maladie connue,
classée, aux caractéristiques nettes. C’est la forme
la plus normale de l’ennui, qui soit. Ce n’est pas
l’ennui crasse et poison, le cafard sans cause,
l’ennui qui neutralise le cerveau : c’est l’ennui qui
mesure le temps, donne un relief aux secondes,
situe toute action, toute sensation dans le temps.
Par lui la pensée inoccupée et qui fait feu de tout
bois, évalue les personnes, les gestes, les paysages :
« Tel chemin sera celui par lequel passera l’homme
qui portera la nouvelle d’un changement, et cet
homme aujourd’hui inactif, inoccupé, neutre, prend
d’ores et déjà l’importance de son activité à venir. »
Ainsi tout ce qui se passe est situé, tout ce que le
cerveau d’habitude absorbe, sans y prendre garde,
par le fait de cet ennui créateur prend sa valeur
exacte : aucune parcelle des choses, aucune partie
du monde ne demeure inutilisée.
LA MAGIE DANS L’ÉGYPTE
ANTIQUE
par
François Lexa
(Paul Geuthner) 1
Le livre du professeur Fr. Lexa est un monument
précieux et puissant, et extrêmement valable si
l’on ne veut considérer que l’entassement des
matériaux qu’il nous apporte et l’analyse patiente,
judicieuse et très complète qu’il en fait.
C’est ainsi que certaines notions magiques sur
l’appel aux mythes divins, au cours d’une séance
d’évocation magique, procurent à l’esprit de qui
les replace dans leur ambiance poétique vraie,
une sensation d’affolement et de vertige, qui fait
rapidement place à une certitude insensée.
Des textes qui, malgré leur traduction en fran¬
çais, donnent parfois l'impression de la poésie la
plus sublime, et telle qu’on sent très bien qu’aucun
poète humain n’a pu en être capable tout seul, et
avec des moyens simplement humains, suivent
dans le second tome de l’ouvrage.
Et, par exemple, des phrases ou des versets
comme celui-ci viennent de loin.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 273
De l’infini de l’orient à l’infini de l’occident je me
suis tenu en face de la suspension appesantie des
deux, et sous mon aile toute grande et gonflée de leur
cri, j’ai vu l’un après l’autre passer et monter tout
droit, les dieux, comme des i brûlants, aspirés par le
bas et le haut de l’espace et par les quatre extrémités
de l’Infini, et j’ai vu le Seigneur, et le Fils et le Mage,
et celui qui tourne autour d’eux en couronne, et qu’on
appelle le Pérégrinant.
Et qu’on ne dise pas que certains grands poèmes
épiques contiennent des strophes à peu près compa¬
rables. Tous les anciens poètes ont puisé à des
sources que nous ne connaissons pas.
En dehors de la façon technique de faire et de
composer avec les ingrédients voulus des amu¬
lettes nouées ou non, ce qui ressort de tout cela
est que la « Magie Égyptienne » était surtout faite
de textes, dont le sens devait être étroitement en
rapport avec leur vibration verbale et avec les
dix mille façons de reprendre le texte et de le
prononcer, en provoquant chaque fois une vibra¬
tion de plus en plus profonde et ramifiée des nerfs,
et l’on perçoit jusqu’à quelle hystérie externe,
et quels tourbillons internes de Derviches tout
cela devait aller.
LA COUPE D'OR
par
Ludwig Tieck
traduction d’Albert Béguin
(Denoël et Steele) 1
Ludwig Tieck, ce rêveur grassouillet, à la tête de
moine hirsute et laïcisé, semble un réaliste égaré
dans le rêve, mais qui s’y sent bien.
Ses contes nous ramènent un monde de l’esprit,
un réseau de résonances qui sont les résonances de
nos sensations vierges à l’époque des premières
lectures que nous en faisions. Deux étages de
sensations s’échelonnent en nous, approfondissant
la volupté que nous en retirons, et qu’il serait
important d’analyser.
Il y a d’abord l’étage des réminiscences où se
perçoit une sorte de double courant. Là, le monde
de Tieck nous donne une image plausible de nos
rêves et nos rêves se contentent de magnifier la
vie extérieure 2. Nous n’avons pas encore atteint
le degré du chaos.
Passé l’étage des réminiscences, où le fantastique
organisé de ces contes semble ramener au jour les
spectres de notre moi, ces contes sont comme une
attestation merveilleuse que le monde de l’imagi¬
nation continue 3.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 275
De tontes ces œuvres qui fixent une date dans
l’évolution de l’esprit, qui définissent un état de
l’intelligence, sans lesquelles un degré précieux,
infiniment révélateur, infiniment important de la
vie spirituelle, nous manquerait 4, la plupart sont
ignorées, perdues, inaccessibles dans notre langue.
Je ne crois pas que depuis cent ans, on ait fait une
seule traduction de Tieck, si tant est qu’il en ait
jamais existé aucune. Et nous sommes un peu
abreuvés, un peu sursaturés d’Hoffmann. Ses
meilleurs contes, les plus aigus, les plus stridents,
les plus marqués de l’exaspération d’une sensibilité
malade, couleur de viande et de nerfs blancs, ses
contes les plus violents, les plus tourmentants
n’existent plus en français 5.
Pourtant, la nature imaginaire reproduit pério¬
diquement les climats nécessaires, aligne ses séries
d’effets. Il y a toujours des aurores humides, des
couchants troubles ou pernicieux. Il y a un bric-
à-brac d’antiquités naturelles où les archéologues
des paysages internes peuvent venir puiser des
sensations toujours fraîches, empreintes d’une
immuable virginité. Pour toutes ces raisons, une
réédition de Tieck est précieuse, et cette réédition
comble une lacune et nous permet de faire le point.
D’où vient cette impression de nostalgie comblée
que nous donnent la plupart des œuvres roman¬
tiques?
Tous, tant que nous sommes, écrivains de
l’époque présente, on pourrait nous prendre pour
des ennemis de la fraîcheur. Si notre parole, si
notre conversation, si notre vie connaît la diction
simple, notre esprit semble l’avoir oubliée. Nous
276 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
sommes follement romanesques, nous sommes des
sentimentaux dégoûtants; sous notre travestisse¬
ment d’esprit, nous nous apparaissons en face de
l’amour, en face de la vie, en face de la réalité,
comme de naïfs écoliers, comme des rêveurs incor¬
rigibles. Notre attitude n’épousera jamais la vie, la
vie telle qu’on nous l’a faite et telle qu’elle est.
Nous vivons peut-être en esprit, et de quelle vie
de larves et d’ossements, de quelle vie fœtale,
où les démarches les plus simples de l’intellect
deviennent, quand nous les passons au crible de
nos intelligences corrodées, je ne sais quelle pous¬
sière sinistre, quelle grotesque gesticulation; mais
à côté de cela, nous pleurons devant un paysage
doux et quelconque, une musique bête, un mélo¬
drame attendrissant. Nous sommes en face d’un
monde que notre inconscient voudrait vivre, mais
sur lequel notre esprit 6 ne s’applique plus. C’est
pourquoi les contes de Tieck nous rendent nos
sensations anciennes, et ils nous les rendent écrites;
ces sensations d’une jeunesse plus que morte, plus
qu’oubliée, fossile, infiniment plus vieille que nous.
Ils nous rendent des villes entières, des villes en
réduction et comme conservées sous des globes,
des paysages non fragmentés. Ils nous restituent
la démarche de notre esprit lui-même, qui enfouit
dans ses rêves l’image d’une femme perdue, inac¬
cessible, que notre vanité, que notre orgueil, que
notre délire, qui ne se contentait pas de vivre,
mais qui voulait en même temps vivre et rêver,
nous a fait perdre. Cette femme était ce qu’il y a
de plus beau au monde, et tout ce que le monde
peut nous offrir, nous avons exigé d’elle des attri-
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 277
buts que le monde ne contient pas et nous l’avons
laissée perdre. Nous la retrouvons hors de la vie
et du rêve, à la lisière de la mort, mais pas encore
morte, dans la déchéance, dans l’usure de sa beauté
et de nous-mêmes. Nous sommes maudits, et c’est
la morale de la Coupe d'Or, et de notre propre vie.
CAHIER DE CURIEUSE PERSONNE
par
Lise Deharme
(Cahiers Libres) 1
Aux temps maudits du Surréalisme, j’ai un jour
entendu parler d’une paire de gants d’azur qui
ressemblaient à une figure de femme. N’importe
quelle femme peut se donner un genre, en revêtant
des gants d’azur; mais n’importe quelle couleur,
qui en soi serait idiote, peut tout à coup devenir
sublime par sa place dans un tableau. Ainsi des
gants bleus de Lise Deharme qui étaient à mon
sens une véritable qualité d’esprit. J’ai cherché
longtemps dans la vie à reconnaître le visage
supporté par ces gants, de même que dans le Vase
d’Or d’Hoffmann une note perdue, qui prend la
forme d’une pierre, permet le jour où l’on tombe
dessus de retrouver tout un pays. C’est qu’on
avait besoin d’air au moment du Surréalisme et
que la poésie, incarnée par de ravissantes figures
de femmes, nous était un moyen de fuir la turpi¬
tude des esprits. J’ai enfin rencontré Lise Deharme
qui se fait toujours de la vie l’image d’un jardin
d’enfants. Et c’est dans cet esprit qu’elle recopie
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 279
patiemment ses poèmes, et dans ces poèmes des
objets passent, et ces objets parfois composent,
dans une musique grêle et certaine, une mosaïque
de choses vraies.
UNE « HISTOIRE DES RELIGIONS »
ÉCRITE DU SEUL POINT DE VUE
DE L’HOMME 1
Entre ceux qui racontent l’histoire de Dieu du
côté de l’homme et ceux qui la racontent du côté
de Dieu, il n’y aura jamais de conciliation pos¬
sible : mais tout de même il faut choisir; et Denis
Saurat, dans son Histoire des Religions, a choisi
du mauvais côté. Le point de vue de Dieu, c’est
la métaphysique, dans la mesure où celle-ci se
sépare de la philosophie; et le point de vue de
l’homme, c’est la psychologie, qui, basée unique¬
ment sur le concret et la connaissance rationnelle,
n’apporte à l’esprit que le chaos.
On pourrait pardonner au livre de Denis Saurat
de n’être qu’une compilation objective, un essai
de rationalisation des cultes basé sur les noms.
Mais sorti des rites qu’on peut décrire quand on
les connaît — et c’est déjà mal les connaître que
de les interpréter d’après les textes, les tablettes,
les hiéroglyphes et les bas reliefs, — même une
description geste par geste ne pourrait nous res¬
tituer un rite, dont l’esprit a cessé de nous appar¬
tenir, — sorti des rites et d’une sèche nomenclature
des noms, il ne reste plus à l’historien qu’à se
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 28l
taire sans entrer dans les croyances et sans cher¬
cher à les interpréter. On n’explique pas le sublime,
la poésie, la métaphysique, Dieu, par la psycholo¬
gie, qui en est la réduction et la négation même
— et parce qu’il est absurde, irrationnel, illogique
d’expliquer l’Infini par le fini. Cela est élémen¬
taire. Et c’est ici, d’ailleurs, que commence le vrai
débat. Et ce débat oppose deux attitudes irré¬
ductibles de l’esprit humain.
Mais, sans faire ici de la métaphysique, et comme
la question n’est pas tranchée et qu’elle ne le sera
jamais, du moins entre gens qui raisonnent dans le
concret et sur les faits — puisque en dehors des
faits on ne peut pas savoir ce qu’il y a, — sans faire
de la métaphysique, on peut dire que Denis Sau-
rat a choisi un peu trop facilement le point de vue
de la psychologie, avec son corollaire, la science,
qui explique Dieu par l’homme, et la religion par
l’homme augmenté de la société. Son point de vue
qui part des faits tranche un peu trop vite avec les
faits et s’embarrasse dans les croyances, dont la
description que Denis Saurat nous en donne abou¬
tit au plus sinistre cafouillis.
Denis Saurat croit encore à la souveraineté de la
science, au développement irrésistible du progrès,
il appelle les anciens et les Orientaux des barbares;
pour lui l’Inde n’a pas encore accédé à la Civilisa¬
tion, et la Civilisation c’est celle de l’Europe
moderne qui, comme chacun voit et sait, est en
train de s’effondrer, elle surtout, dans le chaos.
A chaque ligne du livre de Saurat, le parti pris
scientifique s’accuse, mais quand il entre dans l’in¬
terprétation des croyances, son parti pris devient.
282 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
même au point de vue scientifique, de l’ignorance,
et cette ignorance qui s’affirme et s’étale atteint à
une sorte de gigantesque absurdité.
Je ne connais pas mieux le sanskrit que Denis
Saurat lui-même, mais quand Denis Saurat pré¬
tend, s’appuyant en cela sur le Védânta, qu’Ishvara
créant le monde s’amuse et qu’il crée le monde pour
s’amuser, il démontre son incompréhension du
terme sanskrit correspondant, et de la doctrine des
Védas.
Il faut dire d’abord que le mot abusivement tra¬
duit par « s’amuser » n’a pas le sens puéril et gra¬
tuit que Denis Saurat lui attache. Il désigne une
sorte de jeu supérieur auquel l’absolu se livre, et
parce que le monde, en effet, pour l’absolu n’est
qu’un jeu, puisque l’absolu ne peut créer qu’en
cessant d’être lui-même, et que s’il veut rester lui-
même, il doit considérer le monde comme un simu¬
lacre périssable et non comme de l’absolu réalisé.
C’est ici un jeu comme le théâtre qui n’engage pas
le réel est un jeu et un simulacre, mais en quelque
sorte supérieur à un acte réalisable, puisque l’acte
est périssable et que le jeu seul est éternel. C’est
dans ce sens qu’Ishvara, qui est lui-même un reflet
de l’absolu dans le domaine du possible, s’amuse,
puisqu’il n’entre pas dans ce qu’il fait et qu’il n’est
pas engagé par ce qu'il fait.
De même, lorsque Denis Saurat recherche dans
les Upanishads un reflet de la pure doctrine védique
et qu’il la considère comme altérée, il n’engage que
lui-même et son interprétation abusive des textes.
Lorsqu’il prétend que les Upanishads, qui sont
pour les brahmanes le commentaire rituel et inva-
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 283
riable des Védas, où la doctrine des Védas est élu¬
cidée, rendue assimilable à l’esprit, et surtout appli¬
cable à l’homme, lorsqu’il accuse les Upanishads de
prendre le contre-pied de la tradition, il confond
simplement le point de vue de Dieu et le point de
vue de l’homme, il mélange le surnaturel des Védas
à cette assimilation du surnaturel par les hommes,
dont les Upanishads fournissent la doctrine et le
chemin, il confond une fois de plus la métaphy¬
sique et la psychologie.
Il est facile intellectuellement d’opposer le bien
et le mal, mais quand on veut définir ce qui est
bien et ce qui est mal, et donner les règles de l’un
et de l’autre, c’est alors que le vague, le halo, la
confusion et les difficultés commencent. Il est
facile de séparer a priori le particulier du général,
mais quand il s’agit de séparer l’Homme Absolu
et Total de l’ensemble total des hommes, et de
chaque homme pris en particulier, cette séparation
a abouti au Moyen Age à une querelle de plus d’un
siècle, et il appartient au seul Denis Saurat de dire
que la discussion, connue sous le nom de « Querelle
des Universaux », n’offrait pas d’intérêt.
Quoi qu’il en soit et pour en revenir aux procédés
de discussion de Denis Saurat, on peut dire que
tous les textes auxquels celui-ci se réfère, qu’il
s’agisse des Védas, des Upanishads, du Tao-Te-
King, des Évangiles, du Livre des Morts, des Sen¬
tences d’Hermès Trismégiste, pourraient recevoir
de chacun de leurs lecteurs une interprétation
différente et tout aussi valable que celle de Denis
Saurat, parce que ces textes sont poétiques d’es¬
sence, et que la poésie par essence est irréductible
284 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
à l'intellect pur et encore moins [réductible] à
l’intelligence rationnelle. C’est ainsi que lorsque
Denis Saurat [veut les interpréter, il devient
à peu 2] près incompréhensible et qu’il n’en dit
rien de plus, il juge, à notre sens, l’infirmité de la
raison d’abord, et ensuite celle de Denis Saurat,
qui n’accepte que ce qu’il comprend, et pour qui il
n’y a dans l’esprit rien de supérieur à ce qui peut
être compris, c’est-à-dire cerné, limité, donc ter¬
miné, donc fini, c’est-à-dire mort.
Il ne s’agit pas de comprendre le Tao-Te-King
et par là de l’achever, de le détruire, en le limitant
et en le déterminant, mais d’être soulevé par lui et
conduit sur la voie véritable qui réside dans l’illu¬
mination intérieure, est inconnaissable par nature,
et qui n’a ni forme ni nom. Et nous en revenons
par là à l’antagonisme éternel entre l’infini méta¬
physique, le Divin Inconnaissable, qu’on n’atteint
qu’en abdiquant sa raison humaine, et la science
fixe des faits qui est, par essence, la destruction
du Sublime et de l’Éternel. Entre ces deux voies,
il n’y a pas de conciliation possible, et qui fait, avec
des moyens humains, l’Histoire des Religions, c’est-
à-dire de l’indicible, et de ce qu’à travers l’histoire
les peuples en ont pu capter, risque comme Denis
Saurat d’aboutir, en fin de compte, à une logoma¬
chie insoutenable, à l’image de son propre chaos.
SATAN L’OBSCUR
par
Jean de Bosschère
(Denoël et Steele) 1
Jean de Bosschère est perdu d’esthétisme, mais
sous cet esthète il y a un homme; et aujourd’hui
il n'y a pas d’hommes qui aient la préoccupation de
l'essentiel 2. Trop d’épithètes, de comparaisons, et
trop de fleurs. Trop d’afféteries de langage qui
remontent à 1900, nous empêchent d’atteindre au
secret de son livre. Mais dans son livre il y a des
secrets. Satan l’Obscur, c’est plus que la descrip¬
tion d’un homme secret 3. C’est l’incarnation du
domaine sombre, où l’érotisme, la poésie, la religion
et le sublime voisinent, comme dans le sein de sa
mère un poète de génie voisine avec toutes les hor¬
reurs physiques, incarnations d’autres horreurs non
physiques, qui accompagnent dans le ciel la nais¬
sance de certains êtres prédestinés 4.
Il y a des secrets et une atmosphère de fièvre, de
cruauté 6, et aussi de parfums hélas, et de pein¬
ture; mais l’accent suraigu par moments, et le
malaise qui s’en dégagent, font la rare qualité
littéraire 6, et la valeur humaine et poétique de
Satan l’Obscur.
EXPOSITION BALTHUS
A LA GALERIE PIERRE 1
Il semble que, fatiguée de décrire des fauves et
d’extraire des embryons, la peinture veuille en
revenir à une sorte de réalisme organique, qui loin
de fuir la poésie, le merveilleux, la fable, y tendra
plus que jamais mais avec des moyens sûrs. Car
jouer sur l’inachevé et le fœtal des formes pour en
tirer de l’imprévu, de l’extraordinaire, du merveil¬
leux, apparaît tout de même un peu trop facile. On
ne peint pas des schémas mais des choses qui sont,
on n’arrête pas au microscope le travail de la nature
pour en extraire de l’inarticulé; mais le peintre
conscient de ses moyens, de ses puissances, entre
délibérément dans l’espace externe, et il en retire
ensuite des objets, des corps, des formes dont il
joue sur un mode plus ou moins inspiré.
Balthus peint d’abord des lumières et des formes.
C’est par la lumière d’un mur, d’un parquet, d’une
chaise et d’un épiderme qu’il nous invite à entrer
dans le mystère d’un corps pourvu d’un sexe qui se
détache avec toutes ses aspérités. Le nu auquel je
pense a quelque chose de sec, de dur, d’exactement
rempli, et de cruel aussi, il faut le dire. Il invite à
l’amour mais ne dissimule pas ses dangers.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 287
Quant à la poésie, elle entre dans la peinture de
Balthus par une toile intitulée la Toilette de Cathy,
où le corps jeune et amoureux d’une femme s’im¬
pose comme un songe dans une peinture qui a le
réalisme de l’Atelier de Courbet. Imaginez dans la
vie un modèle de peinture transformé tout à coup
en sphinx et vous avez à peu près l’impression que
cette toile peut faire.
La technique du temps de David au service
d’une inspiration violente, moderne, et qui est bien
l’inspiration d’une époque malade où l’artiste qui
conspire ne se sert du réel que pour le mieux cru¬
cifier.
Anti-réelle, pour finir, cette conception détachée
de la peinture, je veux dire où aucune toile ne
peut être jugée en elle-même mais qui n’a une
valeur qu’en fonction du sens où on la met. C’est
la notion du trompe-l’œil prise sous l’angle de sa
splendeur et non sous celui de sa servitude. C'est
le trompe-l’œil qui n’est pas dans la toile mais
dans la toile plus le décor où on la met. C’est la
peinture qui reprend dans le réel, par l’éclairage
artificiel de la toile, par le couloir, la galerie, la rue
passante, son sens secret, son utilité précieuse,
c’est la réalité de l’esprit qui se met à la place de
nos gestes désaccordés.
LA VIE, U AMOUR, LA MORT,
LE VIDE ET LE VENT
par
Roger Gilbert-Lecomte
(Cahiers Libres) 1
Contrairement à ce qui s’est pratiqué un peu
partout depuis quinze ans et plus, il semble que
l’on doive maintenant en revenir à une acception
de la poésie conçue comme une chose qui sonne,
fût-ce de façon mystérieuse et d’après les lois du
quart de ton.
Or, dans les poèmes de Roger Gilbert-Lecomte
qui consacrent la présence du vide, la circulation
mystérieuse du vent, il y a, même dans les parties
humoristiques, même dans les poèmes faits de
quelques mots, de quelques vocables épars et qui
ont du mal à trouver ce qui les rassemble, il y a la
présence d’une harmonie cachée et qui ne se révèle
que par ses aspérités.
Cette harmonie à peine indiquée et parfois
presque imperceptible, par moments il semble que
l’on en puisse douter. Mais il y a dans tout le livre
l’incontestable révélation d’un poète vrai, et qui se
cherche; et la fin du livre démontre qu’il s’est
trouvé.
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 289
Ce recueil, intelligent et sensible, est un aperçu
de la poésie, une sorte de carte du ciel interne, une
Rose des Vents magnétique, qui s’oriente et qui
nous oriente à travers toute la variété des aiman¬
tations et des courants. Un bon tiers du livre est
pris uniquement par cela. C’est le fait d’un homme
qui fait le point, qui cherche la trace, une trace,
et qui la trouve.
Roger Gilbert-Lecomte indique le temps, le ton,
la nuance, il se met au diapason; et enfin, il trouve
la vraie poésie, qui est génésique et chaotique, qui
part toujours, — et quand elle n’est pas si peu que
ce soit anarchique, quand il n’y a pas dans un
poème le degré du feu et de l’incandescence, et ce
tourbillonnement magnétique des mondes en for¬
mation, ce n’est pas la poésie, — qui part toujours
de la Genèse et du Chaos.
La partie supérieure du livre, celle où la vraie
personnalité de Roger Gilbert-Lecomte se mani¬
feste et se dégage, est celle qui traite du vide et
du vent, avec la mort comme complément.
Ici enfin, une forme de vrai lyrisme, de lyrisme
moderne apparaît. Et c’est ici que Roger Gilbert-
Lecomte rompt avec les poètes du temps, retrouve
ce ton organique, cette atmosphère déchirée d’or¬
ganes, cet air fœtal, humide, ardent, qui a de tout
temps appartenu au vrai lyrisme, qui puise sa
force à la force de vie, qui prend sa source à la
source de toute vie.
Ici encore, comme pour tout le reste, c’est
l’Orient qui nous fait la leçon. Il n’y a pas dans la
poésie d’Occident cet air de mort, cette ambiance
orageuse, cet air de spasmes mal calmés, qui
2Ç0 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
appartiennent par exemple à la poésie thibétaine
pour le peu que nous en connaissons. L’Orient
dans sa poésie s’attaque au cycle de la vie humaine,
qu’il saisit dès avant la naissance, qu’il ose pour¬
suivre jusqu’après la mort. Un des poèmes les
plus saisissants du livre de Roger Gilbert-Lecomte
est celui où il décrit la chute spirituelle d’une âme
qui se laisse prendre au piège de l’incarnation.
Le thème est le thème habituel de la haute
poésie thibétaine, mais le lyrisme et l’accent sont
à lui.
Roger Gilbert-Lecomte est un des rares poètes
d’aujourd’hui à cultiver cette forme de lyrisme
violent, noueux, torride, ce lyrisme en cris d’écor-
ché, qui se pare de mots abrupts, d’images-forces,
où la convulsion et le spasme rendent le son de la
nature en plein travail. Des images de danse
macabre, des sonorités graves, enfouies, des refou¬
lements de sons qui tournent sur eux-mêmes et
font la spirale, marquent deux ou trois de ses
poèmes. Et dans une époque antipoétique entre
toutes, et où la poésie écrite semble un secret
perdu, un poète authentique nous est enfin révélé.
Roger Gilbert-Lecomte, à l’exemple des plus
hauts poètes sacrés de la tradition extrême-
orientale, identifie dans ses poèmes la métaphy¬
sique et la poésie. Il remonte à la source génésique
des images; il sait que le lyrisme, comme l’amour,
comme la mort, sont tous sortis de la même source
violente. Et il se rapproche de cette source violente
et nous en rapproche par la même occasion.
L'Orient n’a jamais commis l’erreur de verser
dans la poésie individuelle; tout ce qui a une
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 2Ç)I
valeur dans la poésie orientale traite de l’universel;
et les poètes individuels, s’il en existe, sont auto¬
matiquement rejetés en dehors de la tradition. Il
y a dans la poésie de Roger Gilbert-Lecomte
comme le regret d’une tradition perdue, et l’écho
lointain de certains grands cris mystiques, de ce
ton qui roule en menaces dans les écrits de Jacob
Bœhme ou de Novalis. C’est le plus bel éloge que
je puisse en faire; et cette dernière remarque me
dispense de rien ajouter.
V ÉGLISE DE N AU M BU RG
album par
Walter Hege et Wilhelm Pinder
(Deutscher Kunstverlag, Berlin) 1
L’album de MM. Hege et Pinder nous révèle
une statuaire sublime et peu connue. On ne peut
douter, après l’avoir feuilleté, que l’église de Naum-
burg, près de Weimar, ne contienne quelques-
unes des figures sculptées les plus dramatiques
du Moyen Age, etdont la vue nous laisse dans
l’arrière du crâne un souvenir aussi vivace et plus
obsédant qu’un antique remords.
Certes, l'album contient des photos où les visages
s’orientent, et dont la lumière parle seule déjà.
Et ces photos tirent les visages dans le sens de
leur propre acuité. Mais il y a en plus sous cette
pierrerie, sous cette matière spiritualisée et qui
depuis si longtemps n’a pu s'arrêter de vivre, une
sorte de force en fusion qui bout comme sous une
peau, ou sous un immense paysage, et jailht claire
tout comme un élan du cœur; l’amour et toute la
tendresse humaine se réunissent pour nous oppres¬
ser devant ces visages où le style, la clarté, une
grandeur simple semblent nourris en dessous par
LITTÉRATURE ET ARTS PLASTIQUES 293
une sorte de vibration douce, par un dynamisme
qui brûle à feux tempérés.
D’ailleurs toute vraie beauté est proprement
indescriptible; on peut devant ces statues parler
de style; on peut parler d’humanité, de grandeur,
de simplicité, on peut parler de vérité, de réalisme.
Mais cela est à dire aussi de toute la statuaire de
l’époque, qui est unique et ne se peut confondre.
Et je cherche dans les profondeurs de mon incons¬
cient quelque chose qui puisse me permettre de
dire en quoi au milieu d’une statuaire unique, ces
statues à leur tour sont uniques et ne ressemblent
véritablement à rien. Je cherche la note d’huma¬
nité et de réalisme particulier, qui à l’exaltation
allie la tendresse, et le dénuement à la somptuo¬
sité. Ces statues sont sculptées d’une main douce
et forte, qui dit tout mais qui n’avoue rien. Elles
sont à la fois synthétiques et particulières, et
l’histoire particulière qu’elles racontent semble du
temps arrêté dans son vol. C'est d'un mélange fort
curieux de style et d’actualité immédiate qu’elles
tirent leur indéfinissable poésie.
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APPENDICE
Madame,
Vous me demandez 1 ce que j'attends de cette
pièce. C’est bien simple, j’en attends tout et dans tous
les domaines possibles. Et je dirai même plus : je la
monte à coup sûr. J’en suis aussi sûr que d'un méca¬
nisme monté pour faire partir sa charge d’explosifs
à heure dite. Car cette pièce porte en elle-même sa
propre preuve et sa propre sécurité. De même qu’elle
est située dans le temps, qu’elle commence à une cer¬
taine heure pour finir à une heure tout aussi certaine
(et il arrive que cette heure soit celle où les specta¬
teurs viennent prendre place d’habitude dans les
théâtres pour s’en aller deux ou trois heures après,
le drame étant complètement achevé), elle est située
aussi dans un certain espace réel où se rencontrent 2
toutes les angoisses comme aussi toutes les convul¬
sions morales et les problèmes les plus essentiels de
ce temps. Mais ici, l’angoisse est liée, je veux dire
qu’elle est concrète, qu’elle porte en elle son propre
aboutissement, pour finir par la tuerie générale de la
fin, où tout se liquide, parce que, le drame ayant
atteint son paroxysme et les personnages ayant
accompli leur fonction, il n’y avait plus de raison pour
que la pièce persiste, et qu’elle laisse ses personnages
après elle, vivants. Tous les personnages sont l’expres-
298 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
sion d’une certitude, je veux dire que tout ce qu’ils
disent porte, et cela sur le plan le plus universel pos¬
sible, soit qu’ils en aient eu conscience eux-mêmes,
soit que l’auteur en ait eu conscience pour eux. Il y a
dans cette pièce une volonté de vérité terrible, de
lumière cruelle portée jusque sur les bas-fonds les plus
sales de l’inconscient humain. Et je vous supplie de
ne pas voir là un amour exagéré du scandale, ni le
désir gratuit 3 de révolter ou d’étonner. Il y a une
perversité incontestable, mais cela n’est pas pire que
nous ne le sommes tous dans ce sens. L’auteur ne
s’est pas complu dans l’infect, l’ignoble ou le laid,
tout ce qui est sale ou infect a un sens, et ne doit pas
être entendu directement. Nous sommes ici en pleine
magie, en pleine alchimie humaine. L’auteur a voulu
exprimer la réalité par son côté le plus aigu, mais
aussi le plus oblique et le plus détourné. Tout ceci
dans une volonté de relief et d’âpreté plus grande. Il
a voulu épuiser le côté tremblant et qui s’effrite, non
seulement du sentiment, mais aussi de la pensée
humaine, mettre au jour l’antithèse profonde et éter¬
nelle entre l’asservissement de notre état et de nos
fonctions matérielles et notre qualité d’anges et de
purs esprits. Un personnage entre tous représente
cette antithèse. Et son apparition est le point culmi¬
nant de la pièce. C’est pourquoi Ida Mortemart se
devait d’apparaître comme un fantôme, mais un fan¬
tôme par certains côtés, ou mieux par un seul côté
cruellement réel. Ce fantôme qui vient de l’au-delà a
conservé en lui toute l’intelligence et la supériorité de
l'autre monde, et cela se sent dans son ton de voix et
les sous-entendus qu’elle attache sans répit à tout ce
qu’elle dit. Tout lui est prétexte à profondeur, est un
prétexte sur lequel elle saute comme haletante, dans
la peur de ne plus vivre. Et chacune de ses paroles a
un sens double ou triple. En tout cas elle représente
APPENDICE
299
la douleur morale et l’empoisonnement de la matière
par son pire côté. Son état de fantôme, de femme
spirituellement crucifiée lui a procuré la lucidité des
voyantes. Et c’est ce qui explique le ton augurai et
puissamment sentencieux dont elle souligne ses
répliques d'apparence anodine, qui doivent s’entendre
avec leur sens entier. Il ne manquerait plus qu’elle se
laissât rebuter par ce qu'elle fait. Voyez l’horreur
épouvantable et gênante, inadmissible presque, mais
d’autant plus suffocante et belle d’être inadmissible,
de sa situation.
Et comprenez bien que cette infirmité seule et pas
une autre était capable de rendre sa situation dans la
vie aussi funestement impossible, aussi significative
et expressive pour tout dire, et que sa suppression
changeait l'esprit de la pièce, enlevait à l' acreté de
la leçon qui s’en dégage son côté le plus épouvantable
et le plus réellement puissant.
Ce que je viens de vous en écrire vous fera com¬
prendre à quel point l’auteur a pu être sincère, à quel
point il a été conduit par la pure nécessité d’aller
jusqu’au bout,
même d’une vérité gênante.
Ce rôle infect, ce rôle honni, inutile de vous dire
que j’y tiens plus qu’à tous les autres, qu’il est pour
moi, et de beaucoup, le plus beau de la pièce, et c’est
pourquoi je voudrais le voir tenir par une actrice de
premier plan. Seule une actrice de cet ordre peut le
soutenir et le rendre possible par une sincérité venue
des plans les plus intellectuels de l’esprit. Je ne dirai
pas que vous verrez là une occasion magnifique de
vous imposer même au prix d’un scandale. Car pour
moi il ne peut y avoir, dans la présence d’un person¬
nage semblable, de scandale que pour les vrais crétins.
Il n’y a rien au monde (même cela), je le jure, qui
ne se puisse sauver, rien, par une profonde sincérité.
300 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Mais il me faut autour de moi des esprits libres, mais
qui le soient réellement. Je pense qu’un esprit, quel
qu’il soit, ne peut se laisser rebuter par rien. Or j’ai
trouvé autour de moi des esprits libres pour penser
que cette situation, tout de même, était telle qu’elle
faisait exception. J’estime, moi, qu’il n’y a pas d’ex¬
ception à la liberté, pourvu qu’un sens humain pro¬
fond s’en dégage, et que l’art et surtout le théâtre
sauvent tout.
J’ai le sentiment que la vie ne possède pas pour
vous d’obstacles, du moins faussement moraux,
sociaux ou conventionnels, que vous n’êtes pas
capable de vous laisser arrêter par un préjugé, sur¬
tout basé sur les convenances.
Rien de ce qui est humain ne peut être sale, si la
situation où la chose se passe est poignante. Et celle-
ci, comme vous pouvez le voir, l’est tout à fait. Je
fais des vœux pour que vous deveniez le 24 décembre
le personnage fabuleux d’Ida Mortemart lui-même.
Je suis votre dévoué
Antonin Artaud.
M’est suggéré jouer rue x,
police me laissera-t-elle, police me laissera-t-elle,
je dois dire ambiance rue moderne n’est pas théâ¬
trale, il s’en faut,
chercher mon ambiance, ambiance,
les intempéries, les intempéries,
théâtre portatif,
en tout cas on ne répète pas dans la rue,
en tout cas monde où tout basé sur de l’argent et où
l’argent ou son absence empêche tout,
on doit pouvoir signifier que les matériaux n’ont
pas de prix, bois, toile, nourriture, acteurs,
qu’ils peuvent s’obtenir sans argent et qu’on peut
rétablir le troc, la coopération des denrées.
Que faut-il en somme?
On peut jouer sur une place [s’j il 2 fait beau, car
il faut de l’espace,
dans un hangar, une usine désaffectée ou un garage,
mais il faut répéter.
Je suis prêt à montrer que je n'ai pas besoin d’ar¬
gent et que je peux m’en passer,
qu’on me donne une maison pour loger,
la nourriture,
que des gens du monde taillent et cousent des robes,
et une Société dans la société,
un État dans l’État.
COMME IL VOUS PLAIRA
de Shakespeare
au THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
(Adaptation de Jules Supervielle) 1
L’enfance est comme la mort : une lumière, un
son, un cri y sont d’immenses fantômes; et pour moi
les féeries de Shakespeare sont les ouvrages d’un
fantôme qui se retrouverait tout à coup enfant.
Cette haine de deux frères par quoi s’ouvre la tra¬
gédie, cette haine du duc Frédéric, ce patrimoine
qu’on vole, cet exode dans la forêt, ces phantasmes,
cette bouffonnerie, je les entends parler avec de
grandes voix qui se prolongent comme des lumières
dans un orage, et si tout cela n’est pas fou, ténébreux
et inhumain à la base, l’invraisemblance manque de
sel, et le rire de bouffonnerie.
Aucun relief possible, aucun charme dans cette ber-
gerade sans un quelque chose d’insolite qui est le
fond même de Shakespeare et qui rejoint dans toutes
ses œuvres la fatalité des drames grecs.
J’étais il y a deux ans à Berlin, et tous les acteurs
de cinéma français allaient au Liliom de Molnar, mis
en scène par Victor Barnowski, comme on va prendre
une leçon. Il semble que dans sa mise en scène des
Champs-Élysées Barnowski ait eu du mal à entrer en
contact avec des acteurs français. Pourtant il y a
Annabella qui est sa découverte au théâtre et qui a
APPENDICE
303
joué le rôle de Rosalinde, avec une justesse, une
vérité, un charme et un naturel véritablement sha¬
kespeariens. J’ai vu Barnowski animer des rôles et
donner des conseils à des acteurs, et j’ai eu l’impres¬
sion d’avoir affaire à un metteur en scène de grande
classe. Et c’est lui qui a lancé à Berlin une actrice
véritablement européenne : la bouleversante Élisa¬
beth Bergner.
Il y a encore, dans la mise en scène de Victor Bar¬
nowski, les décors et les costumes de Balthus. Toutes
ses forêts sont insolites et profondes, et semblables à
des imaginations de fantôme. Les costumes jouent
sur le fond des forêts sombres avec un perpétuel
bonheur coloré.
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NOTES
Page il : L’ÉVOLUTION DU DÉCOR
i. L’Évolution du décor parut dans Comœdia le 19 avril 1924.
Deux croquis l'illustraient; le premier, accompagné de cette
légende : Schéma d’ architecture , par Antonin Artaud , pour « la
Place de V Amour », drame mental d’après Marcel Schwob ; le
second de celle-ci : Schéma architectural d’ Antonin Artaud .
L’Évolution du décor peut être considérée comme le premier
des manifestes qu'Antonin Artaud écrivit à propos du théâtre;
à ce titre, sa place en tête du volume, en manière de préambule
aux manifestes du Théâtre Alfred Jarry, semble justifiée.
Page 17 : THÉÂTRE ALFRED JARRY
Le Théâtre Alfred Jarry fut fondé en 1926 par Antonin
Artaud, Roger Vitrac et Robert Aron. Leur tentative fut immé¬
diatement et très efficacement soutenue par le Dr et Mme Al-
lendy. Le rôle d'Yvonne Allendy fut des plus importants; elle
ne se contenta pas de solliciter d’éventuels bailleurs de fonds,
mais s’occupa activement de l'organisation des spectacles, des
relations avec la presse, et bien souvent elle suppléa Robert
Aron dans ses fonctions de directeur.
Les circulaires, programmes, affiches, papillons, cartes d'in¬
vitation, billets à prix réduits, etc., du Théâtre Alfred Jarry
ont, pour la plupart, été imprimés par la Société Générale
d'imprimerie et d 'Édition, 71, rue de Rennes, à Paris.
Exception faite pour Manifeste pour un théâtre avorté , Lettre
à Ida Mortemart, et les lettres incluses dans la brochure le
Théâtre Alfred Jarry et l’Hostilité publique , les manifestes des
circulaires et les textes des programmes ne sont pas signés.
308 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
Colette Allendy qui participa de très près aux activités du
Théâtre Alfred Jarry (jeune sœur d'Yvonne Allendy, elle
vivait à son foyer; après sa mort survenue en 1935, elle devait
épouser le Dr Allendy) nous avait affirmé que la rédaction de
ces textes était due à Antonin Artaud. Roger Vitrac, que nous
avions interrogé à ce sujet, ne nous avait rien dit qui pût nous
faire soupçonner qu'il avait rédigé l'introduction du Théâtre
Alfred Jarry et V Hostilité publique. Sans doute avions-nous
prononcé le mot de manifeste et considérait-il ce texte plutôt
comme l'historique du Théâtre Jarry. A l'occasion d'un travail
universitaire sur l'œuvre de Roger Vitrac, M. Henri Béhar
découvrit une vingtaine de lettres d'Antonin Artaud à Roger
Vitrac. Il en publia cinq dans la Nouvelle Revue Française
(n° 136, Ier avril 1964), auxquelles il en ajouta neuf (pour la
plupart publiées incomplètement) dans l'appendice de sa
thèse : Roger Vitrac, un réprouvé du surréalisme (Nizet, 1966).
Ces lettres nous ont appris que l’idée de la brochure était de
Roger Vitrac et qu'il fut, vraisemblablement au cours d'une
réunion entre Yvonne Allendy, Antonin Artaud et lui, chargé
de sa rédaction. Mais soulignant le côté exceptionnel de cette
décision, ces lettres nous confirment par là même que c'est bien
Antonin Artaud qui écrivit les autres textes et manifestes du
Théâtre Alfred Jarry.
Page 19 : le théâtre alfred jarry
1. Ce premier manifeste du Théâtre Alfred Jarry fut publié,
fragmentairement, dans la Nouvelle Revue Française (n° 158,
Ier novembre 1926) précédé du chapeau suivant :
De jeunes écrivains fondent le « Théâtre Alfred Jarry ». Ils
nous demandent de publier quelques passages de leur manifeste.
2. Comparaison qui fut violemment reprochée aux fonda¬
teurs du Théâtre Jarry par André Breton dans le Second Mani¬
feste du Surréalisme : C'est enfin M . Vitrac, véritable souillon
des idées — abandonnons-leur la « poésie pure », à lui et à cet
autre cancrelat l'abbé Bremond — pauvre hère dont l'ingénuité
à toute épreuve a été jusqu'à confesser que son idéal en tant
qu' homme de théâtre, idéal qui est aussi, naturellement, celui de
M. Artaud, était d'organiser des spectacles qui pussent rivaliser
en beauté avec les rafles de police . (André Breton, Manifestes
du Surréalisme, Idées nrf, 1965, p. 89.)
NOTES
309
Page 23 : théâtre alfred jarry
ire Année. — Saison 1926-1927
1. Brochure de huit pages, in-8°, sous couverture grise,
imprimée par la S.G.I.É. en 1926.
Au bas de la page de couverture cette mention :
Directeur : ROBERT ARON .
L'avant-dernière page de la brochure est réservée à l'exposé
de l'Administration du Théâtre Jarry :
MEMBRES BIENFAITEURS, MEMBRES FONDATEURS
ET AMIS DU THÉÂTRE ALFRED JARRY
Le Théâtre Alfred Jarry est une entreprise désintéressée et sans
but commercial. Il a la volonté, après ses premiers spectacles, de
vivre par ses propres moyens et en appliquant le même esprit
d'intégrité et d'indépendance à sa gestion financière qu'à sa
direction artistique .
Pour assurer complètement ses premiers spectacles, il doit faire
appel à ceux qu'intéresse son effort.
Ceux-ci pourront s'inscrire parmi ses Membres Bienfaiteurs,
ses Membres Fondateurs ou ses Amis .
A. — Membres Bienfaiteurs du Théâtre Alfred Jarry.
Cotisation minimum de 500 francs donnant droit à deux places
numérotées hors série pour la première représentation de chaque
spectacle de la saison 1926-1927 .
B. — Membres Fondateurs du Théâtre Alfred Jarry.
Cotisation de 250 francs ou de 150 francs au choix.
La cotisation de 250 francs donne droit à quatre places numé¬
rotées hors série pour le spectacle d'ouverture de la saison 1926-
1927.
La cotisation de 150 francs donne droit à deux places numéro¬
tées hors série pour le spectacle d'ouverture de la saison 1926-1927.
C. — Amis du Théâtre Alfred Jarry.
Cotisation de 50 francs donnant droit à une réduction de
5 francs valable pour dix fauteuils pris au cours de la saison
1926-1927.
La dernière page, détachable, est un bulletin de souscription
qui nous indique l'adresse du Théâtre Alfred Jarry en 1926 :
21, rue du Vieux-Colombier.
2. Quelques phrases de ce paragraphe, reprises textuelle¬
ment du manifeste publié dans la Nouvelle Revue Française
310 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
(cf. p. 21, dernier paragraphe), sembleraient indiquer que ce
texte est le premier manifeste modifié et remanié.
3. La brochure, fautive ici, indique : la Peur c'est V Amour.
Il s'agit certainement de la Peur chez l'Amour , dialogue por¬
tant le numéro VIII dans la suite des scènes qui composent
l'Amour en visites , d'Alfred Jarry.
4. Au paradis ou le Vieux de la montagne , cinq actes schéma¬
tiques, dixième et dernière partie de l'Amour en visites , d’Al¬
fred Jarry.
5. Les Mystères de l'Amour , drame en trois actes et un pro¬
logue, par Roger Vitrac, étaient parus en novembre 1924 dans
la collection « Une Œuvre, Un Portrait », avec un portrait de
l'auteur par André Masson. Éditions de la Nouvelle Revue Fran¬
çaise.
6. Le Jet de sang avait été publié dans l'Omhilic des Limbes
(cf. tome I, p. 88) en juillet 1925. Même éditeur, même collec¬
tion, même illustrateur.
7. Max Robur, pseudonyme de Robert Aron.
8. Alberto Savinio, de son vrai nom Andrea De Chirico. Né
à Athènes en 1891, mort à Rome en 1952, Alberto Savinio,
frère de Giorgio De Chirico, était peintre, écrivain et aussi
musicien. Il écrivit une tragédie : Alcesti di Samuele (Valentino
Bompiani, éditeur). Une de ses œuvres : les Chants de la mi-
mort, a été traduite en français.
Page 28 : manifeste pour un théâtre avorté
1. Les Cahiers du Sud (13e année, n° 87, février 1927).
2. Le post-scriptum, postérieur de presque deux mois au
texte du manifeste, a donc été ajouté après l'exclusion
d'Antonin Artaud du groupe surréaliste qui se produisit en
novembre 1926. On peut même penser qu'il est une première
réponse à la brochure Au grand jour signée : Aragon, Breton,
Éluard, Péret, Unik, à laquelle Antonin Artaud opposa, en
juin 1927, A la grande nuit (cf. in tome I, p. 363).
NOTES
311
Page 34 : théâtre alfred jarry
Saison 1928
1. D’après copie dactylographiée d’un document qui avait
été communiqué par Tristan Tzara et qu’il ne nous a pas été
possible de collationner avec l’original.
Si des exemplaires de la brochure de 1926-1927 (p. 23), de la
circulaire de 1929 (p. 46) et du Théâtre Alfred Jarry et V Hostilité
publique (p. 49) peuvent être consultés en bibliothèque ou par¬
fois se trouver encore en librairie, ce manifeste semble avoir
complètement disparu de la circulation. Pourtant, la presse de
l’époque en avait eu connaissance puisqu’on en trouve un pas¬
sage cité dans un article de Paul Chauveau annonçant le troi¬
sième spectacle du Théâtre Alfred Jarry : Au Théâtre Alfred
Jarry / le « Songe » de Strindberg (les Nouvelles littéraires , 2 juin
1928).
Et en 1963, à l’occasion d’une reprise de Victor ou les Enfants
au pouvoir au Théâtre de l’Ambigu, Robert Aron, dans un
article intitulé les Francs-tireurs du Surréalisme (les Nouvelles
littéraires , 28 février 1963), rappelle la création de la pièce par
le Théâtre Alfred Jarry dont il fait un court historique et
définit les tendances. Il cite justement à l’appui de son propos
d'importants extraits de ce manifeste dont il écrit que : En
1928 , un manifeste du Théâtre Alfred Jarry , rédigé par Antonin
Artaud , définissait magnifiquement les exigences et les risques
de notre entreprise.
2. Ceci pourrait indiquer que le titre primitif de la pièce
ne mettait pas l’accent sur le personnage principal : Victor.
3. On peut supposer que les trois fondateurs du Théâtre
Alfred Jarry avaient eu à un moment donné le projet d’écrire
une pièce en collaboration.
Page 40 : Le Songe , de Strindberg...
1. Texte inclus dans le programme vendu lors des représen¬
tations du Songe ou Jeu de rêves , de Strindberg, joué pour la
première fois à Paris, dans la traduction française de l’auteur.
La mise en scène était d’Antonin Artaud. Dans le programme
cette précision : Le Prologue et les 6e, 12e, 14û tableaux ne seront
pas représentés.
La pièce était créée par Mmet Tania Balacliova (Agnès),
Yvonne Save (La Mère et la Concierge), Lannay (La Chan-
312 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
teuse et La Danseuse), Gilles (Christine), Alexandra (Louise
et Édith), Ghita Luchaire (Elle et La Vieille Coquette, puis
La Femme et Victoria); MM. Raymond Rouleau (L'Officier),
Straram (Le Vitrier et Le Père), Bontoux (Le Choriste et II,
puis Le Mari), Sarantidis (Le Souffleur et L'Ami), Bruyez
(L'Afficheur et L'Écolier), Dallé (L'Agent de Police), Maxime
Fabert (L'Avocat), Boverio (Le Poète), Decroux (Le Chef de la
Quarantaine), Zacharie (Don Juan), de Vos (L'Aveugle); Anto-
nin Artaud n'apparaissait qu'au 15e et dernier tableau où il
tenait le rôle de La Théologie.
Concernant la distribution du Songe , Mme Colette Allendy
nous avait communiqué cette note manuscrite d'Antonin
Artaud, peut-être destinée à la presse :
M. Raymond Rouleau qui possède une rare intelligence des
nécessités et des lois du théâtre d’ aujourd’hui dans le rôle dé
l’Officier . M. Boverio , à la nature généreuse , au tempérament de
flamme et qui composera une frémissante figure de Poète idéal.
M. Fabert qui a su accorder son tempérament comique aux néces¬
sités d’un rôle tout en profondeur. Du côté des dames , Tania
Balachova prête sa sensibilité au rôle d’Agnès et Mme Yvonne
Save son sens de la scène au double rôle de la Mère et de la
Concierge. Mais encore , parmi les femmes , Mmes Alexandra
Pecker , Ghita Luchaire , etc., puis MM. Beauchamp , Decroux
qui ont composé de solides silhouettes , MM. Straram , Bontoux ,
Zacharie , etc.
Page 43 : lettre a ida mortemart
ALIAS DOMENICA
1. Lettre incluse dans le programme vendu lors des repré¬
sentations de Victor ou les Enfants au pouvoir. La couverture
était de Gaston-Louis Roux qui avait aussi dessiné l'affiche.
Ce programme avait été conçu dans un esprit très surréa¬
liste. Le verso de la couverture était occupé par une coupure
de presse :
INGÉNUMENT
LES HERBES VÉNÉNEUSES
Peut-être faut-il ne point se lasser de signaler le mal, avec
l’espoir que médecins et bonnes infirmières arriveront avec le
remède. Il en est tellement besoin! Vers quelque point cardinal
qu’on se tourne, les nouvelles alarmantes abondent.
L’autre soir , à la sortie de l’école , trois écoliers de l’Oise ont ,
NOTES 313
pour s'amuser, incendié trois meules de blé. Chacun la sienne.
Chers prodiges!
L'autre jeudi, un gamin est surpris en train de déboulonner
un rail . Pour toute explication, il déclare ; « Jamais encore il
n'y a eu de déraillement par chez nous. J'aurais voulu voir ça! »
Le jeune André Hanon, neuf ans, tient la tête de sa petite sœur
dans une bassine pleine d'eau. Dieu merci, on le surprend en
pleine expérience : « C'était, dit-il, pour savoir si c'est vrai
qu'on peut se noyer dans une cuvette ! »
En pleine après-midi de dimanche, trois garnements arrêtent
une promeneuse forestière, la soulagent de son sac à main et lui
disent pour la consoler ; « Si on était plus grand, on vous ferait
autre chose . »
LJne méchante gamine sarthoise, ennuyée de voir passer les
autos , s'amuse à les bombarder de pierres de granit. Aveuglé,
un chauffeur lâche la direction. La voiture fait panache. Les
occupants ont d'assez graves contusions pour fournir, durant
un certain temps, une certaine somme de joie à l'enfant crimi¬
nelle.
Le problème est angoissant de se demander à quoi répond ce
besoin de nuire, ce désir de faire le mal pour le mal. Et comment
y remédier avec efficacité? Je sais bien que les docteurs Henyers ,
Roubinovitch et l'excellent maître Rollet s'acharnent à pénétrer le
mystère de l'enfance anormale.
Mais peut-on espérer débarrasser jamais le champ humain de
toutes ces orties vénéneuses?...
Blanche Vogt.
L' Intransigeant.
Aux pages 1 et 2 du programme, en très gros caractères
gras :
Écoutez, Victor!
Il peut répondre!
Il voudra répondre!
H répondra!
Je hais les enfants d’une sagesse précoce.
Les hommes naissent... ta-ta-ta... égaux en droits ...
Surréalistes aussi étaient les papillons imprimés sur papier
de diverses couleurs (vert, jaune, bleu, rose, orange) distri¬
bués pour annoncer le spectacle. Le dessin de Gaston-Louis
Roux les décorait. On pouvait y lire en haut : J'AI LA BER¬
LUE ! et dans le bas, en les retournant : TU SERAS SOL¬
DAT CHER PETIT. Les billets à prix réduits, eux, étaient
encadrés de phrases sans lien apparent : LA FEMME MAN-
314 ŒUVRES COMPLÈTES d'ANTONIN ARTAUD
GE AIT UN MORCEAU DE PAIN . LA / SAINTE
ENFANCE ! — AVEZ-VOUS CONNU BAZAINE? /
MADAME , DITES-MOI COMMENT VOUS FAITES!
NOUS I CONNAISSONS P. U ENFANCE EST TOU¬
JOURS COUPABLE.
Victor ou les Enfants au pouvoir avait été écrit, selon
M. Béhar, op . cit., tout spécialement à l'intention du Théâtre
Alfred Jarry. A la suite des incidents survenus au cours des
représentations du Songe , Robert Aron, à qui il avait été
reproché d'avoir fait appel à la police (cf. note 10, p. 323),
s'était retiré de l'association. Yvonne Allendy décida de tout
mettre en œuvre pour que la pièce puisse être montée
(cf. note 27, p. 330) ; elle-même fut le principal bailleur de fonds.
Un effort considérable fut tenté pour la réussite du spectacle.
Ainsi, pour l'affiche dessinée par Gaston-Louis Roux, tirée en
noir et rouge sur fond blanc à un grand nombre d'exemplaires,
un format relativement important avait été choisi; mille
papillons sur papier coloré, mille cinq cents billets à prix
réduit avaient été imprimés. Six cents invitations tirées en
rouge sur bristol blanc, et ornées de la vignette de Gaston-
Louis Roux, avaient été prévues.
En outre, le dimanche 16 décembre 1928, « à l'occasion du
prochain spectacle du Théâtre Alfred Jarry », Yvonne Allendy
conviait à un cocktail dans son petit hôtel du 67, rue de
l'Assomption. Elle mobilisa ses relations, la presse, et c'est
elle, certainement, qui suscita de nombreux articles en avant-
première.
Victor ou les Enfants au pouvoir , mis en scène par Antonin
Artaud, était créé par M. Marc Darnault (Victor, neuf ans),
M. Robert Le Flon (Charles Paumelle, son père), Mlle Élisabeth
Lannay (Émilie Paumelle, sa mère), Mlle Ëdith Farnèse (Lili,
leur bonne), Mlle Jeanne Bernard (Esther, six ans), M. Auguste
Boverio (Antoine Magneau, son père), MUe Germaine Ozler
(Thérèse Magneau, sa mère), M. Maxime Fabert (Le Général
Etienne Lonségur), Mme Domenica Blazy (Madame Ida
Mortemart), et M. Max Dalban (Le Docteur). (Les noms des
comédiennes qui tenaient les rôles de Maria, la bonne des
Magneau, et de La Grande Dame, personnage muet, n'étaient
pas donnés.) Meubles de l'Ameublement Général Cinémato¬
graphique, 12, rue Drouot, Paris. Robes du Printemps.
Le rôle d'Ida Mortemart devait être tenu par Alexandra
Pecker qui se déroba au dernier moment. Un article de Pierre
Lazareff : Sous le signe d} Alfred Jarry / nous entendrons /dans une
pièce nouvelle! un rôle qui fera du bruit (. Paris-Midi , 18 décembre
1928), révèle les raisons de cette défection :
NOTES
315
Le rôle principal de femme a surtout été très difficile à distri¬
buer. C* est qu'il s'agit d'un rôle qui fera du bruit (c'est le cas de
le dire). C'est celui d'une dame qui... d'une dame que... —
comment dirais-je? Enfin, cette dame est affligée d'une infirmité
plus ridicule que douloureuse. A chacune de ses entrées, elle fait
entendre , sinon sentir , la maladie secrète qui l'atteint. On me
comprend...
La reine du music-hall, Mlle Anita Pecker, fut d'abord solli¬
citée par M. Antonin Artaud, directeur du Théâtre Alfred Jarry,
pour tenir ce rôle, dont M. Roger Vitrac a voulu faire le symbole
du « comique qui se mêle au tragique » (mais oui!), Mlle Anita
Pecker , qui avait d'abord accepté, mieux renseignée, refusa.
M. Antonin Artaud envisageait déjà de se travestir lui-même,
quand il parvint à convaincre une jeune comédienne, Mtte Yvonne
Dominica. M U* Dominica, qu'on voit à l'Atelier, à la Maison
de l'Œuvre et... au Moulin-Rouge, est une enthousiaste. Victor
ou les Enfants au pouvoir lui semble un chef -d' œuvre, et elle
aura, pour l'interpréter , tous les courages.
A la suite de cet article, Alexandra Pecker remit à la rédac¬
tion de Paris-Midi une lettre, qu'elle intitule « Lettre ouverte »,
sans doute parce qu'elle nous l'a laissée sous enveloppe non
fermée, qui fut publiée par Pierre Lazarefï le 24 décembre 1928,
le jour même de la première représentation de Victor , et dont
on trouvera l'essentiel dans les coupures de presse in le Théâtre
Alfred Jarry et l'Hostilité publique (p. 77).
Et c'est en raison de cet incident que le texte contenu dans
le programme est une Lettre à Ida Mortemart, alias Domenica.
On trouvera dans l'appendice (p. 297) la version originale de
cette lettre.
Page 46 : le théâtre alfred jarry
1 . Cette circulaire de quatre pages, in-8° jésus, a été imprimée
par la S.G.I.É., en 1929.
Le texte lui-même est suivi de :
QUELQUES EXTRAITS DE PRESSE
La compagnie du Théâtre Alfred Jarry nous a donné à Gre¬
nelle, ces jours derniers, un curieux spectacle sur lequel on pour¬
rait philosopher à l'infini.
Fortunat Strowski,
Paris-Midi.
316 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
Le nouveau groupe du Théâtre Alfred Jarry, qui a donné son
premier spectacle au Théâtre de Grenelle, date de plus loin encore
que les Montparnos ; il date de la soirée du 10 décembre 1896
qui vit la première représentation Æ’Ubu Roi au Théâtre de
V Œuvre...
Régis Gignoux,
L’Impartial français.
Le morceau de résistance était un ouvrage en trois tableaux de
M. Roger Vitrac, les Mystères de l’Amour. Il y a là une parodie
poétique d'un assez haut ragoût .
Benjamin Crémieux,
La Gazette du franc.
Ce n'est pas au Théâtre Jarry qu'il faut demander des conces¬
sions. . .
Il demeure l'un des groupements d' avant- garde les plus libres
et se passe volontiers de l' approbation des foules . Non seulement
il s'en passe, mais il recherche cette réprobation du public vul¬
gaire.
Boisyvon,
L’ Intransigeant.
Le Théâtre Alfred Jarry nous donna un acte inédit d'un écri¬
vain notoire... Malgré une mise en scène vraiment ingénieuse ,
curieuse, parfois surprenante... une partie du public se mit à
réagir.
Candide.
Le Théâtre Alfred Jarry est une œuvre de poètes ... C'est toute
la signification du théâtre qui se trouve, par eux, remise en ques¬
tion.
Paul Chauveau,
Les Nouvelles littéraires.
Cette représentation (le Songe) m'a confirmé dans l'opinion
que songes ou cauchemars reviennent de droit au cinéma.
Mais elle était très curieuse..., les décors avaient été fort bien
imaginés, ainsi que les jeux de scène.
André Bellessort,
Le Gaulois.
NOTES
317
Le Théâtre Alfred Jarry , dont V ambition dramatique est récon¬
fortante , vient de présenter pour la première fois à Paris le Songe,
de Strindberg. Le moins que Von puisse dire de la mise en scène
d'Antonin Artaud est qu'il en fait une illustration saisissante ,
avec une intelligence sensible et attentive aux moindres intentions
du texte .
Monde.
L' univers que parvient à évoquer M. Artaud est un univers où
tout prend un sens , un mystère , une âme. Il est malaisé de décrire
et plus encore d'analyser les effets obtenus , mais ils sont saisis¬
sants. Il s'agit proprement de la réintégration d'une magie, d'une
poésie dans le monde...
Benjamin Crémieux,
La Gazette du franc.
Après un premier acte très amusant , très bien fait, où les per¬
sonnages étaient bien campés, la pièce à la remorque de Victor,
enfant précoce et pervers, a déraillé sur des voies étranges.
J. L.(
L’Ami du peuple.
M. André Gide assistait au spectacle. Il avait l'air de s'amuser.
Comœdia.
Cette pièce témoigne d'un réel affranchissement ...
Jean Prévost,
La Nouvelle Revue Française.
Victor peut soutenir la comparaison avec Impressions
d’Afrique. Et c'est bien, après tout, la suite ^’Ubu Roi. Si Ubu
Roi est un chef-d'œuvre comme certains ne cessent de le proclamer,
pourquoi ne pas considérer comme un chef-d'œuvre le théâtre de
M. Raymond Roussel et aussi Victor ou les Enfants au pouvoir!
Nozière,
L’Avenir, 30 décembre 1928.
Roger Vitrac a écrit un drame incroyable , un drame incroyable¬
ment insolent, et dans les détails incroyablement comique.
318 ŒUVRES COMPLÈTES D’ANTONIN ARTAUD
Ce fut la représentation théâtrale la plus curieuse qu'il m'ait été
donné de voir pendant mes huit années d' après-guerre à Paris .
Les deux critiques français Paul Rehoux et Nozière, qui seuls ,
si je ne me trompe , ont donné leur opinion sur ce « coup dur
théâtral », prétendent que l'auteur a voulu épater le public. Je ne
le crois pas... Les spectateurs par leurs réflexions amusées ont
exprimé un jugement bien plus judicieux que ne le pourrait la
critique la plus avertie.
Critique du patriotisme. Je m'étonne que dans une salle fran¬
çaise aucune protestation ne se soit élevée.
Ida Mortemart n'est , à tout prendre, qu'une vertu de plus.
Roger Vitrac possède les cornes du bélier et une joie à la lutte.
Cela seul compte en ce moment.
Paul Block,
Berliner Tageblatt.
En dépit des rieurs Victor est une tragédie...
Paris-Times.
Il y aurait beaucoup à dire pour situer ce drame dans le temps
actuel et pour déterminer ses rapports avec le passé. Nous insistons
tout particulièrement sur le leitmotiv de cette tragédie bourgeoise
qui nous paraît être le thème de la misérable condition humaine,
incapable de traverser en pureté les moments les plus pathétiques,
les plus spirituels, mais obligée de se soumettre et de dépendre de
la matière.
Lid. Nov. Prague.
Concernant cette circulaire, Mme Colette Allendy nous a
communiqué deux documents. Ils confirment que c'est bien
Antonin Artaud qui rédigea les manifestes du Théâtre Jarry.
Le premier comporte trois pages manuscrites, de la main
d' Antonin Artaud. Il avait lui-même recopié, en les numéro¬
tant soigneusement, les opinions de la presse à propos des
trois premiers spectacles du Théâtre Jarry. Tous ces extraits
de presse, sauf deux, sont reproduits dans la circulaire (cf. ci-
dessus). En revanche, les huit derniers extraits de presse de la
circulaire ne se trouvent pas dans ces pages manuscrites. Le
second des documents communiqués par Mme Colette Allendy
est la copie dactylographiée du texte même avec des corrections
manuscrites d' Antonin Artaud; en particulier les indications
relatives à la typographie du texte (italique, mot en lettres
NOTES
319
capitales). Nous donnons note ci-dessous des changements
apportés.
2. La leçon primitive se présentait ainsi : ... consécutives.
Nécessaires pour lui permettre d'exploiter... Antonin Artaud a
ajouté dans l'interligne : Minimum et : de développer et, après
avoir biffé Ys de Nécessaires.
3. sans stylisation, écrit dans l'interligne, remplace : de plain-
pied avec la vie, biffé.
4. La copie dactylographiée porte : Mais il donnera aupa¬
ravant une pièce. . . Le changement a dû être apporté lors de la
correction des épreuves.
5. Cette pièce de Roger Vitrac s'intitulera finalement le
Coup de Trafalgar.
6. La leçon primitive se présentait ainsi : ... choisi pour ses
vertus ou pour ses tares, mais à cause. . . Les mots non et simple¬
ment ont été ajoutés dans l'interligne.
Page 49 : LE THÉÂTRE ALFRED JARRY
ET L’HOSTILITÉ PUBLIQUE
1. Brochure de 48 pages, illustrée de 9 photo-montages, sous
couverture en couleurs de Gaston-Louis Roux. Aucune indica¬
tion d'imprimeur.
Les lettres découvertes par M. Henri Béhar nous ont appris
que sa rédaction avait été confiée à Roger Vitrac (cf. p. 307
et in tome III, lettre à Roger Vitrac, p. 184). Cette brochure
ne peut cependant être séparée des autres publications du
Théâtre Alfred Jarry. Outre que c'est Antonin Artaud qui eut
l'idée d'utiliser les opinions de la presse (cf. in tome III, lettre
à Roger Vitrac, p. 184) et qu'il se chargea personnellement de
rédiger, sous forme de lettres humoristiques, la chronique des
deuxième et troisième spectacles, il donna à Vitrac des ins¬
tructions précises sur l'essentiel de ce qui devait y être dit
(cf. in tome III, lettres pp. 192 et 194), instructions qu'il dut
sûrement renouveler plus d'une fois de vive voix, il l'amena à
modifier certains passages et repoussa certaines de ses propo¬
sitions, notamment en ce qui aurait pu tendre à donner à la
brochure le ton d'un manifeste politique (cf. in tome III,
320 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
lettre p. 199). De plus, il se chargea personnellement des der¬
nières corrections et donna le bon à tirer.
M. Henri Béhar a retrouvé une copie dactylographiée du
texte d'introduction portant, au-dessus du titre, de la main de
Roger Vitrac, la mention : 1* article . Entre cette copie et la
version qui fut imprimée on peut relever quelques différences
que nous indiquons ci-dessous. Elles peuvent correspondre à
des corrections faites sur épreuves par Antonin Artaud. Il est
à remarquer en outre que cette copie ne comporte à peu près
pas de mots en italique et que les indications typographiques
durent être données par Antonin Artaud.
2. Le texte de Ventre brûlé ou la Mère folle n'a pas été
retrouvé. On peut d'ailleurs se demander si Antonin Artaud
avait en réalité écrit le « texte » de cette pochade musicale et
s'il ne s'agissait pas plutôt d'un schéma succinct à partir duquel
il aurait indiqué au cours des répétitions leurs jeux descène
aux acteurs. Il semble bien en tout cas que le musicien,
Maxime Jacob, n'ait travaillé que d'après des directives ver¬
bales puisque, à notre demande relativement à ce texte pro¬
blématique, il avait répondu : J’ai le souvenir très net de Ventre
brûlé ou la Mère folle, mais je n’ai jamais eu de texte entre les
mains , et n’ai même pas conservé ma musique de scène pour bat¬
terie et contrebasse. Au sortir de la représentation. Benjamin
Crémieux note dans la Gazette du franc (4 juin 1927) qu'il
s’agit d’une brève hallucination sans texte ou presque.
Dans une thèse soutenue en i960 : le Hors-théâtre , M. Robert
Maguire a tenté de reconstituer le schéma de Ventre brûlé ou la
Mère folle en interrogeant les acteurs. Il a aussi visiblement
utilisé les critiques de l'époque : celle de Benjamin Crémieux,
déjà citée, et celles de Marcel Sauvage dans Comœdia (3 juin
1927) et de Régis Gignoux dans l’ Impartial français (7 juin
1927) dont on trouve des extraits dans le montage rendant
compte des réactions de la presse au premier spectacle du
Théâtre Alfred Jarry (cf. p. 66). Il ne faut pas se cacher le côté
contestable et aléatoire d'une telle reconstitution faite en
sollicitant des souvenirs vieux de trente ans. (Ainsi, Arthur
Adamov, évoquant la représentation du Songe dans l’Homme
et l’Enfant (Gallimard, 1968) à partir de ses propres souvenirs,
a pu écrire : Sur la scène , Antonin Artaud , dans le rôle de l’offi¬
cier , un gigantesque bouquet de fleurs à la main, frappe à une
porte fermée , s’acharne , appelle : « Victoria! Victoria! » Or, il
suffit de consulter le programme du Songe (cf. note 1, p. 311)
pour s'apercevoir que le rôle de L'Officier était tenu par
Raymond Rouleau et qu 'Antonin Artaud n'apparaissait qu'à
NOTES
321
la fin de la pièce dans celui de La Théologie.) Aussi ne donnons-
nous la reconstitution de M. Maguire, à titre documentaire,
qu’en faisant les plus grandes réserves :
Un personnage entre en scène habillé d'une grande robe noire
et ganté; sa chevelure longue lui masque le visage et semble de
cuir mouillé et roide. Il danse une sorte de charleston dans une
obscurité presque complète , avançant et reculant une chaise en
prononçant des phrases mystérieuses. Un éclatement de foudre et
il s'écroule. C'est à ce moment qu'entre Mystère d'Hollywood ,
habillé d'une longue robe rouge, l'œil prolongé vers la bouche par
un masque portant une raie au milieu. Celui-ci prend entre ses
doigts les longs fils de sa chevelure et, comme fasciné, les tire vers
la lumière violette pour les étudier, tel un chimiste sa fiole. A ce
moment, de l'autre côté de la scène, un personnage, Corne d'A bon-
dance, crie : « C'est fini le macaroni, Mystère d'Hollywood ! »
A quoi Mystère d'Hollywood répond : « Gare à la foudre, Corne
d' Abondance, gare à la foudre ! » Une reine passe et meurt (parmi
d'autres personnages qui meurent aussi), mais son cadavre se
relève au passage du roi pour crier derrière son dos « Cocu! »
avant de se recoucher définitivement. La deuxième scène est
consacrée à l' enterrement, une sorte de marche funèbre mi-gro¬
tesque, mi-poignante, où le cortège, vitriolé par un jet de lumière
violette venu des coulisses, défile aux roulements du tambour der¬
rière un rideau de feu de lumière.
M. Maguire cite ensuite une lettre à lui adressée par Maxime
Jacob qui fait preuve d'une plus juste prudence : Quant à moi,
je suis malheureusement incapable de reconstituer le thème et le
développement de la pièce. Je peux seulement vous dire qu'elle
se rattachait à l' effort de négation et de révolte du mouvement
surréaliste. Il me semble que les personnages — le roi , sa femme —
incarnaient l'angoisse de l'auteur et son refus désespéré ou blas¬
phématoire devant la vie : amour, mariage, mort, société, etc., me
semble-t-il, étaient le plus particulièrement visés. J'ai le souvenir
d'une sorte de marche funèbre, mi- grotesque, mi-poignante. Aussi
avais-je conçu une musique presque exclusivement pour percus¬
sion, des pulsations monotones ou frénétiques, des rythmes élé¬
mentaires, et leurs combinaisons me paraissaient devoir bien
illustrer les tourments de l'âme de l'auteur, que je ne partageais
nullement d'ailleurs .
3. Une affichette annonçant le premier spectacle du Théâtre
Alfred Jarry nous renseigne sur son interprétation :
322 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
VENTRE BRÛLÉ OU LA MÈRE FOLLE
pochade musicale par antonin artaud
avec la collaboration de maxime jacob
GIGOGNE, par MAX ROBUR
LES MYSTÈRES DE L’AMOUR
- par ROGER VITRAC
mise en scène d’ANTONiN artaud
maquettes de jean de bosschère
joués par
GÉNICA ATHANASIOU
JACQUELINE HOPSTEIN, JEAN MAMY
EDMOND BEAUCHAMP, RAYMOND ROULEAU
RENÉ LEFÈVRE, etc.
4. Le texte de Gigogne , par Max Robur (pseudonyme de
Robert Aron), n'a pas été publié. Voici ce qu'en disait Benja¬
min Crémieux : M. Max Robur, dans Gigogne, a repris un sujet
souvent traité d'un père gigogne entouré de ses petits bâtards .
Il a tourné court pour lancer au public des injures genre Chat
Noir qui n'ont provoqué d'autre réaction dans la salle que celle
d'un étranger étonné : « Mais personne ne crie ? » Personne
n'avait, en vérité, envie de s'indigner . (La Gazette du franc,
4 juin 1927.)
5. Les cartes d'invitation donnaient ces informations :
AU PROGRAMME
I. — Un chef-d'œuvre du cinéma russe moderne, LA MÈRE
de Poudovkine (d'après le roman de Gorki).
Version intégrale.
II. — Un acte inédit d'un écrivain « notoire » joué sans l'auto¬
risation de l'auteur *.
Avec le concours de :
Mme Génica Athanasiou, MM. André Berley, Henri Cré¬
mieux, etc.
Mise en scène d' Antonin Artaud.
* Le nom de l’auteur et le titre de la pièce seront annoncés à l’issue de la repré¬
sentation.
6. ... machinerie, ou bien en matinée...
7. ... suivre catégoriquement de louer , ou bien n'y consentent...
NOTES
323
8. Le Théâtre Alfred Jarry se trouvera donc contraint ...
9. Le 17 février 1930, dans le cadre du Groupe d’ Études
philosophiques et scientifiques pour T Examen des Idées
nouvelles, animé par le Dr Allendy, Eisenstein devait présenter
à la Sorbonne son film : la Ligne générale. Deux heures avant
celle prévue pour la séance, interdiction de le projeter fut
notifiée par la Préfecture de Police. Le Dr Allendy protesta
publiquement et Eisenstein improvisa une conférence dont
le texte fut par la suite publié dans la Revue du cinéma (2e année,
n° 8, ier avril 1930) sous le titre : les Principes du nouveau
cinéma russe.
10. Les deux derniers paragraphes font allusion au scandale
provoqué par l’attitude du groupe surréaliste lors de la pre¬
mière représentation du Songe , le 2 juin 1928, et au fait que
Robert Aron décida de faire appel à la police pour assurer la
seconde représentation, le 9 juin, représentation que le groupe
surréaliste voulait interdire au Théâtre Alfred Jarry de donner.
Voici deux documents d’époque qui renseignent sur cette
affaire. Le premier, relatif à la représentation du 2 juin, est un
article de Paul Achard paru dans Paris-Midi, le 5 juin 1928 :
LES « SURRÉALISTES » MANIFESTENT
Mais le « Songe »
n'est pas
ce qu'ils en firent
Des incidents ont marqué la représentation donnée samedi der¬
nier, au Théâtre Alfred Jarry, du Songe, de Strindberg, avec mise
en scène de M. Artaud. L'orage flottait-il dans l'air? Y avait-il
cabale? La mise en scène ne surprit-elle pas avec son minimum
d'accessoires et son maximum de lumières, et certains spectateurs
n' eurent-ils pas le bon sens d'attendre la suite pour juger si
l'effort réel du metteur en scène n'était pas celui qui convenait le
mieux au caractère d'irréel et de rêve de la pièce? Toujours est-il
que des interruptions se produisirent. On entendit :
— L'action se passe en Suède de l'Est, c'est-à-dire nulle part /
— La barbe! Mais vive Alfred Jarry ! etc.
Une personnalité suédoise qui nous écrit à ce sujet affirme que
le signal de la manifestation fut donné par un spectateur que l'on
représente comme chef de l'école surréaliste.
Mais il y eut un autre coup de théâtre! Le metteur en scène,
M. Artaud, se fraya soudain un passage sur la scène parmi les
acteurs interloqués, et dit à peu près ceci ; « Strindberg est un
révolté, tout comme Jarry, comme Lautréamont, comme Breton ,
324 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
comme moi. Nous représentons cette pièce en tant que vomissement
contre sa patrie, contre toutes les patries, contre la société ! »
Outre que c'est là une interprétation fausse et arbitraire du
Songe où Strindberg ne veut exprimer qu'une grande compassion
pour le sort des humains, cette déclaration offensa les Suédois
présents, à tel point que Isaac Grünewald dit à ses compatriotes :
« S'il en est ainsi, si l'on interprète le Songe comme un « vomisse¬
ment » contre la Suède, je prie les Suédois de quitter la salle en
manière de protestation 1 » et Suédois de sortir en hâte.
On trouve étrange l'attitude de M. Artaud qui n'ignorait pas
que la pièce a été montée en partie grâce aux dons de bienfaiteurs
suédois. A une réunion privée, devant des lettrés et des journa¬
listes, M. Artaud avait même pris la parole après M. Lagerberg,
Conseiller de la Légation de Suède, pour expliquer comment il
entendait la mise en scène de cette œuvre.
Certains crurent que M. Artaud avait voulu désarmer son
adversaire en feignant d'adopter ses doctrines pour le faire taire
et pouvoir continuer la représentation. Le procédé n'est pas heu¬
reux.
Ajoutons qu'il est regrettable que certaines manifestations
prennent, en semblable occurrence, une forme telle, qu'elles puissent
faire juger discourtoise l'hospitalité que nous accordons ici aux
œuvres étrangères de qualité .
On avait annoncé qu'en manière de représailles, un groupe de
Suédois irait manifester , hier soir, au Studio 28, à la représen¬
tation d'un film d' avant- garde intitulé : Ombre et Lumière. Il
n'en fut rien, et la soirée, qui comportait plusieurs films, se
déroula, morne et sans incident.
Le second document est le manifeste publié par Robert
Aron au lendemain de la représentation du g juin :
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY
ET LES SURRÉALISTES
Le jeudi 7 juin 1928 les surréalistes invoquant des raisons
dont certaines étaient défendables, d'autres non, mais qui toutes,
comparées à l'importance spirituelle du Théâtre Alfred Jarry
n'avaient qu'une valeur anecdotique, interdisaient au Théâtre
Alfred Jarry de donner la seconde représentation du Songe de
Strindberg, qui devait avoir lieu le samedi 9 juin en matinée au
Théâtre de l'Avenue. Quelles que fussent les raisons invoquées,
les surréalistes n'avaient aucun droit de formuler une telle inter¬
diction. Le Théâtre Alfred Jarry, créé à côté d'eux et malgré eux,
n'avait aucun ordre à recevoir d'eux, malgré les affinités spiri¬
tuelles qui pouvaient exister entre eux et lui.
NOTES
325
Antonin Artaud et moi-même décidâmes donc de passer outre
à cette interdiction. Ayant examiné successivement les divers
moyens de résistance qui s' offrent à deux individus isolés contre
trente perturbateurs, et ayant constaté qu'il n'en était pas d'effi¬
cace, nous écrivîmes à André Breton un pneumatique, le 8 juin
au soir, pour l'avertir que nous ne céderions pas à ses menaces
et que pour l'empêcher de pénétrer dans la salle, nous emploie¬
rions, quoi qu'il dût nous en coûter, tous les moyens, « même
ceux qui nous répugnaient le plus ».
Cette périphrase se retrouva dans un tract que nous distri¬
buâmes le samedi 9 juin à l'entrée du spectacle et qui était ainsi
rédigé :
Après les incidents qui se sont produits samedi dernier au
cours de la représentation du Songe, mis par de nouvelles
menaces dans la nécessité de défendre à tout prix la liberté
de son action, le Théâtre Alfred Jarry, n'acceptant nulle
contrainte, se déclare décidé à employer tous les moyens,
même ceux qui lui répugnent le plus, pour sauvegarder cette
liberté.
Les perturbateurs possibles en ont été avertis.
Antonin Artaud — Robert Aron, 9 juin 1928.
Ainsi la question se trouvait nettement et loyalement posée :
nous sentions, aussi cruellement que quiconque, quelle contradic¬
tion constitue l'aide même limitée de la police pour un théâtre
dont nous voulions faire une entreprise d'esprit révolutionnaire .
Mais la volonté destructrice de nos adversaires nous enfermait
dans ce dilemme :
ou céder aux ordres surréalistes et renoncer à la liberté de notre
action,
ou, malgré notre répugnance, résister par le seul moyen efficace,
la police *.
*
Il convient, pour signaler ce qu'a d'inadmissible l'attitude
surréaliste , de rappeler que dans sa première année d'existence,
le Théâtre Alfred Jarry a provoqué, de sa propre initiative, les
seules manifestations d'esprit surréaliste courageuses et dangereuses,
qui aient eu lieu depuis au moins deux ans . La représenta¬
tion de Partage de Midi le 14 janvier 1928 sans l'autorisation
de l'auteur, suivie d'une annonce d' Antonin Artaud dénonçant
la trahison de Paul Claudel — la déclaration publique de
révolte faite le 2 juin 1928 par Antonin Artaud au cours de la
première représentation du Songe — comportaient des risques
326 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
pénaux graves , que nulle manifestation surréaliste n'a jamais
encourus depuis longtemps.
Par là elles cessaient , à vrai dire, d'être des manifestations
surréalistes, pour devenir presque des manifestations révolution¬
naires — les deux mots ayant depuis longtemps cessé d'être conci¬
liables.
Qu'il y ait eu jadis, chez les surréalistes, un certain esprit, ou
une certaine sentimentalité révolutionnaire, ne saurait se nier.
Et certains passages de leur déclaration du 27 janvier 1925 **
annonçaient une action, auprès de laquelle quelques chahuts sans
lendemains et sans risques dans des salles de spectacle ou à des
banquets littéraires apparaissent comme dérisoires.
N'acceptant de courir aucun danger réel, et incapables d'effi¬
cacité, manquant donc des deux qualités proprement révolution¬
naires, les surréalistes restant, quoi qu'ils en aient, sur le terrain
littéraire ou artistique, n' encourent d'autre risque que celui,
souhaité comme la consécration de leur activité puérile, d'un bref
séjour au commissariat de police.
Pour en finir avec cette dictature du néant, dont l'activité déri¬
soire compromet jusqu'aux idées qu'elle prétend défendre, tous les
moyens m'ont semblé provisoirement bons, même ceux qui me
répugnent le plus. C'est pourquoi, n'ayant pas d'autre moyen
pratique de résister à une autorité creuse, sans me dissimuler la
bassesse de l'aide demandée, décidé à ne pas pardonner à André
Breton de m'avoir réduit à la plus compromettante équivoque,
j'ai eu le courage, plus grand que celui d'envahir à trente une
salle de spectacle, d'utiliser la police — quoi qu'il doive m'en
coûter, quelque malentendu auquel je m'expose, quelque écœure¬
ment de moi-même que je doive en garder.
Écrit en mon nom propre et n' engageant que moi.
Robert Aron.
Le io juin 1928.
* Il faut noter que la seule aide demandée par nous à la police tendait à inter¬
dire aux manifestants l’entrée de la salle. Et toute l’activité policière dans la
salle et dans la rue avait été réclamée par d’autres que nous, à notre insu et
antérieurement à notre demande.
** « Nous lançons à la Société cet avertissement solennel.
Qu’elle fasse attention à ses écarts, à chacun des faux pas de son esprit nous
ne la raterons pas.
— A chacun des tournants de sa pensée, la société nous retrouvera.
— Nous sommes des spécialistes de la Révolte.
Il n’est pas de moyen d’action que nous ne soyons capables, au besoin, d’em¬
ployer. »
(Déclaration du 2 7 janvier 1925.)
Reproduction et allusion interdites aux journaux et revues. Révolution Sur¬
réaliste exceptée.
NOTES
327
On peut être à peu près assuré que Robert Aron écrivit ce
manifeste et décida de le publier sans en parler à Antonin
Artaud. Preuve en est qu'il met au compte des surréalistes la
Déclaration du 27 janvier 1925. Or, cette Déclaration , c'est
Antonin Artaud qui en était l'auteur (cf. in tome I, p. 325, et
note 1, p. 435).
11. ... qu'il englobe dans cette dénomination le passé...
12. ... par le monde sont clairs...
13. C'est probablement dans les deux divisions sous-
titrées : Nécessité du Théâtre Alfred Jarry et Position du
Théâtre Alfred Jarry que se sent le plus la marque de Vitrac :
la destination nationale du Théâtre Jarry, par exemple, et
aussi cette affirmation : Le langage sera parlé... Les références
à Feydeau et à Roussel, p. 60, semblent aussi propres à Vitrac.
14. ... et viseront à créer...
15. Ici s'arrête la copie dactylographiée du texte portant
de la main de Vitrac la mention : 1er article.
16. Cette conférence resta fort probablement à l'état de
projet. En effet, à la fin de chaque année, était publié le
Bulletin du groupe d' Études philosophiques et scientifiques pour
l'Examen des Idées nouvelles (Sorbonne, 46, rue Saint-Jacques,
Paris-Ve; Dir. : Dr Allendy), sorte de mémorandum des
activités du groupe au cours de l'année. Or, aucune confé¬
rence de Vitrac n’est mentionnée dans le Bulletin relatif à 1930
(n° 8, 8e année).
17. M. Henri Béhar, op. cit.f attribue à Roger Vitrac le
montage fait à partir des articles de presse (confirmation lui
en aurait été donnée par M. Philippon). Or, rien n'est moins
sûr. C'est Antonin Artaud qui a eu l'idée d'utiliser les opinions
contradictoires de la critique (cf. in tome III, p. 184, lettre
à Roger Vitrac) et les articles qui ont servi pour ce montage
sont très exactement ceux dont il avait tiré des extraits pour
la circulaire de 1929 (cf. note 1, p. 315). En outre, la parodie
qu'il avait faite en 1925 d'une pièce d'Armand Salacrou dans
le Jet de sang (cf. in tome I, p. 88, et note 1, p. 390) laisse
supposer qu'il était tout à fait capable de s'amuser à mettre
en scène les représentants de la critique parisienne. Il paraît
bien plus équitable de penser qu'Antonin Artaud et Roger
328 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
Vitrac ont pu faire ce montage ensemble, au cours d'une
entrevue.
Ce paragraphe est le début de l'article de Marcel Sauvage
dans Comœdia (3 juin 1927), article qui a aussi fourni ses
répliques. Celles de Benjamin Crémieux sont extraites de sa
chronique théâtrale dans la Gazette du franc (4 juin 1927) et
celles de Fortunat Strowski de sa critique plutôt bienveillante
dans Paris-Midi (8 juin 1927). Quant à François Impartial (il
n'y avait pas de journaliste de ce nom comme certains l'ont cru),
il porte le nom de son journal : V Impartial français , et tient les
propos qu'y écrivit Régis Gignoux le 7 juin 1927. La trans¬
cription n'est pas toujours fidèle, elle est même parfois poussée
jusqu'à la charge.
18. Cette lettre répond aux critiques formulées par Jean
Prévost dans le compte rendu qu'il avait donné de ce spec¬
tacle [la Nouvelle Revue Française, n° 173, Ier février 1928) :
Un groupe de jeunes gens annonçaient qu'ils joueraient, malgré
l'auteur, une pièce d'un écrivain célèbre : comme beaucoup
l'avaient deviné, il s'agissait de Partage de Midi de Claudel ;
ils n'en donnèrent que le dernier acte. L'interprétation parut
déplaire à la majeure partie du public [...] je crois que cette
interprétation a été une erreur. En voici peut-être les raisons :
Cet acte a été joué à peu près comme il faut jouer une pièce de
Bataille : décor réaliste (lits de fer des grands magasins, lampe
à pétrole), avec intentions artistiques (palmier en pot). Grands
gestes, avec torsion brutale des personnages ; déclamations vives
allant jusqu'aux cris. Ces acteurs mettaient surtout d'énormes
différences entre diverses phrases ou membres de phrases du
même texte; or, ce à quoi ils voulaient donner de l'importance
semblait brutal et excessif ; tout ce qu'ils négligeaient semblait
maniéré.
19. Cf. cet extrait d'un entrefilet publié dans Candide le
20 janvier 1928 :
Génica Athanasiou, André Berley, Henri Crémieux commen¬
cèrent à jouer, mais malgré une mise en scène vraiment ingénieuse,
curieuse, parfois surprenante d'Antonin Artaud, une partie du
public se mit à réagir après dix minutes de patience. Les inter¬
jections volèrent , alternées de « chut », puis certains spectateurs
imitèrent le clackson ; d'autres leur intimèrent véhémentement
l'ordre de se taire : « A la porte, les idiots... » On entendit même :
a F... donc le camp, les vieux messieurs décorés ... »
Lorsque la pièce fut terminée, tant bien que mal, Antonin
Artaud dominant le bruit, annonça :
NOTES
329
« La pièce que nous avons bien voulu jouer devant vous est de
M. Paul Claudel , ambassadeur de France aux États-Unis. »
Il y eut un froid . Le speaker ajouta :
— Un infâme traître !
C'était sans doute un signal. On applaudit à gauche. On était
entre soi.
20. Réponse à l'accusation portée contre Antonin Artaud
dans le Second Manifeste du Surréalisme : il « montait » le
Songe de Strindberg, ayant oui dire que l'ambassade de Suède
paierait (M. Artaud sait que je puis en faire la preuve), iVne
lui échappait pas que cela jugeait la valeur morale de son entre¬
prise , n'importe. (André Breton, op. cit., p. 85.)
21. Idem. C'est M. Artaud, que je reverrai toujours encadré
de deux flics, à la porte du théâtre Alfred- J arry, en lançant
vingt autres sur les seuls amis qu'il se reconnaissait encore la
veille, ayant négocié préalablement au commissariat leur arres¬
tation... (André Breton, op. cit., p. 85.)
22. Idem. C'est M. Artaud, comme on l'a vu et comme on eût
pu le voir aussi, giflé dans un couloir d'hôtel par Pierre Unik ,
appeler à l'aide sa mère! (André Breton, op. cit., p. 87.)
23. Cf. ci-dessus, note 10, p. 323, le manifeste de Robert Aron.
24. La multiplication des personnages mis en scène dans
ce montage rend difficile T identification des articles qui ont
été utilisés. Des emprunts ont été faits à trois articles de
Pierre Lazareff dans Paris-Midi (18, 24 et 25 décembre 1928);
à un article signé J.L. (Jean Lasserre), deux échos et un
commentaire parus dans l'Ami du peuple du soir (25 et
27 décembre 1928 et ier janvier 1929); à un article signé L.D.
(Lucien Descaves) dans l'Intransigeant (26 décembre 1928);
à celui de Paul Reboux dans Paris-Soir (26 décembre 1928);
de Fernand Nozière dans l'Avenir (30 décembre 1928); de
Jean Prévost dans la Nouvelle Revue Française (n° 185,
Ier février 1929); de Léon Baranger dans l'Auto (3 février 1929);
à ceux de trois journalistes étrangers : Paul Block (Berliner
Tageblatt, 2 janvier 1929), Weiner (Lidové Noviny) et Cons¬
tantin Lebrique ( Cahiers de Belgique, avril 1929, 2e année,
n° 4). Nous n'avons pas découvert où avait paru le compte
rendu de Jean Cassou qui n'a pu nous renseigner à ce sujet.
Enfin, on ne trouve en 1928 dans l'Annuaire de la Presse
aucun journaliste répondant aux noms ou pseudonymes de :
330 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
François Vitry, Jean-Marie de Fontaubert, Cancer et René
Pick-Arjan.
25. Cf. le démenti qu' Antonin Artaud avait fait publier
dans Paris-Midi le 30 décembre 1928 : M. Antonin Artaud,
directeur du Théâtre Alfred Jarry , nous demande de dire que ce
sont des « mauvais plaisants, des malotrus dont il sait les noms »
qui ont troublé la représentation de Victor ou les Enfants au
pouvoir, à la Comédie des Champs-Élysées, en lançant des boules
puantes dans la salle, à V arrivée de ... la « femme-canon ». Dont
acte.
26. Réplique à l'adresse d'André Breton (cf. note 2, p. 308).
27. Voici enfin, pour compléter le dossier du Théâtre Alfred
Jarry, un document qui nous avait été communiqué par
Mme Colette Allendy; cette lettre, rédigée par Yvonne
Allendy, dans laquelle sont exposées les activités du Théâtre
Alfred Jarry, était certainement destinée à être envoyée aux
personnes susceptibles d'aider par leurs dons à monter le
Coup de Trafalgar, de Roger Vitrac :
Paris, le 12 décembre 1929.
Décidés à fonder un théâtre qui porterait le nom d'Alfred Jarry ,
porteurs d'un manifeste ( publié par la suite dans le numéro du
1er novembre 1926 de la Nouvelle Revue Française ) et d'un
programme comportant des pièces de Jarry, Strindberg, Roger
Vitrac, etc., MM. Antonin Artaud, Roger Vitrac et Robert Aron
sont venus nous voir le 26 septembre 1926 pour nous demander
de les aider à trouver de l'argent. La chose étant acceptée de notre
part, il fut décidé qu'il serait fait, sous les auspices de notre
Groupe d'Études de la Sorbonne, une conférence sur les buts du
Théâtre et qu' Antonin Artaud lirait des passages des œuvres du
programme.
A la suite de certains froissements, Artaud et Vitrac se reti¬
rèrent et la conférence intitulée « Genèse d'un Théâtre » fut faite
par Robert Aron le 25 novembre 1926 à la salle de l'École des
Hautes Études. La partie semblait perdue.
Regrettant de voir un projet aussi intéressant tomber à l'eau,
nous résolûmes , mon mari et moi, de reprendre le contact avec
Antonin Artaud. Il fut entendu que, ne pouvant donner nous-
mêmes ou faire donner par nos soins une somme suffisante pour
commencer, nous louerions le plus cher possible et longtemps à
l'avance, des places pour un spectacle dont il était impossible
encore de fixer la date .
NOTES
331
En avril 1927, nous étions arrivés à réunir une somme de près
de 3 000 francs, qui fut entièrement versée par nous à Robert
Aron . Il fut décidé qu'on risquerait, malgré l'insuffisance de la
somme, une réalisation . Antonin Artaud commença en mai 1927,
dans la petite salle des répétitions du Théâtre de l'Atelier prêtée
par Dullin, les répétitions des Mystères de l'Amour de Roger
Vitrac. Pendant ce temps, nous poursuivions le plus possible nos
locations pour les deux représentations qui devaient avoir lieu les
1er et 2 juin 1927 au Théâtre de Grenelle . Il fut impossible de
faire plus d'une seule répétition au théâtre même . Elle eut lieu
dans la nuit du 31 mai au 1er juin.
Les lendemain et surlendemain, 1er et 2 juin, les deux repré¬
sentations qui comprenaient au programme : Ventre brûlé ou
la Mère folle d' Antonin Artaud, les Mystères de l'Amour de
Roger Vitrac et un acte, Gigogne, de Robert Aron, furent don¬
nées devant des salles fort bien composées dont j'ai gardé de très
nombreux noms.
Il y eut, nous dit Aron, un déficit de 6 à 7 000 francs entière¬
ment payé par lui. De très nombreux coups de téléphone et
conversations nous confirmèrent les jours suivants le très gros
succès de cette tentative.
Au mois de décembre suivant (1927), il s'agissait de donner
un acte d'une pièce de Claudel, Partage de Midi, contre la volonté
de l'auteur, et la première représentation à Paris d'un film
interdit de Poudovkine d'après la Mère de Gorki. Pour ce spec¬
tacle encore nous avons dû louer des places à l'avance à tous nos
amis et relations.
— Incident Claudel- Artaud.
— Par la suite, se passèrent plusieurs faits importants pour
le Théâtre Jarry :
Deux de nos amis suédois, qui avaient assisté à la représenta¬
tion, émerveillés par l' atmosphère de la mise en scène, nous dirent
à mon mari et à moi que, si le Théâtre Jarry montait du Strind -
ber g, il était probable que la colonie suédoise de Paris prendrait
un grand nombre de places à 50 francs et que certains membres
pourraient donner quelques milliers de francs qui permettraient
d'assurer la représentation.
Le Songe était au programme depuis le début du théâtre,
comme en fait foi l'invitation à la conférence d'Aron du 25 no¬
vembre 1926.
Il me sembla donc que le moment était venu de donner cette
pièce. J'obtins l'adhésion immédiate d'Artaud et d'Aron — que je
présentai à l'un de nos amis suédois. Vitrac étant, à ce moment-là,
dans le Midi de la France, je priai Aron de lui écrire, puisque
332 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
ce dernier s* était chargé de V administration. Mais au même
moment , Aron me dit « qu'il en avait assez du Théâtre Jarry » et
qu'il renonçait à s'en occuper. Je le suppliai de n'en rien faire ,
de continuer , l'assurant que je l'aiderai de mon mieux.
Je mis alors tout en œuvre pour que cette représentation fût
très brillante. Artaud , de son côté , faisait l'impossible , se débat¬
tant contre des difficultés énormes , puisqu'il n'avait pas de
théâtre pour ses répétitions. La première représentation eut lieu
le 2 juin 1298.
J'ai conservé le plan de la salle presque entièrement faite par
moi , en location numérotée. Cent cinquante places étaient occu¬
pées par des Suédois , plus trente-quatre retenues par la Légation ,
y compris le Ministre. Huit représentants des plus importants
quotidiens de Stockholm et de Gothenbourg occupaient deux
loges. Toute la grande presse française , cinq journalistes améri¬
cains, trois journalistes viennois, trois belges, deux hollandais,
plusieurs membres de la Légation du Danemark, y compris le
Ministre. J'avais, entre autres, prié de venir et étaient présents : la
duchesse de La Rochefoucauld, Paul Valéry, la princesse Edmond
de Polignac, le prince Georges de Grèce (qui est danois), la
comtesse Albert de Mun, la comtesse M. de Polignac, la vicom¬
tesse de Gaigneron, François Mauriac, la comtesse Greffulhe,
Arthur Honegger, Lucien Maury, Claude Berton, Pierre Brisson,
André Bellessort, Benjamin Crémieux, G. de Pawlewsky, Paul
Chauveau, etc. Des peintres suédois et français, des membres de
la Légation d'Autriche, le grand écrivain suédois Marika
Stjernstadt, Mme Karen B rems on, etc.
On ne peut les citer tous. Tout l'orchestre, le premier rang de
balcon étaient loués à l'avance par moi.
Deux Suédois avaient envoyé l'un 1 500 francs , l'autre
1 000 francs de dons.
Mon étonnement fut grand à l'entrée de voir que tous les numé¬
ros des places louées avaient été changés au dernier moment au
contrôle. De ce fait, une trentaine de places se trouvaient libres
à l'orchestre, les titulaires des fauteuils ayant été déplacés jusque
dans les galeries (qui n'avaient pas été louées d'avance ).
Mécontentement légitime des spectateurs. Possibilité pour les
surréalistes de se placer au milieu de la salle. Vous savez, je crois,
le reste.
Nous avons, mon mari et moi, remboursé les Suédois.
Dans la note officielle communiquée par la Légation de Suède
de Paris à la presse suédoise et étrangère, pour relater les inci¬
dents, on a eu à cœur de remarquer que la mise en scène était fort
belle , très supérieure à celle de Reinhardt qui avait présenté, au
Théâtre Intime de Stockholm, le Songe de Strindberg.
NOTES
333
Huit jours après , le 9 juin 1928, eut lieu la deuxième repré¬
sentation, dans les conditions auxquelles fait allusion le mani¬
feste d'Aron du 10 juin 1928.
Pour éviter au Théâtre Jarry de succomber à la tentative de
destruction qui avait été faite à ces représentations, j'ai voulu,
seule cette fois (Aron s'étant retiré) permettre à Roger Vitrac
auteur et à Antonin Artaud réalisateur, de donner trois repré¬
sentations de Victor ou les Enfants au pouvoir. Vous connaissez
la suite.
Très vivement intéressés par ces efforts répétés, le vicomte et
la vicomtesse Ch. de Noailles remettaient le 15 novembre 1929 à
Antonin Artaud une somme de 20 000 francs pour son prochain
spectacle.
Yvonne Allendy.
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE
Page 89 : samouraï
ou
LE DRAME DU SENTIMENT
1. Texte établi d'après une copie dactylographiée commu¬
niquée par Mme Malausséna. Cette courte pièce en quatre
actes a pu être écrite vers 1923-1925. Le goût de Charles
Dullin pour le théâtre japonais (Cf. L'Atelier de Charles
Dullin, p. 171, et in tome III, lettre à Mlle Yvonne Gilles,
p. 118) n'a peut-être pas été sans influence sur le choix du
sujet, mais l'on doit noter que le thème de l'inceste se retrouve
dans Rêve (tome I, p. 331) .
2. La copie dactylographiée est relativement imparfaite.
Nous avons dû faire les corrections qui allaient de soi (fautes
de frappe évidentes, non désignation du personnage avant
sa réplique, etc.). Ici, la copie présente un blanc qui doit
correspondre à un adjectif qui n'avait pu être lu par la copiste
et au relatif qui.
3. L'indication de scène de la copie dactylographiée est ici
certainement fautive. On trouve en effet ceci, sans aucune
ponctuation :
Il montre une poupée cassée aux membres pendants qu'il jette
334 œuvres complètes d'antonin artaud
sur le plancher qu’il tire de sa manche et Samouraï tourne les
yeux vers lui .
On peut supposer qu'Antonin Artaud avait ajouté après
coup dans l'interligne ou dans la marge de son manuscrit
l'indication : qu’il tire de sa manche , et que la copiste a mal
situé cette interpolation. Mais il est bien évident que l'action
de tirer la poupée de la manche précède celle de la jeter sur le
plancher.
4. La copie dactylographiée porte ici : Que fit ce suivi d’un
blanc. Tous les autres verbes étant au présent fit est sûrement
une faute de frappe. Nous avons comblé le blanc conjectura-
lement, afin de faciliter la lecture.
5. Ici aussi blanc comblé conjecturalement. La phrase :
Une longue lumière tourne avec ses regards , est bien indiquée
comme faisant partie de la réplique, mais elle peut aussi
être entendue comme indication scénique : la lumière tournant
en même temps que les yeux du personnage tandis qu'il
prononce la phrase : Je l’ aimerais...
6. Ici un blanc assez important qui doit correspondre à plu¬
sieurs mots non lus et qui a été lui aussi comblé conjecturale¬
ment.
7. Le nom du personnage est suivi d'un blanc qui doit corres¬
pondre à une courte phrase non lue, mais qu'il serait vain de
chercher à combler, d'autant que la phrase qui vient ensuite est
complète.
Page 99 : la pierre philosophale
1. La Pierre philosophale a été publiée pour la première fois
dans les Cahiers de la Pléiade (n° 7, printemps 1949). La copie
dactylographiée de ce texte nous avait été communiquée à la
fois par Mme Colette Allendy et par Louis Jouvet. Nous nous
sommes servi, pour l’établissement du texte, de la copie conser¬
vée par Louis Jouvet qui avait été corrigée par Antonin Artaud.
Cette copie avait été déposée au Théâtre Pigalle en avril 1931.
En haut de la première page, à gauche, ceci, de la main d'An-
tonin Artaud : Antonin Artaud / 45, rue Pigalle / Hôtel
St-Charles / Paris.
On peut se demander si Antonin Artaud n'avait pas composé
cette pantomime pour le compte d'une personne qui voulait
NOTES
335
s’en faire croire l’auteur puisque, à son sujet, il écrivait à
Louis Jouvet : Cette pantomime déjà vendue à quelqu’un ne
m’ appartient en somme plus, bien que j’en sois l’auteur (lettre du
15 avril 1931 à Louis Jouvet, in tome III, p. 224).
2. Cette orthographe est certainement conforme à celle du
manuscrit. Antonin Artaud a toujours écrit hululement et non
ulülement comme le font les dictionnaires. Or, le verbe ululer ,
qui traduit une onomatopée, a la même étymologie que hulotte.
L ’h aspirée ajoutée par Antonin Artaud se justifie entièrement :
elle correspond à la fois à la prononciation habituelle du mot
et à l’aspiration par quoi débute le cri des rapaces nocturnes.
Page 107 : il n’y a plus de firmament
1. Lors de la première édition de ce tome, en 1961, nous
avions publié II n’y a plus de firmament , que nous avions donné
comme un argument pour la scène et que nous avions daté de
I93i-i932 environ, à partir de trois documents appartenant à
Mme Anie Faure et qu’elle avait eu la générosité de nous com¬
muniquer :
i° Le manuscrit : neuf feuillets simples de papier à quadril¬
lage rectangulaire, de 21 X 27 cm, utilisés recto verso, numé¬
rotés par Antonin Artaud de 1 à 17. Ce manuscrit, malheureu¬
sement incomplet, se termine sur l’indication : Mouvement V .
Il ne porte pas de titre.
20 Une copie dactylographiée de six pages, avec l’indication
du titre : Il n’y a plus de firmament, portant quelques correc¬
tions manuscrites d’ Antonin Artaud. De grandes différences
existent entre le texte dactylographié et le texte manuscrit.
Vraisemblablement, selon son habitude constante, Antonin
Artaud a dicté ce texte et l’a transformé en le dictant. Cette
copie va du début du texte à : Mais je ne comprends pas ce
qui se passe (p. 113).
30 Une copie dactylographiée de trois pages, très défectueuse,
sans aucune correction, qui commence quelques lignes avant
la fin de la copie précédente et va jusqu’à la phrase : Tu es le feu
(p. 116). Cependant Antonin Artaud a dû également dicter ce
passage en y apportant quelques modifications.
Nous avions utilisé la première copie dactylographiée pour la
partie du texte qu'elle recouvre, en nous reportant à la leçon du
manuscrit chaque fois qu’il nous semblait y avoir une faute de
frappe non corrigée par Antonin Artaud, puis nous avions
suivi le manuscrit, en indiquant en notes les changements qui
336 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
pouvaient être relevés dans la seconde copie dactylographiée et
qui avaient dû être apportés par Antonin Artaud à son texte
lorsqu'il l'avait dicté.
Or, quelque temps après la publication du tome II, nous
avons reçu une lettre de M. Fernand Ouellette, qui travaillait
alors à une biographie d’Edgard Varèse, nous reprochant de
n'avoir pas donné de renseignements sur l'origine de cet argu¬
ment pour la scène. Nous savions, par Edgard Varèse lui-même,
qu'il y avait eu vers 1932 un projet de collaboration entre An¬
tonin Artaud et lui : à partir d'un argument qu'il lui avait pro¬
posé, il avait demandé à Antonin Artaud de lui écrire le livret
d'un opéra, et ce projet avait reçu un commencement d'exécu¬
tion. Edgard Varèse nous avait promis de nous communiquer
le texte qu'il avait reçu d'Antonin Artaud en vue de cet opéra,
mais soit qu'il n'ait pas trouvé le temps de rechercher parmi
d'anciens papiers, soit que le schéma d'Antonin Artaud ait
déjà été remis à M. Ouellette avec les documents devant servir
à sa biographie, il ne le fit pas et ne répondit pas à notre
demande d'information à ce sujet. Rien, donc, ne pouvait nous
faire supposer que le texte libéralement communiqué par
Mme Anie Faure était celui du schéma commencé vers 1932,
lors du séjour de Varèse à Paris. C'est très probablement parce
qu'il n'était pas complètement achevé qu'Antonin Artaud ne
l'avait pas encore expédié à Varèse en décembre 1933, et c'est
sans doute au reçu d'une lettre de ce dernier, datée du 28
décembre 1933 : Je suis étonné d'être sans nouvelles de vous. Où
en êtes-vous du travail ? Je tiendrais à avoir ce que vous avez déjà
réalisé — ne fût-ce que le schéma que nous avons esquissé à Paris
— afin de l'avoir sur moi lors de mes sorties — quand la tête
emmagasine et travaille. Songez aux modifications qu'il nous
faudra apporter aux textes — et au temps que la navette
demande [...] qu'il se décida à lui envoyer une copie dactylo¬
graphiée des trois premiers mouvements.
Dans son ouvrage : Edgard Varèse (Seghers éditeur, 1966),
M. Ouellette indique que Varèse avait eu l’idée de cet opéra qu’il
voulait intituler l' Astronome dès 1928 et qu'il avait alors remis
à Alejo Carpentier et à Robert Desnos les notes qu'il avait
prises à ce sujet et qui devaient servir de point de départ :
Découverte de la radiation instantanée — vitesse 30 millions de
fois celle de la lumière. V ariation rapide de la grandeur de Sirius
(éclat) qui devient une Nova. Tous les astronomes examinent le
Compagnon (de Sirius) — c'est de lui que se transmettent les
signaux. (Le Compagnon est l' agissant.) Réception inattendue
de signaux — nombres premiers indivisibles — 1, 3, 5 , 7. Les
gouvernements décident qu'il faut répondre 11, 12. Réponse 17,
NOTES
337
19. Lors des catastrophes , c'est cette décision qui tournera la
fureur de la foule contre V astronome, car s'il n'avait répondu ,
Sirius et le Compagnon ne se seraient pas occupés de la Terre.
Messages réguliers de Sirius. Mystérieux — en ondes musicales
( souples , fluctuantes ) . Les Savants les étudient. C'est peut-être le
langage acoustique de Sirius. L'éclat de Sirius augmentant tou¬
jours , d'autres radiations interviennent du Compagnon , précipi¬
tant les catastrophes. Explosions , obscurité , etc. Cette première
collaboration n'ayant pas abouti, Edgard Varèse aurait alors
confié son projet à Antonin Artaud.
Pour cette réédition, M. Ouellette a eu l'amabilité de nous com¬
muniquer une photocopie de la copie dactylographiée envoyée
à Edgard Varèse. Elle comprend treize pages, les neuf premières
étant des doubles des deux copies conservées par Mme Anie
Faure, c'est-à-dire une première copie titrée, numérotée de i
à 6, corrigée par Antonin Artaud, mais avec plus de soin (cer¬
taines fautes de frappe que nous avions pu déceler par colla-
tionnement avec le manuscrit ont ici été corrigées) ; la seconde
copie de trois pages commençant quelques lignes avant la fin
de la copie précédente : en haut, à gauche de la première de ces
pages, Antonin Artaud a inscrit le n° 7, et sur les pages que la
dactylographe avait numérotées 2 et 3 les n08 8 et 9; ces trois
pages ont été aussi corrigées par Antonin Artaud. Enfin, cinq
pages numérotées de 10 à 13, qui portent la version (vraisem¬
blablement dictée) corrigée du Mouvement III. Copie du
Mouvement IV n'avait pas été expédiée à Varèse.
Nous suivons la copie dactylographiée, corrigée par Antonin
Artaud, pour les trois premiers mouvements; dans les cas dou¬
teux (faute de la copiste qui a pu n'être pas corrigée) c'est la
leçon du manuscrit qui a été adoptée; pour le quatrième mou¬
vement il n'y a pas d’autre document que le manuscrit. Ci-
dessous, nous indiquons les différences que présente le manus¬
crit avec la copie dactylographiée.
2. Harmonies coupées brut. Détimbrages...
3. ... lointain mais qui enveloppe la salle , tombant comme...
4. A partir de la conjonction mais , la fin de la phrase a été
biffée dans la copie Varèse, mais il semble que ce soit par ce
dernier qui avait ajouté dans l’interligne, au-dessus de l'adjec¬
tif magnifié , cette indication le renforçant : (très), et remplacé
la fin supprimée par : (signal acoustique) .
5. Transformations importantes dans les voix :
338 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Voix. — Oh! ce platiné , ma chère , blond mauve , quoi , soleil
et chair.
— Tiens y ose lever la main, ose un peu.
— Cette lettre, je veux voir cette lettre.
— Une aigrette vert d'eau avec un renard fauve.
— Sale cocu!
— Dis donc , as-tu vu ce drôle de soleil.
— Sommes-nous dans la lune montante ou dans la lune descen¬
dante ?
— Et le visage tout plein, tout couvert de taches de rousseur,
une horreur.
— Pour ma part je n'ai jamais vu un soleil aussi gros.
— Un astronome dit que les taches , etc.
— Le blé monte, l'or baisse, la poussière couvre tout.
6. ... une voix obsédante annonce ...
7. Je vous dis que...
oui,
j'annonce que
oui,
voilà ce que j'annonce,
un grand, un grand, un grand, très grand ...
8. La leçon du manuscrit est : Mais on l'entend comme une
grande voix large, étendue, mais dans un rêve... La version dacty¬
lographiée primitive donnait : On entend comme une grande voix
large, étendue, mais dans un rêve... Antonin Artaud a trans¬
formé légèrement la phrase sur la copie de Mme Anie Faure en
ajoutant le démonstratif cela : On entend cela comme... La cor¬
rection effectuée sur la copie envoyée à Edgard Varèse diffère
quelque peu; elle donne cette leçon : On entend une grande voix
large , étendue, mais comme dans un rêve...
9. Une femme crie, un homme tombe, un nain...
10. Transformations dans les voix à partir de :
— Ah! il me déshabille, au secours, il va me mettre nue.
— Viens, viens, prends-moi, oui, oui ici, dans la rue. Je suis
folle. J'en ai assez.
— Tiens, prends ça, et puis ça, et encore ça, sadique, va, sale
sadique.
— Oh! la la la la! oh! la la la! mon cœur, mon cœur .
— J’ai peur, je flambe, je brûle, j'ai peur, je saute.
NOTES
339
11. — Là, là, qu'est-ce que c'est que ça?
— Regarde la tache, non mais regarde la tache.
12. comme fou de colère devant une blague trop forte a dû
être ajouté lors de la dictée.
13. ... du soir, non mais est-ce la lune ou le soleil ça, c'est la lune
ou le soleil.
Un voyou. — C'est la lune, ballot, t'as jamais vu la lune grosse,
et ta bedaine, non.
La copie d actylographiée porte :...t'as jamais vu la lune rousse ?
L'adjectif rousse aurait pu être un changement apporté à la
dictée. Il s'agit en réalité d'une faute de la copiste car Antonin
Artaud a rétabli grosse sur la copie envoyée à Varèse.
14. ... pour y voir...
15. — La lune tombe, je te dis que la lune tombe. Tiens, elle
se descelle , elle tombe.
— Et qu'elle tombe et que tout crève, dis-leur d'oü vient mon
amour, auguste Séléné.
Il s'agit bien d'abord d'amour...
16. ... dans le milieu noir de la scène...
ij. Grande découverte. Bis.
La science bouleversée. Officiel.
Il n'y a plus...
18. Grands changements apportés à ce passage :
— Qu'est-ce qu'ils disent, mais qu'est-ce qu'ils racontent?
— Tiens, va m'acheter un journal.
Enfant, par ici l'Intran.
Il n'y a plus de Pyrénées. Il n'y a plus de Pyrénées, il n'y a
plus de firmament. Sensationnelle découverte. La science boule¬
versée. Le gouvernement maître de la situation. Les paroles du
grand savant. Le gouvernement recommande le calme.
La seconde copie dactylographiée commence par cette der¬
nière phrase. (La première se terminait par : — Je ne comprends
pas ce qui se passe. La seconde, comme le manuscrit, porte :
— Mais je ne comprends...)
19. — Oh! maman, ça y est, ça y est, je la vois tomber.
— Chéri, lis-moi le journal, je n'y comprends rien, mais
qu'est-ce qui se passe?
34° ŒUVRES COMPLÈTES d'ANTONIN ARTAUD
— Le gouvernement recommande le calme.
Un homme , le journal à la main, descend quatre à quatre la
scène .
— Voilà. Voilà, tenez, je sais, écoutez. Voilà la Vérité.
Le silence s* établit.
20. ... pas naturel, enfin, il y a...
21. ... au premier plan .
Silence.
L'homme commence...
22. La terre à une minute de Sirius.
23. Cette dernière phrase a dû être ajoutée lors de la dictée.
24. — Mais, mon vieux, un dégagement de force prodigieuse.
— Ce n'est pas de la force, c'est de la volatilisation.
25. Ce sont deux mondes qui rentrent l'un dans l'autre.
26. ... à mesure qu'il parle.
Des badauds s'arrêtent à peine.
27. ... et c'est comme ça. C'est ça le langage. Tu ne parles pas.
Mais tout est là, tu comprends. Tout est là avant...
28. La seconde copie dactylographiée de Mme Anie Faure
s’arrête ici. Sur le double envoyé à Varèse, Antonin Artaud a
noté de sa main, en conformité avec le manuscrit, la phrase qui
l 'articule avec le Mouvement III.
29. On croirait entendre l’Internationale.
30. Celui qui s'élève on l'abaissera,
celui qui s'élève...
31. — Mais non, voyons, et Sirius?
32. ... qui d'une voix de l' arrière-gorge...
33. ... couvre peu à peu la scène ...
34. Peu à peu, un bruit de tambour...
NOTES
341
35. ... et finit sourd et Von voit entrer ...
36. Suit dans le manuscrit une phrase qui n'a pas dû être
dictée : Elle avance solennellement.
3 y. Le chœur qui scande ses paroles... Dans le passage qui
suit, les indications alternées : Le chœur , Le Grand Flaireur,
n'étaient pas notées dans le manuscrit.
38. — Flaireur , que vois-tu , Flaireur ?
— La mort , le vol , la maladie , ...
39. ... de terreur. C'est Antonin Artaud qui a ajouté Vs finale
sur la copie dactylographiée.
40. ... amène une vague de têtes.
Les corps avancent avec des bras...
41. ... et des sourcils broussailleux a été ajouté lors de la
dictée.
42. Il parle d’une voix du nez montante et suraiguë.
Des têtes tordues , gigantesques , avec des expressions de menaces
effroyables ont accompagné son entrée , elles grouillent...
43. On dirait que ces paroles...
44. Ici le chœur.
45. On trouve bien : Ça se sent mauvais , dans le manuscrit.
La copie ne comporte pas ce pronominal, mais on peut se
demander si son aspect insolite ne l'a pas fait oublier à la
copiste. Et ici, il semble préférable d'adopter la leçon du
manuscrit.
46. Même remarque ici où la copiste a transcrit banalement :
pour la grande reprise.
47. Du pain dans les ventres de chrétiens.
48. ... et dans ce concert toute la foule s’ébranle...
49. C'est bien ce qu'on lit dans le manuscrit.
50. Le manuscrit appartenant à Mme Anie Faure se termine
sur cette indication. Au verso de la dernière page, numéro-
342 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
tée 17, Antonin Artaud a jeté les notes commençant par :
M'est suggéré..,, que nous avons reproduites dans l'appendice,
P* 301-
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE
Page 127 : projet de mise en scène
pour LA SONATE DES SPECTRES
de STRINDBERG
1. La copie dactylographiée de ce texte nous avait été
communiquée à la fois par Mme Colette Allendy et par Louis
Jouvet. Nous nous sommes servi, pour l'établissement du texte,
delà copie conservée par Louis Jouvet qui avait été corrigée par
Antonin Artaud. Cette copie avait été déposée au Théâtre
Pigalle en avril 1931 (cf. in tome III, p. 224, lettre du 15 avril
1931 à Louis Jouvet). En haut de la première page, à gauche,
ceci, de la main d' Antonin Artaud : Antonin Artaud / 45, rue
Pigalle I Hôtel St -Charles / Paris. Ce Projet semble cependant
avoir été écrit dès 1930 puisqu'il y est fait allusion dans une
lettre à Roger Vitrac que Ton peut dater du début mars 1930
(cf. in tome III, p. 201).
Page 140 : projet de mise en scène
pour LE COUP DE TRAFALGAR
de ROGER VITRAC
i. D'après une copie dactylographiée, corrigée par Antonin
Artaud. La dactylographie avait été exécutée par une maison
spécialisée; elle est en effet agrafée dans une chemise au dos
de laquelle est indiquée la raison sociale : « ALMA » / MACHINES
A ÉCRIRE I PARIS (7e) I 6, Av. de la Bourdonnais / Tél. :
INVALIDES 25-22. On trouve aussi, au verso de la chemise, en
bas, à gauche, cette mention de la main d'Antonin Artaud :
projet déposé au Théâtre Pigalle / en avril 1930 / Ant. Artaud
I 45, rue Pigalle / Paris. Or, si ce Projet, comme celui qui
concerne la Sonate des Spectres, semble avoir été écrit dès 1930
(cf. in tome III, lettre à Roger Vitrac, p. 201), la lettre à
Louis Jouvet du 15 avril 1931 (cf. in tome III, p. 224) donne
comme date de dépôt au Théâtre Pigalle avril 1931. Il semble
bien qu'Antonin Artaud se soit trompé en inscrivant cette date
d'avril 1930; outre la lettre à Louis Jouvet, deux faits ren¬
forcent notre conviction : au début de 1930, avant son départ
NOTES
343
pour Berlin, il habitait en effet 178, quai d'Auteuil, et il est
sûr qu'il logeait à l'Hôtel Saint-Charles, 45, rue Pigalle, entre
le 21 mars et le 3 mai 1931 (adresse donnée au bas de deux
lettres à ces deux dates extrêmes); d'autre part, c'est pour la
saison 1930-1931 que la direction du Théâtre Pigalle fut
offerte à Louis Jouvet qui déclina cette proposition mais
accepta d'y monter plusieurs spectacles, et le premier de ces
spectacles fut Donogoo-Tonka, de Jules Romains, le 25 octobre
1 93 o (cf. Revue d'histoire du théâtre , numéro Louis Jouvet,
4e année, I-II).
Notons enfin que cette mise en scène est conçue à partir
d'une première version du Coup de Trafalgar. Dans la version
définitive de cette pièce, on ne trouve plus l'indication drame
bourgeois, et elle n’a que trois actes comportant cinq tableaux
(cf. Roger Vitrac, Théâtre I , Gallimard, 1946).
2. Dans la version définitive de la pièce c'est du trésor
d'Aménophis IV qu'il est question (cf. Roger Vitrac, op . cit.t
p. 130).
3. Cf. note 2, p 335.
4. Dans la version définitive du Coup de Trafalgar , le troi¬
sième acte comporte deux tableaux. Ce qui est indiqué ici
quatrième acte correspond au cinquième tableau de la pièce.
Page 157 : NOTES sur LES TRICHEURS
de STEVE PASSEUR
1. Ces notes, écrites par Antonin Artaud au cours de la
lecture des Tricheurs (ou immédiatement après lecture) nous
ont été communiquées par M. Jean-Marie Conty. « Le manus¬
crit des Tricheurs avait été communiqué à Antonin Artaud
par Louis Jouvet (cf. in tome III, lettre à Steve Passeur du
12 décembre 1931, p. 269). Ces notes ont donc été rédigées
en décembre 1931.
2. La dernière de ces notes est écrite au verso du début de
lettre à Louis Jouvet (cf. in tome III, note 2, p. 429.)
COMPTES RENDUS
Page 169 : au théâtre de l'œuvre
1. Demain (n° 82, octobre-novembre-décembre 1920), dans
la rubrique : Hier et demain.
344 œuvres complètes d’antonin artaud
2. Les Créanciers , tragi-comédie en un acte en prose de
Strindberg, traduction de Georges Loiseau, avaient été repris
à la Maison de l'Œuvre, le 22 octobre 1920, par France Ellys
(Thekla), Lugné-Poe (Gustave) et Jean Sarment (Adolphe).
3. Dans Elektra, de Hugo von Hoffmansthal, adaptation en
vers en un acte de Paul Strozzi et Stéphane Epstein, le rôle
d'Elektra était tenu par Suzanne Desprès. La leçon de Demain ,
qui donne ici Mesdames Mulo et Mévil, est fautive; les autres
interprètes d’Elektra étaient Mmea et Mlles Lucile Nicot,
Melvyl, Mullo, Fernel, Malandrino, Peyrens et MM. Roger
Weber, Desmarets et Fériés.
Page 171 ; l'atelier de Charles dullin
1. Action (2e année, numéro hors série). Numéro paru
fin 1921 ou début 1922 (cf. in tome I, note 1, p. 411).
Page 173 : racine et la préhistoire
1. Article paru dans l’Ère nouvelle / Organe de l’entente
des gauches le vendredi 6 janvier 1922, signé des initiales
A, A, Antonin Artaud, qui avait publié, au cours du dernier
semestre 1921, six articles dans ce quotidien, pouvait être
tenu comme un collaborateur habituel; or, il arrivait fré¬
quemment que les articles de la page « les Lettres » ne fussent
signés que des seules initiales des chroniqueurs réguliers; et il
est le seul dont le nom réponde à ces initiales. Il est fort pos¬
sible que ce soit le Dr Toulouse qui l'ait introduit dans ce
journal. En effet, parmi les livres vendus par la librairie de
l’Ère nouvelle et recommandés par elle figuraient les ouvrages
du Dr Toulouse.
2. Antonin Artaud a dû se tromper en indiquant Bertin
comme décorateur. On peut trouver la nomenclature de
toutes les pièces jouées au Théâtre-Français dans la Comédie
française, par A. Joannidès (Plon, 1926). Le 18 janvier 1922,
les Fourberies de Scapin furent jouées dans un nouveau décor
peint par Granval. De plus, Pierre Bertin débuta à la Comédie-
Française seulement le 18 octobre 1923.
NOTES
345
Page 175 : le théâtre de l'atelier
1. La Criée (n° 17, octobre 1922).
2. Depuis sa fondation, l'Atelier avait en effet inscrit à son
répertoire : Visites de condoléances , de Calderon (avec Antonin
Artaud dans le rôle de Don Luis) ; les Olives , intermède d'après
Lope de Rueda (costumes dessinés par Antonin Artaud);
V Hôtellerie, intermède de Francesco de Castro (costumes
dessinés par Antonin Artaud qui tenait le rôle d'Un Aveugle);
le Captif, de Tristan Bernard; les Boulingrins et V Extra-lucide ,
de Georges Courteline; Chantage, de Max Jacob. Dans V Avare,
Antonin Artaud avait d'abord tenu le rôle de Maître Simon;
en octobre 1922, il était distribué dans celui d'Anselme; et
dans le Divorce, de Regnard, il jouait Sottinet. Dans La vie
est un songe, de Calderon, traduction nouvelle d'Alexandre
Arnoux, Antonin Artaud avait créé le rôle de Bazile, roi de
Pologne, le 20 juin 1922, qui le fit remarquer et lui valut
d'élogieuses critiques dont celle de Lugné-Poe dans l'Éclair
(18 décembre 1922); les costumes de ce spectacle étaient
exécutés d'après ses dessins.
3. Nous avons corrigé une faute d'impression évidente de
la Criée qui donne cette leçon : ... le but du véritable auteur. Il
y a d'ailleurs dans cet article de nombreuses coquilles : Germier
pour Gémier, Calderoni pour Calderon, etc.
4. Henri Bidou était le critique du Journal des Débats ;
Jean Manégat, en 1922, était rédacteur à Paris- Journal et
collaborait aussi à Comœdia.
5. Huon de Bordeaux, mélodrame féerique d'Alexandre
Arnoux, musique de scène d'Alexandre Tansman, décoration
de Touchagues, fut créé le 20 mars 1923. Antonin Artaud
tenait le rôle de Charlemagne.
Page 178 : CARMOSINE à l'atelier
1. La Criée (n° 19, décembre 1922).
La pièce d'Alfred de Musset fut jouée par la troupe de
l'Atelier le 3 novembre 1922.
2. Dans la Mort de Souper, moralité en un acte en vers de
Nicole de La Chesnaye d'après la Condamnation de Banquet
346 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
(xvie siècle), adaptation de Roger Sémichon, Antonin Artaud
tenait le rôle d’Apoplexie.
Page 180 : SIX PERSONNAGES EN QUÊTE D'AUTEUR
à la COMÉDIE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
i. La Criée (n° 24, mai 1923). En mai 1923, Antonin Artaud
venait d'être engagé par Jacques Hébertot qui dirigeait
l'ensemble des scènes des Champs-Élysées. Il avait été dis¬
tribué pour le spectacle que préparait alors la Compagnie
Pitoëff : Liliom, de Molnar. La pièce de Pirandello avait été
représentée pour la première fois à Paris à la Comédie des
Champs-Élysées le 10 avril 1923 avec, dans les rôles principaux,
Marie Kalff, Georges et Ludmilla Pitoëff.
Page 183 : LES MYSTÈRES DE L'AMOUR
par ROGER VITRAC
1. Ce texte, publié dans la Nouvelle Revue Française (n° 144,
Ier septembre 1925), n'est pas à proprement parler un compte
rendu de spectacle, mais on peut admettre qu'Antonin Artaud,
qui devait lui-même monter cette pièce en juin 1927, l'avait
lue avec l'œil du critique.
2. Connaissance de la Mort, par Roger Vitrac, ne devait
paraître que le 21 octobre 1926 (Éditions de la Nouvelle Revue
Française) , mais Antonin Artaud l'avait certainement lue
sur manuscrit.
Page 186 : LES TRICHEURS de steve passeur
à l'atelier
1. La Nouvelle Revue Française (n° 224, Ier mai 1932).
Après la création des Tricheurs aux Galeries de Bruxelles,
le 21 janvier 1932, la pièce de Steve Passeur fut jouée pour la
première fois à Paris le 30 janvier 1932, au Théâtre Montmartre
dans une mise en scène de Charles Dullin, décors de Vakalo.
Les trois principaux rôles étaient tenus par Mme Yolande
Laffon, MM. Dalio et Vital.
2, Parmi les documents communiqués par M. Jean-Marie
Conty, se trouvaient ces deux notes manuscrites, relatives à
la mise en scène des Tricheurs :
NOTES
347
Avec un parti pris, soit de simplification, soit de transposition,
dans un domaine illusoire où Vart triomphe dans ce qu'il a de
plus odieux, de plus esthétiquement artificiel et mensonger.
Toutes les scènes traitées Vont été dans le même abominable
esprit,
le même parti pris d'analyse, de discrimination ,
procédé sans fruit quoique applicable automatiquement partout,
au lieu qu'un identique mouvement emporte tout le morceau.
La seule partie de la pièce qui soit traitée d'une façon un peu
originale, où le fait théâtral apparaisse, où le théâtre apparaisse,
et se manifeste de façon physique, concrète, est un rôle, un per¬
sonnage, le personnage principal, malheureusement le parti pris
adopté était le seul à ne pas prendre, il ne s'applique ni au per -
sonnage ni à l'œuvre : c'est un échec.
Page 19 1 : la grève des théâtres
1. La Nouvelle Revue Française (n° 224, Ier mai 1932).
Publié à la suite du compte rendu de la représentation des
Tricheurs.
Page 193 : métro
au STUDIO DES CHAMPS-ÉLYSÉES
1. La Nouvelle Revue Française (n° 245, Ier février 1934) •
Métro, de Patrick Kearney, fut créé, dans l'adaptation de
Georges Jamin, au Studio des Champs-Ëlysées le 12 décembre
1933. Mise en scène de Georges Jamin et Jean Servais. Décors
de Félix Labisse.
2. Babbitt, de Sinclair Lewis; Les hommes préfèrent les
blondes, roman à succès d'Anita Loos.
Page 195 : LE COUP DE TRAFALGAR
par ROGER VITRAC
au THÉÂTRE DE L'ATELIER
1. La Nouvelle Revue Française (n° 250, Ier juillet 1934) .
Le Coup de Trafalgar fut créé le 8 juin 1934, au Théâtre de
l'Atelier, par le Rideau de Paris (dirigé par Marcel Herrand et
348 ŒUVRES COMPLÈTES ü’ANTONIN ARTAUD
Jean Marchât), dans une mise en scène de Marcel Herrand.
La pièce était interprétée par Mmes Agnès Capri, Renée
Tamary, Alice Reichen, Jenny Burnay, Ève Cazalis, Claire
Gérard, Paule Dagrève, Maryse Bousquet et MM. Alain
Baranger, Pierre Devaux, Sylvain Itkine, Jean-Louis Bar-
rault, Daniel Gilbert, Étienne Decroux, Jean Marchât, Marcel
Herrand et Fernand Bercher.
2. La leçon de la Nouvelle Revue Française est certainement
fautive ici; on y trouve : ... psychologie, si inutile que nous
trouvions dans cette pièce et surtout si timide , la satire de la
guerre et V apologie de la désertion ... Or, il apparaît évident
que ce sont la satire de la guerre et V apologie de la désertion
qu'Antonin Artaud trouve inutiles et timides.
Page 198 ; annabella au théâtre des champs-élysées
1. La Nouvelle Revue Française (n° 254, Ier novembre 1934).
La note d'Antonin Artaud (dont on trouvera une première
version dans l'appendice, p. 302) a été publiée dans la rubrique
U AIR DU MOIS.
La première représentation de Comme il vous plaira, de
Shakespeare, dans l'adaptation de Jules Supervielle, fut donnée
le 12 octobre 1934 au Théâtre des Champs-É lysées. La mise en
scène de Victor Bamowski parut trop audacieuse aux critiques,
voire même contraire à l'esprit de Shakespeare. La musique de
scène était empruntée à Mozart. Les décors de Balthus. Bar-
nowski avait confié les principaux rôles à Annabella, vedette
de cinéma que l'on voyait pour la première fois au théâtre, et
à Fernand René, comique de salles populaires. On peut relever
dans la distribution les noms de Philippe Hériat, Jean-Pierre
Aumont, Debucourt et Reda-Caire. Les présentations furent
très vite interrompues, Barnowski ne put payer les acteurs.
Une violente campagne de presse fut menée contre lui. Les
choses s'envenimèrent au point que Barnowski fut expulsé.
Il faut dire que le 10 octobre, donc deux jours avant, une
autre représentation de Comme il vous plaira, dans une adap¬
tation de Jules Delacre (musique de Georges Auric, décors de
Berthold Mahn) avait été donnée sous la direction de Jacques
Copeau. Copeau, qui s'était tenu depuis quelque temps éloigné
du théâtre, revenait à la scène (son théâtre et l'Atelier de
Charles Dullin avaient fusionné) et ce premier spectacle eut un
énorme succès.
On trouve d'ailleurs dans le même numéro de la Nouvelle
NOTES
349
Revue Française , mais dans la rubrique : LE THÉÂTRE ,
deux articles relatifs à ces deux représentations concomitantes :
Comme il vous plaira , au Théâtre de V Atelier et au Théâtre des
Champ s-Élysées, par Jean Schlumberger, et As y ou like it, par
Benjamin Crémieux.
A PROPOS D'UNE PIÈCE PERDUE
Environ 1933, Antonin Artaud fit une adaptation de Atrée et
Thyesthe de Sénèque qu'il intitula : le Supplice de Tantale. Dans
une lettre adressée à Jean-Louis Barrault, il ajoute en post-
scriptum (cf. in tome III, p. 340) :
Et puis il faut que je te lise ma tragédie :
le Supplice de Tantale.
Ce qui paraît indiquer qu 'Antonin Artaud avait mené ce
travail à son terme.
Malheureusement, le texte de cette adaptation semble défi¬
nitivement égaré, et malgré nos recherches, nous n'avons pu le
retrouver. M. René Thomas nous a communiqué les trois docu¬
ments suivants se rapportant à ce projet :
Page 203 : Dans un but de décentralisation...
1. Ce texte, bien qu’il soit écrit comme par quelqu'un
d'autre, est un manuscrit signé par Antonin Artaud. Il nous
apprend qu'Antonin Artaud avait eu l'intention de monter ce
spectacle à Marseille.
Le manuscrit présente quelques variantes sous raturés que
nous indiquons ci-dessous.
2. Car une des originalités d'une...
3. ... sur la scène la force primitive des âges de la foudre , et de
rendre ...
4. ... la valeur d'une sorte de thérapeutique...
5. ... au dynamisme de certains cris ...
6. ...mouvements sociaux , passions intimes...
350 ŒUVRES COMPLÈTES d'aNTONIN ARTAUD
Page 206 : ... image de V époque...
1. Feuillet portant le numéro 6.
Ces notes ont pu être écrites en décembre 1932, au moment
où Antonin Artaud relisait les tragédies de Sénèque (cf. in
tome III, lettre du 16 décembre 1932 à Jean Paulhan,
P- 334)-
Page 207 : La Fureur du ciel, ...
1. Notes sans doute écrites à la même époque.
2. souffle énorme remplace terrible souffle, biffé.
3. affective remplace sensible, biffé.
A PROPOS DE LA LITTÉRATURE
ET DES ARTS PLASTIQUES
Page 213 : la figure du salon d’automne
1. Demain (n° 82, octobre-novembre-décembre 1920).
Publié dans la rubrique MOUVEMENT DES IDÉES.
Le manuscrit de ce texte nous est parvenu. Son titre est le
Salon d' Automne. Il présente avec la version de Demain
quelques variantes que nous indiquons ci-dessous.
2 . Le premier paragraphe n’a pas été maintenu :
Sans recommencer V éternelle critique qui tous les ans s'étale
aux pages des journaux, faisons simplement quelques remarques.
Je ne me plaindrai pas. . .
3 . La seconde phrase de ce paragraphe ne se trouve pas dans
le manuscrit.
4. ... ni perspective ni forme et quand il n'est pas sale ou triste
n'a qu'à peine...
5. Ce paragraphe et les deux précédents ne se trouvent pas
dans le manuscrit.
6. Juan Sardin est doux...
NOTES
351
7. Irène Reno Hassenberg m'a fait tiquer.
8. On a prononcé le mot de grue à propos du portrait de Mau¬
rice Rostand , ce n'est pas tout à fait ça, c'est tante qu'il faudrait
dire.
9. ... dont je me fiche.
Après le paragraphe concernant Sardin, Tordre des para¬
graphes du manuscrit est différent. On trouve dans Tordre :
On est étonné... / Là comme ailleurs... / Citons encore... / Francis
Smith... I Valdo Barbey... / Irène Reno Hassenberg... / Enfin
un insignifiant... / Je regrette... j On a prononcé... / Lotir on... /
Je ne sais pas pourquoi... / D'autres critiques... / Lhote m'em¬
bête... I Kisling... I Renoir...
10. A la section des livres, magiques...
11. Pas de post-scriptum dans le manuscrit.
Page 218 : l'expression aux indépendants
1. Demain (n° 83, janvier-février-mars 1921). Article dont
Mme Toulouse nous avait indiqué que Tauteur en était Antonin
Artaud, signalé de la sorte sur la couverture de la revue :
VIDI : L'Expression aux Indépendants.
On ne trouve le nom d 'Antonin Artaud ni au début ni à la
fin de l'article signé VIXI. Signature qui est très certainement
le résultat d'une coquille. En effet, au sommaire qui se trouve
au verso de la couverture on trouve encore : L'Expression
aux Indépendants , par VIDI .
Page 224 : propos d'un pré-dadaïste
1. Paru aussi dans Demain (n° 83, janvier-février-mars
1921) dans la rubrique HIER ET DEMAIN, mais sous la
signature d 'Antonin Artaud.
La première page du manuscrit nous est parvenue, elle est
identique au texte publié.
Au verso de cette page, Antonin Artaud avait noté :
Les livres dont parler :
Vie de Villon
La Jeune Fille aux écailles
L'Enfant inquiet
352 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
L' Apostolat — T’serstevens
L'Inquiète Adolescence — Mauriac — Grand Meaulnes
Agonie du Sacré-Cœur
Vers dont parler :
Haï Kaï
Dadaïsme — André Breton .
Page 226 : les œuvres et les hommes
1. Publié dans ce même numéro 83 de Demain (janvier-
février-mars 1921) et dans la même rubrique HIER ET
DEMAIN. Pas de nom d’auteur, ni au sommaire ni au bas
de l’article.
2. Le Cocu magnifique , farce en trois actes de Crommelynck,
fut créé à la Maison de l’Œuvre le 18 décembre 1920. Les rôles
de Bruno et de Stella étaient tenus par Lugné-Poe et Régina
Camier.
3. Le 22 décembre 1920, reprise au Vieux-Colombier de la
Nuit des Rois ou Ce que vous voudrez , de Shakespeare, pièce que
Jacques Copeau avait déjà inscrite à son répertoire en 1913. La
répétition générale du Pauvre sous l'escalier , en trois épisodes,
d’après la Vie de saint Alexis , par Henri Ghéon, eut lieu au
Vieux-Colombier le 24 janvier 1921.
4. Maman Colibri , comédie en quatre actes d’Henry Bataille,
avait été créée au Théâtre du Vaudeville le 8 novembre 1904.
Cette pièce fut jouée pour la première fois à la Comédie-Fran¬
çaise le 28 décembre 1920.
5. Le Simoun, quatorze tableaux de H.-R. Lenormand,
fut créé à la Comédie Montaigne-Gémier le 21 décembre 1920
dans une mise en scène de Gaston Baty. On relève dans la
distribution, outre Firmin Gémier, les noms de Falconetti,
Marguerite Jamois, Habib Benglia, Gabriel Gabrio, Charles
Dullin, Henri Rollan, etc.
6. D’abord Gazette poilue, le Crapouillot avaient été fondé
en août 1915 par Galtier-Boissière.
7. La Connaissance / Revue de Lettres et d'idées (1920-1922)
paraissait le 15 de chaque mois. Elle était dirigée par René-
NOTES
353
Louis Doyon et Édouard Willermoz. Elle montrait certaines
tendances ésotériques. Un roman de Joséphin Péladan y fut
publié en plusieurs livraisons.
8. Le Nouveau Spectateur / Correspondance / Entièrement
rédigée par / Roger Allard / Paraît sur 20 ou 24= pages de beau
papier vergé / dans ce même format / le 10 et 25 de chaque mois.
I Chaque fascicule est orné d'un dessin ou d'une gravure originale
(1919-1921). Roger Allard, amateur d'art et bon connaisseur,
dirigeait aux Éditions de la Nouvelle Revue Française , la collec¬
tion : a Les Peintres Nouveaux. »
Le premier numéro de Littérature, revue mensuelle dirigée
par Louis Aragon, André Breton et Philippe Soupault, avait
paru en mars 1919.
Page 228 : le grand magasin empoisonneur
1. Texte communiqué par Mme Toulouse. Dans le numéro 83
de Demain (janvier- février-mars 1923) avait paru un texte du
Dr Toulouse : le Grand Magasin éducateur, dont voici quelques
extraits : Jusqu'à présent, les grands magasins se sont surtout
appliqués à exciter la coquetterie chez la femme. Aussi j'eus l'autre
jour une agréable surprise en recevant un catalogue qui présentait
d'autres figures que ces horribles clichés stylisant une forme fémi¬
nine fausse et inesthétique. [...] Mais il y avait mieux encore
dans ce catalogue : c'étaient de courtes et précises notes sur les
différents styles décoratifs. Un individu peu cultivé pouvait, en
feuilletant ces pages, se faire une idée de l'origine et du caractère
des meubles que la tradition artistique classe par règnes. Ainsi ce
prospectus commercial pouvait servir à la culture de la foule. [...]
Si notre époque n'a pas de style propre du mobilier, la faute en
est surtout aux grands magasins. C'est à mesure que ces caravan¬
sérails se sont créés et enflés, écrasant ou soumettant les petits
producteurs, que le style s'est corrompu et abêti. Mais il serait
vain de critiquer une évolution qui manifeste une force supérieure
de progrès. Le grand magasin est la forme démocratique du com¬
merce. Seul, il peut apporter à tous le confortable et un luxe suffi¬
sant. Mais cette force a été jusqu'ici employée au seul service d'une
basse cupidité commerciale qui négligeait complètement l'éduca¬
tion artistique du peuple. [...] C'est pourquoi j'ai tenu à signaler
l'initiative que ce grand magasin a prise en donnant une forme
nouvelle et heureuse à son prospectus. Ce n'est qu'un début encore
hésitant et simpliste. Mais ce début doit être encouragé. Les
grands magasins sont des forces de culture artistique et d'hygiène
354 OEUVRES COMPLÈTES d'ANTONIN ARTAUD
sociale qu'il nous faut reconnaître pour les faire mieux servir à la
formation du peuple.
On peut s'en rendre compte, le point de vue d'Antonin
Artaud diffère. On peut supposer, ou que le Dr Toulouse
l'avait chargé de traiter ce sujet du grand magasin pour
j Demain et qu'il ne voulut pas publier son texte et se décida
alors à en écrire un lui-même, ou que le texte d'Antonin
Artaud est une réplique à l'article du Dr Toulouse.
Le manuscrit du Grand Magasin empoisonneur nous est
parvenu. Nous indiquons ci-dessous les modifications appor¬
tées par Antonin Artaud à son texte primitif.
2. a pour ainsi dire imposé au ménage bourgeois et jusqu'à
la maison paysanne remplace a répandu, biffé.
3. tout le hideux décor remplace tout V appareil, biffé.
4. Mot manquant.
5. décorative remplace artistique, biffé.
6. dans la mesure où remplace dans le cas où.
7. L'Atelier Paul Poiret-Martine, André Mare (qui avait
fondé avec Louis Sue la Compagnie des Arts français) et
Francis Jourdain donnaient alors le ton à la décoration.
8. d'une harmonie qui est remplace qui sont, biffé.
9. Le manuscrit porte une autre version, biffée, du dernier
paragraphe :
Il a mérité pour ce fait d'être rangé dans la catégorie des grands
empoisonneurs de la santé publique.
Page 230 : petit tableau de la peinture depuis 1850
1. Texte communiqué par Mme Toulouse. Le manuscrit de
ce texte nous est parvenu et présente quelques variantes sous
les ratures ou surcharges.
2. ...de ces impulsions non conscientes...
3. ... qui se masque, une face de frénésie qui donne de l'accent
au pinceau.
NOTES
355
4. Mot manquant.
Page 232 : l’art et la grandeur
1. Texte communiqué par Mme Toulouse. Nous avons pu
avoir communication du manuscrit qui présente quelques
variantes sous ratures ou surcharges.
2. Cette phrase remplace celle-ci, biffée : La question est de
déterminer si c'est la hauteur absolue ou une hauteur par rap¬
port à un point à fixer.
3. ... le beau ne va pas sans...
4. ... à aujourd'hui , et comme un élément entre les éléments ,
je ne dis pas...
Page 234 : les valeurs picturales et le louvre
1. Mme Colette Allendy nous avait communiqué une copie
dactylographiée de ce texte. Mme Toulouse nous avait indiqué
qu’il avait été publié en 1921 dans la revue de Lugné-Poe :
l'Œuvre , revue mensuelle des arts et du théâtre, nommée
parfois le Bulletin de « l'Œuvre » en raison de cette mention
portée au verso de la page de couverture : Le Bulletin de
« l'Œuvre » paraît toutes les fois qu'il est opportun , au moins
12 fois par an. Or, ni la collection de la Bibliothèque Natio¬
nale ni celle de la Bibliothèque de l’Arsenal ne sont complètes.
L’Association pour la conservation et la reproduction photo¬
graphique de la Presse donne sa collection sur micro-film
comme complète (février 1909 à mars 1930). Cependant, après
recherches, nous avons appris que la fiche de fabrication
indiquait une lacune pour les mois de janvier et de février 1921.
Il est donc plus que probable que les Valeurs picturales et le
Louvre parurent dans un de ces deux numéros. Nous avons
établi le texte à partir du manuscrit qui nous a été communi¬
qué et qui est d’ailleurs absolument conforme à la copie
conservée par Mme Allendy. Deux variantes sous ratures et
surcharges.
2. Ce sont surtout les principes...
3. ... une émotion aussi dense et aussi intense...
356 ŒUVRES COMPLÈTES D’aNTONIN ARTAUD
Page 236 : visite au peintre fraye
1. L'Ère nouvelle (19 avril 1921). Indiquons qu'André Fraye
exécutera les panneaux décoratifs pour La vie est un songe ,
spectacle monté à l'Atelier en juin 1922 et pour lequel Antonin
Artaud dessinera les costumes.
2. L'Amour de l'art , revue fondée en 1920 par Louis Vaux-
celles.
Page 238 : lugné-poe et la peinture
1. L'Ère nouvelle (30 mai 1921).
2. Cf. note 1, p. 360.
Page 240 : les salons du printemps
1. Demain (n° 84, avril-mai- juin 1921). Article publié dans
la rubrique OPINIONS.
Page 243 : l'art nouveau
1. L'Ère nouvelle (6 juillet 1921). Ce titre, l'Art nouveau , se
présente comme un titre de rubrique, mais on ne trouve, dans
aucun numéro du journal, de rubrique intitulée de la sorte.
Le Laboratoire central , poésies, avec un portrait de l'auteur
par lui-même, venait de paraître (Éditions « Au sans pareil »,
1921).
Page 245 : au cabaret des poètes
1. L'Ère nouvelle (23 juillet 1921).
2. Cœurs à prendre , par Georges Gabory (Simon Kra, 1920) .
Page 247 : pierre mac orlan et le roman d'aventures
1. Texte paru à la fois dans l'Ère nouvelle (5 octobre 1921),
et dans Demain (n° 85, juillet-décembre 1921) où, au-dessus
NOTES
357
du titre proprement dit, on trouve un titre déjà utilisé par
Antonin Artaud : les Œuvres et les Hommes (cf. p. 226), employé
ici comme titre de sous-rubrique. Nous avons suivi ici la leçon
de VÈre nouvelle qui présente avec celle de Demain quelques
variantes que nous indiquons ci-dessous.
2. ... peut être tenu pour le Mage , et comme le Prophète ...
3. ... que lui ne sut dégager ...
4. La Folie Almayer, récit de Joseph Conrad. — LfIle au
trésor , le Maître de Ballantrae , Enlevé , œuvres de R. L. Steven¬
son.
5. Le titre exact n'est pas Capitaines Pirates, mais Histoire
des pirates anglais, par le capitaine Charles Johnson, avec une
préface de Pierre Mac Orlan (Édition française illustrée, 1921).
Page 249 : le dernier aspect du salon
1. Demain (n° 85, juillet-décembre 1921).
Page 253 : Maurice magre et la féerie
1. VÈre Nouvelle (21 Octobre 1921).
2. Nous avons Corrigé ici une faute d'impression évidente du
journal qui porte cette leçon : ...les Arlequins et des Derviches ...
3. Arlequin, comédie dramatique en trois actes et deux
rêves, en vers, musique d'André Gailhard, décors et costumes
exécutés d'après les maquettes de Jean-Gabriel Domergue,
mise en scène d'Arsène Duree, fut représenté pour la première
fois au Théâtre de l'Apollo le 20 mars 1921. L'auteur indique
que V action se passe dans une Venise dépourvue de toute vérité
historique (Librairie théâtrale, 1927).
4. Sin, féerie chinoise en un prologue, trois parties et dix-
neuf tableaux, musique d'André Gailhard, décors et costumes
d'après les dessins de Jean-Gabriel Domergue, présentée par
Mlle Fernande Cabanel, fut représenté pour la première fois
au Théâtre Fémina le 17 octobre 1921. Les principaux person¬
nages étaient interprétés par MM. Firmin Gémier, Alcover,
358 ŒUVRES COMPLÈTES d’ANTONIN ARTAUD
Lagrenée, Hardoux, Mllea Germaine Webb, Suzanne Paris,
Carletta Conti et Mme Madeleine Guitty. En mars 1922, le rôle
de Firmin Gémier était repris par Harry Baur. Sin a été
publié à la Librairie théâtrale (1921).
5. La Mort enchaînée , légende dramatique en trois actes et
en vers, fut représentée pour la première fois à la Comédie-
Française le 10 septembre 1920. Cette pièce mythologique
était interprétée par MM. de Max, Ch. Granval, R. Gaillard,
Drain, Dorival, Ledoux, et Mmes Delvain, Y. Ducos, Guintini
et Nizan dans les rôles principaux. Elle est d'ailleurs dédiée à
de Max (Albin Michel, 1920).
6. La Montée aux enfers , recueil de poésies (Fasquelle, 1918).
Page 255 : LA CAVALIÈRE ELSA par PIERRE MAC ORLAN
1. Action (2e année, numéro hors série, fin 1921-début 1922).
Page 2 57 : point de mire par Céline arnauld
1. Action (3e année, mars-avril 1922). Point de mire , orné
d'un portrait de l’auteur par Halicka, parut dans la collection
« Z » (Jacques Povolozky & Cie, 1921).
Dans VÈre nouvelle du 11 avril 1922, on trouve cet entrefilet :
Ce soir , à neuf heures , à la salle Pasdeloup , 10, rue des Ursu -
Unes, « L'Albatros » donnera sa séance de littérature moderne
( œuvres de Céline Arnauld, Max Jacob, Marcel Sauvage,
Paul Dermée, Madame de Grandprey, Antonin Artaud, Geo
Charles, etc.). Danses de Mademoiselle Codriano, audition de
piano par Jean Wiener.
Page 259 : monsieur kahnweiler
1. Texte établi d'après un manuscrit communiqué par la
Galerie Leiris. Au haut de la première page à gauche : Antonin
Artaud / 5, rue de Vintimille. Cette adresse, qui était celle
d'Antonin Artaud en 1923, est répétée après sa signature.
Monsieur Kahnweiler, noté au-dessus des premières lignes du
texte, au milieu de la page, peut être interprété comme un
titre, puisque dans le haut de la seconde page Antonin Artaud
a pris soin d'indiquer : M. Kahnweiler (suite).
NOTES
359
2. Mot manquant.
Page 261 : le peintre le plus représentatif
DU GÉNIE DE LA RACE ET LE SCULPTEUR
1. D'après une copie dactylographiée conservée par Génica
Athanasiou. Les quelques imperfections qu'elle présente sont
des fautes de frappe si évidentes qu'elles se rectifient d'elles-
mêmes. Il est d'ailleurs fort possible que ce texte soit une
réponse à une enquête faite par un journal et une revue, mais
jusqu'à présent nous n'avons pas retrouvé le périodique dans
lequel la réponse d'Antonin Artaud aurait éventuellement
paru. Le fait qu'il l'ait signée : Un acteur , laisse supposer qu'elle
date de l'époque où il faisait régulièrement partie d'une troupe
de théâtre, que ce soit l'Atelier ou la Compagnie Pitoëff, c'est-
à-dire entre 1922 et 1924.
Page 264 : lettre de paris
1. La Criée (n° 27, juin 1924).
Page 266 : MARTHE ET V ENRAGÉ
par JEAN DE BOSSCHÈRE
1. La Nouvelle Revue Française (n° 168, Ier septembre 1927).
Le 14 juillet 1927, Antonin Artaud adressait une lettre à Jean
Paulhan qui contenait uniquement les deux derniers para¬
graphes de cet article, dans leur version définitive. Cette lettre
est écrite au verso de la dernière page (entièrement biffée). de la
version primitive de l'article. Nous donnons ci-dessous note des
changements apportés.
2. ... membrane , il les lance ...
3. ... quelque chose de stupéfiant,
4. Ce livre si dur et si compact est une œuvre de haute valeur ,
une sorte de livre type et qui peut servir à déterminer un genre.
La haute volonté d* objectivation de V esprit de Jean de Bosschère y
fixe les choses de la pensée ...
360 ŒUVRES COMPLÈTES ü’aNTONIN ARTAUD
Page 269 : HANDji par robert poulet
1. La Nouvelle Revue Française (n° 214, Ier juillet 1931).
Page 272 : LA MAGIE DANS V ÉGYPTE ANTIQUE
par FRANÇOIS LEXA
1. La Nouvelle Revue Française (n° 234, Ier mars 1933).
Page 274 : LA COUPE DDR par ludwig tieck
1. La Nouvelle Revue Française (n° 239, Ier août 1933).
M. Jean-Marie Conty nous a communiqué une version
quelque peu différente de ce texte. Nous donnons note ci-des¬
sous des changements apportés.
2. ... magnifier le monde extérieur.
3. ... organisé de ces contes nous paraît remonter à travers
nous-même, ces contes sont comme une attestation merveilleuse
que le monde extérieur continue.
4. ... de la vie spirituelle , manquerait...
5. ... n} existent pas en français.
6. ... voudrait vivre et sur lequel notre esprit ...
Page 278 : CAHIER DE CURIEUSE PERSONNE
par LISE DEHARME
1. La Nouvelle Revue Française (n° 246, Ier mars 1934).
Page 280 : une « histoire des religions »
ÉCRITE DU SEUL POINT DE VUE DE L'HOMME
1. Comœdia (22 mars 1934). Article publié dans la rubrique
LES BELLES LETTRES, accompagné de cette note : A
propos de /'Histoire des Religions de Denis Saurat (Denoël et
Steele, édit.).
NOTES
361
2. On relève dans le journal de nombreuses fautes d'impres¬
sion faciles à déceler et se corrigeant d'elles-mêmes, mais ici
une ligne de la colonne a été répétée et une ligne doit manquer.
Voici, en effet, comment se présentent cinq lignes de la colonne
à cet endroit : C'est ainsi que lorsque Denis Saurat / dit rien de
plus , il juge à notre sens , / près incompréhensible et qu'il n'en
I dit rien de plus, il juge à notre sens, / l'infirmité...
Nous avons remplacé conjecturalement la ligne manquante
de ce fait afin de faciliter la lecture. Un peu plus haut nous
avons dû aussi interpoler un mot entre crochets, dont le
manque est évident.
Page 285 : SATAN L'OBSCUR par jean de bosschère
1. La Nouvelle Revue Française (n° 247, Ier avril 1934).
M. René Thomas nous a communiqué le manuscrit de ce
texte. Nous donnons note, ci-dessous, des changements
apportés.
2. ... pas d'hommes qui aient la notion ou au moins la préoc¬
cupation de ce qui compte.
3. Dans le manuscrit secret remplace sombre, biffé.
4. ... avec toutes les horreurs physiques, manifestations d'autres
horreurs non physiques, qui sourdent d'on ne sait quels souter¬
rains physiologiques, — pour saluer à leur façon la naissance de
n'importe quel être sans génie.
5. ... une atmosphère de foire, de cruauté...
6. ... la rare qualité non littéraire...
Page 286 : exposition balthus a la galerie pierre
1. La Nouvelle Revue Française (n° 248, Ier mai 1934).
Page 288 : LA VIE , L'AMOUR , LA MORT , LE VIDE ET LE VENT
par ROGER GILBERT-LECOMTE
1. La Nouvelle Revue Française (n° 255, Ier décembre 1934)
362 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
Page 292 : L'ÉGLISE DE NAUMBURG
album par walter hege et wilhelm pinder
1. La Nouvelle Revue Française (n° 264, Ier septembre 1935).
APPENDICE
Page 297 : Madame, ...
1. Parmi les papiers communiqués par M. Jean-Marie Conty
se trouvait le manuscrit de la Lettre à Ida Mortemart incluse
dans le programme de Victor ou les Enfants au pouvoir (cf.
p. 43). La version manuscrite est beaucoup plus développée;
peut-être fut-elle jugée trop longue pour le programme et
Antonin Artaud tira-t-il de cette version-ci une lettre plus
courte et plus ramassée? Ci-dessous quelques variantes sous
ratures présentées par le manuscrit.
2. ... dans un certain espace spirituel où se rencontrent ...
3. ... ni le plaisir gratuit ...
Page 301 : M'est suggéré jouer rue,..,
1. Notes écrites au verso de la page portant le numéro 17
d'il n'y a plus de firmament (p. 107). Cette suggestion
avait-elle été faite à Antonin Artaud par Varèse? La question
peut être posée puisque, dans Edgard Varèse, op.cit., M. Ouel-
lette écrit : S'agissait-il d'un opéra? Parlons plutôt d'une œuvre
pour la scène, la place publique même, où les perceptions visuelles
et auditives auraient été intimement liées, où les différentes expres¬
sions de l'homme, telles que la parole, la danse et la musique
auraient été combinées dans un spectacle total, afin que la totalité
de l'homme y participe.
2. Mot manquant.
Page 302 : comme il vous plaira
de SHAKESPEARE
au THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES
1. Communiqué par M. René Thomas. Probablement la pre¬
mière version d 'Annabella au Théâtre des Champ s-Élysées (cf
p. 198 et in tome III, lettres à Jean Paulhan du 15 et 16 octobre
1934. PP* 337» 338 et 339).
l’évolution du décor.
9
THÉÂTRE ALFRED JARRY. 17
Le Théâtre Alfred Jarry. 19
Théâtre Alfred Jarry. Première année.
Saison 1926-1927. 23
Manifeste pour un théâtre avorté. 28
Théâtre Alfred Jarry. — Saison 1928. 34
Le Songe, de Strindberg... 40
Lettre à Ida Mortemart, alias Dome-
nica. 43
Le Théâtre Alfred Jarry. 46
LE THÉÂTRE ALFRED JARRY ET L’HOSTILITÉ
PUBLIQUE. 49
TROIS ŒUVRES POUR LA SCÈNE. 87
Samouraï ou le Drame du sentiment. 89
La Pierre philosophale. 99
Il n’y a plus de firmament. 107
DEUX PROJETS DE MISE EN SCÈNE. I25
Projet de mise en scène pour la Sonate
des Spectres, de Strindberg. 127
Projet de mise en scène pour le Coup de
Trafalgar, drame bourgeois en 4 actes
de Roger Vitrac. 140
notes sur les Tricheurs, de Steve Passeur. 157
364 ŒUVRES COMPLÈTES d’aNTONIN ARTAUD
COMPTES RENDUS. 167
Au Théâtre de l’Œuvre. 169
L’Atelier de Charles Dullin. 171
Racine et la préhistoire. 173
Le Théâtre de l’Atelier. 175
Carmosine à l’Atelier. 178
Six Personnages en quête d’auteur à la
Comédie des Champs-Élysées. 180
Les Mystères de l’Amour, par Roger
Vitrac. 183
Les Tricheurs, de Steve Passeur, à l’Ate¬
lier. 186
La Grève des théâtres. 191
Métro au Studio des Champs-Élysées. 193
Le Coup de Trafalgar, par Roger Vitrac,
au Théâtre de l’Atelier. 195
Annabella au Théâtre des Champs-Ély¬
sées. 198
A PROPOS d’une PIÈCE PERDUE. 201
Dans un but de décentralisation... 203
...image de l’époque... 206
La Fureur du ciel,... 207
A PROPOS DE LA LITTÉRATURE ET DES ARTS
PLASTIQUES. 211
La Figure du Salon d’ Automne. 213
L’Expression aux Indépendants. 218
Propos d’un pré-dadaïste. Les livres dont
parler. 224
Les Œuvres et les hommes. 226
Le Grand Magasin empoisonneur. 228
Petit Tableau de la peinture depuis 1850. 230
L’Art et la grandeur. 232
Les Valeurs picturales et le Louvre. 234
Visite au peintre Fraye. 236
Lugné-Poe et la peinture. 238
TABLE 365
Les Salons du printemps. 240
L’Art nouveau. A propos du Laboratoire
central, par Max Jacob. 243
Au cabaret des poètes. 245
Pierre Mac Orlan et le roman d’aven¬
tures. 247
Le Dernier Aspect du Salon. 249
Maurice Magre et la féerie. 253
La Cavalière Eisa, par Pierre Mac Orlan. 255
Point de mire, par Céline Arnauld. 257
Monsieur Kahnweiler. 259
Le Peintre le plus représentatif du génie
de la race — et le sculpteur. 261
Lettre de Paris. 264
Marthe etl' Enragé, par JeandeBosschère. 266
Handji, par Robert Poulet. 269
La Magie dans l’Égypte antique, par
François Lexa. 272
La Coupe d’Or, par Ludwig Tieck. 274
Cahier de curieuse personne, par Lise
Deharme. 278
Une « histoire des religions » écrite du
seul point de vue de l’homme. 280
Satan V Obscur, par Jean de Bosschère. 285
Exposition Balthus à la Galerie Pierre. 286
La Vie, l’amour, la mort, le vide et le vent,
par Roger Gilbert-Lecomte. 288
L’Église de Naumburg, album par Wal¬
ter Hege et Wilhelm Pinder. 292
appendice. 295
Madame... 297
M’est suggéré jouer rue,... 301
Comme il vous plaira, de Shakespeare,
au Théâtre des Champs-Elysées. 302
notes. 305
DU MÊME AUTEUR
ŒUVRES COMPLÈTES
TOME I
Préambule. — Adresse au Pape. — Adresse au Dalaï-Lama.
— Correspondance avec Jacques Rivière. — L'Ombilic des
Limbes. — Le Pèse-Nerfs suivi des Fragments d'un Jour¬
nal d'Enfer. — L'Art et la Mort. — Premiers Poèmes
(1913-1923). — Premières Proses. — Trie Trac du Ciel. —
Bilboquet. — Poèmes (1924-1935). — Textes surréalistes.
SUPPLÉMENT AU TOME I
Lettres. — Appendice.
tome 11
L'Évolution du décor. — Théâtre Alfred Jarry. — Trois œuvres
pour la scène. — Deux projets de mise en scène. — Notes sur
les Tricheurs, de Steve Passeur. — Comptes rendus. — A
propos d'une pièce perdue. — A propos de la littérature et
des arts plastiques.
TOME ni
Scenari. — A propos du cinéma. — Lettres. — Interviews.
TOME IV
Le Théâtre et son Double. — Le Théâtre de Séraphin. — Les
Cenci.
Appendice : Dossier du Théâtre et son Double. — Dossier des
Cenci.
tome v
Autour du Théâtre et son Double. — Articles à propos du
Théâtre de la N.R.F. et des Cenci. — Lettres.
Appendice : Interviews. — Documents.
TOME VI
Le Moine, de Lewis, raconté par Antonin Artaud.
TOME VII
Héliogabale. — Les Nouvelles Révélations de l'Être.
COLLECTION LE POINT DU JOUR
Lettres à Génica Athanasiou.
A paraître :
TOME VIII
Sur quelques problèmes d'actualité. — Deux textes écrits
pour « Voilà ». — Pages de carnet. Notes intimes. — Satan.
— Notes sur les cultures orientales, grecques, indiennes,
suivies de le Mexique et la civilisation. — • Messages révo¬
lutionnaires. — Lettres.
TOME IX
Les Tarahumaras. — Lettres relatives aux Tarahumaras.
— Deux textes écrits en 1944 à Rodez. — Quatre adapta¬
tions de textes anglais. — Lettres de Rodez suivies de
l’Évêque de Rodez. — Lettres complémentaires à Henri
Parisot.
tome x
Artaud le Mômo. — Ci-Gît précédé de la Culture Indienne.
— Van Gogh le suicidé de la société. — Pour en finir
avec le jugement de dieu.
Cet ouvrage
a été achevé d'imprimer
sur les presses de l'Imprimerie Floch
à Mayenne le 17 â
Dépôt légal : 4e h
N° d'édition
Imprimé en
(9570)
maints projets de pièces et de films, des
manifestes, des essais, des notes de tra¬
vail, des articles de critique, des lettres.
A travers tous ces textes, écrits au jour
le jour et la plupart inédits, revit toute
une époque du théâtre et du cinéma.
Artaud y développe, avec cette véhé¬
mence qui lui est propre, ses idées sur
le spectacle. Leur nouveauté, leur har¬
diesse, leur lucidité apparaissent aujour¬
d’hui surprenantes. Elles seront pour
tout homme de théâtre et de cinéma
la source la plus riche de réflexions et
d’enseignements.
Le présent tome II contient plus
particulièrement les manifestes relatifs
au Théâtre Alfred Jarry , des projets de
mise en scène, des notes, des comptes
rendus. Nous y avons joint une série
d’articles sur la littérature et les arts
plastiques, écrits à la même époque, et
qui achèvent de situer Artaud en tant
qu’esthéticien.
nrf
25/00
6 1 - X||